MORS
Pourquoi craindre la mort? pourquoi s'etfrayer d'elle?
La mort est chose naturelle :
Naître, vivre et mourir, c'est tout l'homme en trois mots.
Comme aux flots succèdent les flots, Comme un clou chasse l'autre, un homme prend la place De celui qui vivait hier, et qui n'est plus ;
On s'en va sans laisser de trace.
C'est la loi. Les derniers venus
io8 MORS.
Reprennent le fardeau qui tombe de l'épaule Des anciens fatigués par le rude chemin
Qui va de l'un à l'autre pôle.
Ils ont marché longtemps; le repos vient cnrin. On devrait le bénir, et comme une caresse Accueillir le baiser de l'obscure déesse.
Ah ! dit l'homme, autrefois, quand on avait l'espoir D'un bonheur éternel, en s'endormant au soir De la vie, on croyait que sous la froide pierre S'ouvrait un gouffre de lumière; La mort était alors un bien.
Mais quoi ! songer, en mon destin morose, ' Qu'après avoir vécu je ne serai plus rien...
— Crois-tu donc être quelque chose?
LE PAYS MERVEILLEUX
A M. Albert Péril hou.
Lorsqu'on a cheminé bien longtemps dans la plaine. Que les pieds sont lassés du chemin parcouru, On voit surgir au loin, vision surhumaine, Le mont géant. Il est brusquement apparu, Enveloppé d'azur et baigné de lumière; Plus haut que la nuée aux contours éclatants Il élève sa cime; on dirait qu'à la Terre Il est extérieur : ses pics étincelants
LE PAYS MERVEILLEUX
Se dressent radieux dans un monde de gloire; C'est le pays rêvé, c'est l'Olympe des Dieux Qui boivent le nectar sur des trônes d'ivoire, C'est l'Idéal! montons, allons vivre en ces lieux Enchantés! gravissons la montagne, courage! Encor! montons encor! toujours! élevons-nous Au-dessus des forêts, au-dessus de l'orage Qui pour nous arrêter roule d'ertVayants coups De tonnerre, et soufflant ses bruyantes rafales Brise et disperse au loin les branches des sapins; Là-haut plus de tempête, et plus de brouillards pâles Qui voilent le soleil! les vigoureux alpins Bravant sans hésiter fatigues et vertiges Auront pour récompense un séjour merveilleux Interdit à jamais aux faibles; des prodiges Attendent le regard de ces audacieux Qui méprisent le sol où rampent les timides. En route vers les cieux, loin des plaines humides, En avant 1
— Mais le roc a déjà remplacé La terre verdoyante et les pentes fleuries;
LE PAYS MERVEILLEUX
Malgré Tardent soleiL c'est un souffle glacé Qui tombe sur nos fronts ; nos mains endolories S ecorchent au contact de la muraille à pic Qu'il faut escalader au risque de la chute. Plus un être vivant : le scorpion, l'aspic. Habitants des déserts, abandonnent la lutte Avec une nature implacable. \'oici La neige immaculée, et voici dans la glace Perfide qui se fend, s'entr'ouvre. et sans merci Nous engloutit, Talfreux piège de la crevasse. Enfin l'air manque, et l'on respire avec effort... Le pays merveilleux est celui de la mort.
Et c'est la plaine alors, la plaine dédaignée, Déroulant à nos pieds des tableaux inconnus. Qui dans l'azur et dans la lumière baignée Oppose sa richesse aux rochers froids et nus.
LE PAYS MERVEILLEUX
La vie à sa surface est partout répandue; Confondant sa limite avec celle du ciel, L'œil ne peut mesurer son immense étendue.
O mirage qui fais d'un calice de fiel La coupe dont l'éclat fascinant nous attire, Tu nous trompes toujours! l'inassouvissement De l'âme des humains est l'éternel martyre, Et de leur fol orgueil l'éternel châtiment.
BOTRIOCÉPHALE