‹ Rimes de Pierre de LavalChapitre 7 sur 8 · STANCE AU LECTEUR · texte numérisé non relu

STANCE AU LECTEUR

Je te proteste et te jui-e, lecleur, Que je n'entens l)lasoiiuei" la mémoire De mon prélat, à qui j'ay faict honneur En son vivant, comme à tous est notoire ; Mesme tout mort, je l'ayme de boa cueur. Mais par ces vers je deseris son histoire Pour proffiler, et seulement afin Que toy,. lecteur, te ganles de sa fin.

- 1-29 -- Discours.

Pour vous escrirc, Archevesque sacré,

Comme a vescu et comme massacré

Dedans son liot a esté nostre évcsque

Pierre Fournier, et pour monslrer avccquc

Combien de luy vous estes dilïérant,

Je ne veux point d'autre meilleur garant

Que le propos de ce viellard de mer

Qui rend au vif telle chose exprimer.

Ce viellard dicl : Je suis accroupx , vieux,

Et sur la lin de me!> ans ennuyeux.

Tout ce long temps m'a l'aicf au viay cojçnoistre

« Que pour le mieux l'homme doiht toujours estre

Il Facil, clément, courtois, doux cl humain.

Et, pour monstrcr qu'il ne le dict en vain.

Fait un discours de lui et de son frère,

Qui n'avoit ont' entrepris nul alîaire

Dont il se peut lourmenter et fascher.

Il n'y avoit rien (|ui luy fut trop cher

Pour ban(|ueter et à tous faire feste ;

Civil, joyeux, débonaire et honeste,

Homme pileux il esloit et plaisani,

Qui segardoil de n'èlre point nuisant

Au |)lus I élit, et moins fâcheux et rude.

Son cueur ouvert esloit et son estude,

Comme il monstroil par un très grand désir

D'ayder à tous cl leur faire plaisir.

Parquoy chacun l'aymoit de telle sorte

Qu'il ne lenoit aucun i;uet à sa porte,

Et moins besoin de soldatz il n'avoit

Pour se garder ; chacun lui désiroit

Félicité, bon heur el longue vie ;

Suject n'esloit à la maudite envye

Qu'on poric à ceulx qui sont tous adonés

A Tavarice et pour eux sculz sont nos.

Et moy, disoit ce vieillard, au controire, Je n'ay volu à ce mien frère croire ; Tant qu'ay vescu, jusqu'à ce iioil grison, J'ay labuuré pour fjiire ma maisuu

Et ne souffroit la maudite avarice

Que de mon bien acquis je me nourrisse.

Je ne cessois de me plaindre et crier

Et ne voulus sur aucun convier

Pour boire à moy et manger à ma table.

Ainsi tout seul languissois misérable

En ma maison, ayant tousjours mon cucur

Tout plain d'envye, d'yre cl de rancuneur.

Cette façon de vivre m'estoil telle

Qu'on me portoit inimitié mortelle,

N'aymant d'aucun l'amitié no support.

Digne prélat, ce frère humain vous estes, Qui surpasses en grâces très honestes Les vertueux dont j'ay ouy parler :

Car en tout temps que l'on voudra aller Vous veoir chez vous, vo?ilre table couverte On trouvera et vostre porte ouverte A tous vcnans, sans qu'il y soit enquis Quelz gens ilz sont; puis, ce qui est requis A vostre reng, vous faicles veoir au momie Qu'estes doué de doctrine profonde Suit en sçavoir divin ou bien humain.

Tousjours ouverte est vostre large main. Donnant au pauvre et festoyant le riche ; On ne vous voit tenir un brin du chiche. Voz escuz sont exposés et bien mis Pour conquérir de bons et vrais amys ; C'est tout cela que vostre cueur demande. Vostre maison est aussi riche et grande. Par voz biens faictz au ciel vous bâtisses Une autre loge : outre vous jouysses, Ce temps pendant, d'un ayse de bien vivre, Dont tout prélat vostre chemin doit suivre. Vous serves Dieu, vous estes le premier En vostre esglise et après le dernier Vous en sortes ; par personnes ydoincs Faictes prescher et avec voz chanoines Vous converses. De vos bons citoyens Estes aymé, se ressanlens des biens Qu'ilz ont de vous. Si quelcun se discorde, Vostre boulé tout soudain les accorde.

Tout l'ourdcaux est très ayse do vous veoir Et n'a soliait d'auh'o ai'chevos<(uc avoir, Priant pour vous, qui hiy serves de père. Que Dieu vous doini longue vie et prospore.

Toul i'ôriguoux ainsi le dôsiroit A son prélat, l'aymoil et l'Iionoroit : Car c'est la ville à Diou, au I{oy fîdelle, Que rUguciM)t appeloil la l'ucclle, Qui n'a jamais voloii s'abandonnor, Mais toujours chaste tros liien se gouverner, Ayant un cuenr qui est inviolul)le, Parquoy sou roy Uiy est très favorable, Comme ont este tous les roj's précédens Qui ont donné des privilèges grands A nostre ville, à Paris tous semblables. Je laisse à part tous autres faictz louables.

A mou prélat je viens pour raconter

Qu'on ne le peut des bien heureux conter.

Bien queslevé il fût en préluture

Par quatorze ans, la paovre créature

Estoit à luy mauvaise seulement.

Car ne vouloit prendre advertissemenl,

Ny de conseil, que de sa fantaisie,

Contre l'advis de la philosophie

» Qui veult tousjours le conseil de plusieurs

» Et se choisit les prudcns et meilleurs,

» Que peut avoir, pour un bon conseil prendre,

» Sans se fascher quand on le veut reprendre.

Encore avoit nostre évesque ce point

Que, si tousjours toutes choses à point

Ne luy venoient, c'csloit une tempeste

Qui sans repos luy marteloit la teste.

Mais, que pis est, pour un mot mal couché,

A ses aniys il se rendoil fasclié,

Parquoy tousjours en bruit, peyne et querelle,

11 demeuroit ; car ainsi sa servelle

Estoit forgée et n'y pouvoit entrer

Rien de douceur pour en grâce rentrer.

Ce qui répugne à l'Escripturc sainte :

» Si de courroux la personne est attainte,

B Soudain luy faut l'amylié recherche!'

» Et ne laisser sur le counoux coucher

» Le clair soleil. Ainsi, pour brief le dire,

On se ciesi)èehe inconiinanl de l'ire.

Si noslre évesque eust très bien observé

Ce saint conseil, il se fut préservé

Et ne se fut tenu en son villaige

Clos et sei'ré comme un homme sauvaige,

Ou, pour le moins, à Pasques, à Xocl,

Ou bien le jour du saint Front solempnel,

Eust honoré de sa mitre l'office

Et luy premier y eut fait le service.

Si maladif heust^cslé ou goûteux, Pour excusé l'heust tenu I^érigueux ; Mais il estoit frais, gaillard et portable, Et qui pouvoit tenir- fort bonne table. S'il eust voleu, en la vile et Cité.

Enquoy il eust beaucoup pluz profité.

Administrant aux paovres sa richesse Et donnant ordre en prudence et sagesse Aux accidens du public agité. Où il devait nionsli'er sa charité.

Quand rUgiienoi approchoil de la ville,

Menant un camp de plus de quinze mille

Pour Tassiéger, comme on faisoit le bruit,

Dans Angoulcsme alors il s'en fuit.

Abandonnant nostre ville asscurée

Jusqu'à ce jour, tant bien elle est murée.

Mais Angoulème, assiégé et batu,

Par rUguenot fut bien tost abatu.

Oui au dedans fit merveilleuse raige ;

Et nostre évcsque heust part de se dommaige.

11 y fut prins, lié et rançonné

De bons esculz qu'il n'eust pour Dieu donné.

Dans noslre ville aucun en (elle peyne

N'avoit esté, mais la chose est certaine

Que dWngoulesme on s'i est retiré

Pour se sauver du mal tant empiré.

Et puis des champs les ecclésiastiques.

Pour se garder, ensemble leurs reliques,

l'ja nostrc ville cstoicul les biens venus Et demeur.'ins aux chamiis csloicnt mis nus. De tout cela jioslre evesque, en mal heure, N'a peu apprendre à faire sa demeure En noslre ville, où mieux, luy eust esté.

Encore aux champs despuis c'est arresté Dans son chasteau, retenant sa colère, S'imaginant qu'on le vouloit défaire Par le couteau ou bien l'empoisonner.

Il ne devoit se blasme nous donner, Car au contraire il n'y avoit personne Qui n'eut vei's luy une volonté bonne.

Périgueux a de tout temps honoré L'homme de bien et surtout vénéré Ses bons prélats et autres personnaiges De qualité, ne laissant les outraiges Et les forfaiclz des malins impunis.

Ses citoyens d'un accord sont unis, Parquoy ailleurs il ne pouvoit mieux estre , Ce que jamais il n'a peu recognoistre.

Plus, nous avons des chanoines icy

Qui servent Dieu d'un Ires dévot soucy,

Gans de respect et d'une vie telle

Qu'il n'eust trouvé aucun à luy rebelle.

Il se devoit de lelz accompagner

Et par bien faiclz leur amitié gaigner,

Non du souldat de son pays d'Auvergne,

Ny chichement s'adoner à l'espergne

Et ses escuz dans un cofifre garder,

Car par cela il faisoil hazardcr

Son domestique à dérosber et prendre

Pour en larron après se l'aire pendre.

Mais un des siens, qui n'eut peur de cela,

Six mille francz un matin lui vola.

Et maintenant, réjouy de sa prise,

Despend très mal la chose mal acquise,

De quoy son maistre eust un grand desplaisir.

Voilà de quoy sert d'avoir son désir

Aux biens mondains. Mais quoy l par tel dommai^e

Plus que devant n'estant devenu saige,

Mal advisé il mil su vie cz mains Do gens pervers, laschos cl inhumains, Qui contre luy trailrement conspirèrent Et dans le lict une nuit reslranglèrenl, Puis, se montant sur ses quatre chevaux, Gaignent au pied, et par monts, et par vaux, Chargés de proyc et riches de pillage.

0 crime graml ! ô détestable rage !

0 sacrilège ! ô meurtre malheureux !

Ciel, fais pleuvoir soufre et feu dessus eux!

Terre, ouvre toy, ouvre toy Jusqu'au centre,

Englontis-les au profond de ton ventre ,

Si que ces chiens, pour leur punition.

Sentent là-bas les tourmi'nts d'Yxion,

De Solmonée, de Titée ou Tantale,

Et que, plongés dedans l'onde infernale.

Un feu vengeur les brusle sans cesser !

Ou, si par là ne les faictes i)asser,

Qu'ilz tombent tost ez mains de la Justice

Pour y souffrir exemplaire supplice !

Mais quel exemple en ce prélat ou ceux

Qui sont chagrins ou avaricieux.

Impatiens, fascheux, intoliérables!

M H faut qu'ilz soient libéraux, acontables ,

» Facils, bénins, accessibles et doux.

Si bien aymés veulent estre de tous,

Considerans que l'avare se forge

Mille couteaux pour se couper la gorge :

(( Car les cscuz dans un coffre serrés

» Sont tout autant de cordeaux préparés,

» Autant de mortz, autant d'enfers encore,

n A celui-là qui chétif les adore ,

I) Parquoy en faut les paovres secourir

1) Pour se garder de telle mort mourir.

Ce vieux de mer avoit la cognoissancc De tout cecy et, pour l'expérience De sa vieillesse, en parloit sagement.

Vous n'en uses, Archevesque, autrement : Je l'ay conté et au vray le puis dire Afin qu'en vous tout le monde se mire.

J'ajoute quelques rxOtes très rapides, qui ne touchent pas au foni de la pièce que je viens de transcrire.

Cette pièce, dans le manuscrit de Laval, commence vers la lin du rectn du quarante troisième feuillet, et se termine au milieu du recto du quarante-huiiieme.

J'ai respecté très scrupuleusenient l'orthographe du xvi* siècle. Si quelques /a/75W5 s'étaient glissés dans ma transcription, je m'en excuse; mais, comme je ne veux prendre à mon compte que mes lapsus propres, et, s'il y en a, ils ne sont pas nomt)reux, je tiens à dire qu'il n'y a pas lieu de s'élonner si le même mot est écrit quelquefois de deux manières, comme amytié, amilié, par exemple. C'est Laval luimême qui l'a voulu ainsi. J'aurais voulu, pour l'harmonie du vers, remplacer l'.s final de la deuxième personne pluriel de certains temps des verbes par un z et é(!rire notamment : Vous servez Dieu, au li^u de : Vous serves Dieu. Mais je n'en aurais pas fini, si j'avais admis des exceptions à ma règle.

Si j'ai respecté l'orthographe dont l'intérêt se comprend, je n'ai pas eu pareille réserve en ce qui concerne l'accentuation et la pontuation, tout à fait rudimentaires, il m'a paru que pour la lecture, il était bon de rétablir autant que possible, la ponctuation et l'accentuation normales. J'aurais pu, là aussi, faire des corrections, supplé(M' l'accent à l;i fin de certains mots, ne pas le mettre au milieu de certains autres, mais j'estime que ces distinctions, et d'autres, n'auraient pas eu de raisons toujours suffisantes, et je m'en suis tenu à mon premier sentiment. Il m'a bien fallu cependant faire au moins une exception ; pour les mots comme fidelle, je n'ai point mis l'accent grave qui eût fait double emploi, ces mots s'écrivant alors avec deux / et l'accent n'ayant fait aujourd'hui que remplacer une de ces deux lettres.

La pièce de Laval compte 247 vers. Ce nombre impair ne me dit rien qui vaille, et en efiet, les rimes alternant deux par deux, de masculines en féminines, le nombre total des vers doit être pair. Notre poète a omis de fabriquer, ou plutôt de transcrire, le vers qui aurait dû rimer, qui rimait avec celui-ci :

N'aymaus d'aucun l'amitié ne support.

J'ai respecté même les vers faux.

Pourquoi pas ? On peut être un fort bon poëte et faire des vers faux. J'ai connu, en rhétorique, des élèves qui faisaient d'excellents discours latins et y laissaient des barbarismes . J'ai cependant rectifié un de ces vers faux :

Faciles, bénins, acccssililes à tous.

Et la raison est qu'à mon avis ce vers faux n'est qu'un lapsus de Laval. Au singulier, Laval écrit facil, comme nous écrivons c/yi/, du latin /tT,ci//5, et, au pluriel, il a dû écrire /ac^7.s, ce que j'ai fait moi-même mais je n'ai pas touché à cet autre :

Mais Lousjdurs cliasle très ])ien se g'ouverner.

Et ce vers est il vraiment faux ? Pourquoi l'e muet de chaste ne s'éliderait-il pas?

Je pourrais, comme d'autres, faire de l'érudition à propos de bien des mots vieillis. J(; m'en tiens à ceux qui sont vraiment tout à fait passés de mode et ils ne sont pas nombreux : blasonner, poins, piteux, ydoine, acontable.

Biasonncr n'a plus cours et rappelle autre chose que ce que le mot semble dire. Blason, dans Coquillart, a le sens de caquet, et, au xv** siècle, une poésie satirique a pour titre : Le, blason des fausses amours. C'est, en ce sens, qu'il faut l'entendre ici Laval ne veut faire ni satire, ni pamphlet.

« Avoir ce poins », rimant avec * toutes choses à point ». Ce poins, ou point, ou pojng, signifie celte piqûre, du verbe poindre, du latin pwngeTé;. On dit encore: un point de calé. Ici, cela signilie plutôt: Il avait ce défaut, peut être celte humeur.

«Homme piteux », au sens courant d'aujourd'hui, voudrait dire : digne de pitié. Au xvi- siècle et avant, le sens est différent. Ce mot au contraire, veut dire : qui a de la pitié. « Piteux à la paovre gens », qui a pitié des pauvres gens, se lit dans le Roman de la Rose . Et ce sentiment inspire tout le discours de Laval.

« Ydiiine », du latin idoneus, ne s'emploie plus, bien que figurant encore avec un * dans nos diclionnaires. et signilie : propre à, capable de.

« Aconlables », pcul-ètre acoutables. Le vieux mot roman, acontar, d'où aconlale, signifie : raconter. Mais ici, si on le rapproche des autres qualificatifs, il me semble êlre mis pour accostable, facile cà accoster, d'un abord agréable.

Je passe « ;j're », colère, « rancnneur », rancune, et quel ques autres pou vieillis.

Je n'ai pas besoin sans doute d'apprendre à mes confrères quels furent, selon la légende antique, les supplices de Salmonée, d'Yxion, de Titye, de Tantale, et, si quelqu'un d'eux les avait oubliés, qu'il relise ce magnifique livre IV de VEiK'iJe, que connut certainement Laval, nourri, comme les poètes de son temps, ses Rimes eu fout foi, de grec et de latin.

Quelques vers sont précédés de guillemets. Je ne pense pas que ce soient des citations et notamment, les deux vers guillemetés & que pour le mieux l'homme... » ne sauraient être des citations, l'un et l'autre rimant avec le vers précédent et levers suivant non guillemetés. Le plus souvent, sans doute, car il peut y avoir des citations qui m'échappent, ce sont des vers que Laval veut mettre, comme nous dirions aujourd'hui, en veâelle. Dans son recueil il se rencontre ainsi, assez souvent, des vers guillemetés.

Un mot encore. Le Discours à l'occasion de la mort de l'évéque Fournier est, avant tout, une protestation indignée contre les égoïstes et les avares. Nous retrouverons cette protestation sous une forme plus abstraite et moins personnelle dans une suite de sonnets figurant en son recueil et qui, au nombre de onze, ont précisément pour titre : Sonet:de l'avarice. Et je résumerais volontiers d'un mot le discours du poète : L'avarice qui se ronge eUe-mrniclLe mot n'est pas de Doioi, il est de notre compatriote Fénelon, dans Télémaque.

Puisque je viens de mettre à part le discours tout périgourdin que Laval écrivit en 1575^ avant la prise la Périgueux, je veux, sans plus attendre, publier aussi, à part de son œuvre, et à la suite de ce discours périgourdin, une pièce de forme tout à fait périgourdine, la seule poésie patoise que contienne le recueil de Laval, et mes confrères y trouveront un avant-goùt d'un Laval tout autre que celui du

Discours, d'un Laval rimant, en bon français, des sonnets, des stances, des chansons et autres vers, à l'adresse de sa malstresspf selon Tusage des poètes du xvie siècle, et n'étant point trop inférieur à ceux-ci, non pas en toutes ses poésies sans doute, mais tout au moins en quelques-unes.

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