‹ Rimes galantesChapitre 27 sur 42 · A UN VOYAGEUR · texte numérisé non relu

A UN VOYAGEUR

Ami qui chevauchez sur les routes de Flandre, Demandez du faro si la soif vient vous prendre. Pour débiter la bière à l'angle d'un guérèt Tout vieux peintre flamand tient encor cabaret.

Quand on passe à cheval, sous le porche ou appelle, L'hôtesse apporte un verre, et sans quitter la selle On boit. Vous cependant, artiste voyageur, Sautez à terre, entrez comme' un pâtre fumeur. Vous voici chez Browcr. Mais, hélas ! sous la table

Le terrain est fangeux comme dans une étahle : Sous les herrets salis les buveurs bourgeonnes Portent la fleur du vice, une verrue au nez.

Eh! quel est, dans son coin, ce rustre sans vergogne Qui dort à pleins naseaux du sommeil de l'ivrogne? C'est le patron, Brower, le peintre sans égal Pour ronfler sur le coude à la fin d'un régal. Ami, ne buvez pas où l'hôtelier s'enivre;

Chez lui le vert-de-gris hante les plats de cuivre, Chez lui l'air est impur, et les doigts du valet

Souillent en les rinçant les bords du gobelet.

— Voulez-vous de bon cœur vider une canette?

Vôus trouverez en face une autre maisonnette.

Là, plus d'un gai chaland fait craquer un bouton Après boire, et saisit sa commère au menton.

Mais point d'affreux gasters : la naïve tablée Évite ingénument l'orgie échevclée; La douce propreté, maîtresse du festin, Reflète les buveurs sur les grands pots d'étain. Ah ! c'est qu'ici votre hôte est sobre de sa bière : On fume, on joue, on boit ; mais lui, debout derrière, 11 contemple, et du bout de ses pinceaux charmants Fait pétiller les veux des laboureurs flamands. Vous êtes chez Teniers... Seigneur qui voulez boire, Un verre de Bohème est pour vous dans l'armoire.

En vain Brower fut-il le maître de Tenicr ; Le maître est demeuré bien loin de l'écolier. C'est qu'il faut dans les arts, pour être roi d'école, Dans le sujet traité ne plus voir qu'un symbole. Quand l'artiste du haut de sa sérénité

A travers l'idéal prend la realite, S'il entre au cabaret, la rustique guinguette S'enrichit tout à coup des tons de sa palette; Sa couleur sait tlattrr, son dessin sait choisir. Et l'ivresse devient un honnête plaisir.

Mais je vois la kermesse aux portes du village. Achevai! à cheval! poursuivez ce voyage.

Déjà les rôtisseurs dépècent les agneaux :

Les brasseurs de Louvain perforent les tonneaux : Déjà les brocs sont pleins et la chair est rôtir... A table ! Tout venant se met de la partie ; Chacun trouve une place ; un seul reste à l'écart ; C'est le cornemuseur, l'artiste campagnard.

Tandis qu'autour des plats sous le hêtre on banqueté. Lui, d'une peau d'agneau se fait une musette, Monte sur les tonneaux que d'autres ont vidés, Souffle un air, et voilà les buveurs décidés,

Alertes comme Pan, légers comme Mercure, Qui prennent à deux bras les corsages de hure; Alors il fait beau voir bondir les gros souliers. Et le vent de la ronde entier les tabliers.

Avant de vous donner cette fête eu peintura.

Comme ce musicien Teniers vit la nature.

Attiré par son art, il crayonnait de loin,

Rêveur, assis au pied d'une meule de foin :

Puis, tandis que Brower peignait au fond d'un bouge

La danse trop brutale et l'ivresse trop rouge,

Lui gagnait la demeure où près du chevalet

Sa blondi' ménagère en silence filait.

De peur de troubler l'air autour de sa palette,

Son bras avec lenteur posait sur sa baguette;

Et l'artiste du fond de son recueillement

Faisait boire et danser le bon peuple flamand.

— Maintenant direz-vous, au terme du voyage, Que Teniers a reçu la laideur en partage?

Ami, lorsqu'il s'agit d'embellir un palais Accordez au grand Koi que ces magots sont laids : Mais vous qui voyagez sans gentilhommerie, Et qui le soir soupez dans une hôtellerie, Laissez ces bonnes gens rire en des cadres d'or, Tels qu'à la tabagie on les voit rire encor.

Sur les bords de l'Escaut oublions le Permesse, Et passons à Teniers la bière et la kermesse. Né sous le ciel du nord cet enfant d'Apollon A défaut de la vigne a fété le houblon ; Mais s'il avait pu voir près d'Orviette, en automne, Les vendangeurs porter des grappes en couronne, Ce peintre de manants, peintre de gais sylvains Eut grisé tes faux dieux de ses coupes de vins.

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