‹ Rimes familières (volume 2)Chapitre 13 sur 31 · A LA MEME · texte numérisé non relu

A LA MEME

Mais quand vous avez eu le triomphe insolite,

L'éclat inusité', Cet encouragement banal et vain bien~vite

De vous s'est écarté ;

Et vous avez senti le frisson de la cime Qui, seule dans le ciel,

N'a que l'azur immense autour d'elle, l'abîme Et l'hiver éternel.

On craint les forts; celui qui dompte la chimère

Est toujours détesté.

La haine est le plus grand hommage : soyez fièrc

De l'avoir mérité.

rNOTI SEAYTON

La mer tente ma lyre avec ses épouvantes, Ses caresses de femme et ses goëmons verts. O mer trois fois perfide! alors que tu me hantes Sur mon indignité j'ai les yeux grands ouverts.

Je pourrais comme un autre en alignant des rimes Dire ton glauque azur aux vastes horizons; Je pourrais par des mots semés sur tes abîmes Faire comme les flots s'entrechoquer des sons.

4^ rXilTI lEAVTON.

Mais non, je suis trop peu pour ce^tc rude tâche ; Tu m'as découragé par ton immensité.

L'effort est surhumain et je me sens trop lâche Pour peindre dans mes vers ta terrible beauté.

Que d'autres plus hardis t'adressent la parole, Comparent ton murmure à celui du sapin; Je n'ose pas. Et puis ce serait chose folle De te chanter encor après Jean Richepin.

Pierre, je t'ai vu naître et de ta jeune gloire J"aimerais à fêter les lauriers radieux. D"où vient donc ton silence et quelle est l'humeur noire Qui fait plier ton aile et te ferme les cieux?

Je la connais; je sais qu'une triste chimère A toujours assombri ton âme. La Vertu Que tu voulais chanter dans ton désir austère A mis son doigt glacé sur ton luth : il s'est tu.

La Vertu! que le ciel me garde d'en médire! Il n'est rien de si beau, de si grand à mes yeux. Mais — (mieux que moi ton père est là pour t'en instruire On la célèbre mal dans la langue des dieux.

Quand Homère chantait la colère d'Achille, Quand Horace effeuillait des roses sur le vin, Sur la reine Didon lorsque pleurait 'Virgile Inventant pour la plaindre un langage divin,

Nul d'entre eux ne songeait à réformer le monde; Poètes, ils faisaient des vers, comme en été L'abeille cherche dans la corolle profonde Son miel dont la saveur est une volupté.

Rouvre ton aile, ami! sois digne de ta race! De corriger les mœurs ne va pas te flatter. Le feu de la Jeunesse est la lave qui passe. Et des sermons rimes ne peuvent l'arrêter.

Chante Tastre, la fleur, les bois, la mer si belle. Les splendeurs de la Femme et les malheurs des Rois, Le tout-puissant Amour, la Vengeance cruelle, Et non le pot-au-feu d'un ménage bourgeois !

Sois poète : tes doigts savent toucher la Lyre ; Ils ont eu les leçons d'une savante main. Oh! comme il me sera délicieux de lire Le volume de vers que tu feras demain!

A GRENADE

A AI. Georges Clairin.

L'Alhambra, qu'ont hàti les enfants du prophète, Contre la vétusté vaillamment se défend. Il est toujours paré comme pour une fête; On dirait qu'il espère : on dirait qu'il attend.

Qui sait — (toujours l'Islam agrandit son empire!) Si les fils de Mahom, enchantement des yeux, Quand le Christ ne sera plus là pour les maudire. N'y replanteront pas l'étendard des ayeux?

52 A GRENADE

Car le Christ dont la croix pâlit sar les murailles N'est plus l'inspirateur des conquérants jaloux; Les peuples d'Occident se livrent des batailles, Mais ce n'est plus la Foi qui dirige leurs coups.

Ils ergotent sans fin sur des questions vaines; Ils veulent agrandir la terre sous leurs pas ; Et, faisant bon marché des souffrances humaines. Devant les pleurs, le sang, ils ne désarment pas.

Ils ne veulent pas voir, aveugles M stupides, L'ange exterminateur qui vient pour les punir! Le néant est au bout des luttes fratricides : Ils disparaîtront tous, s'ils ne savent s'unir;

Et quand, repus de gloire et soûlés de carnages, Ils seront endormis dans l'éternel sommeil. De l'Orient divin, d'où sont venus les Mages, De l'Orient vainqueur renaîtra le Soleil!

Ne soyons pas trop débonnaires; Aimer quand même est lâcheté.

Pour les méchants restons sévères, Gardons aux bons notre bonté.

Pardonnez! dit-on. — C'est facile, Et doux même aux cœurs bien placés.

L'âpre vengeance est inutile ; Le mépris venge bien assez.

Mais prodiguer à tous les traîtres Le trésor de son amitié!

Jeter son or par les fenêtres A des assassins sans pitié!

Devant eux ôtcr sa cuirasse !

Presser sur un sein désarmé Ceux dont on peut suivre la trace A tout le mal qu'ils ont semé!

Ce n'est pas seulement faiblesse, C'est une mauvaise action.

De quoi paira-t-on la tendresse, La fidèle dévotion

De l'ami vrai, si l'hypocrite Dont le sourire est plein de fiel Comme celui qui la mérite Reçoit l'amitié, don du ciel !

Pour le Titan point de clémence!

Il est précipité des cieux.

Le dragon périt sous la lance De TArchange victorieux.

Ayons plus de miséricorde; Mais pas d'attendrissement vain!

Aux méchants le sage n'accorde Qu'un entier et parfait dédain.

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