‹ Rimes galantesChapitre 29 sur 42 · MA VOCATION · texte numérisé non relu

MA VOCATION

Il était un prélat, lorsque j'habitais Rome, Qui m'appelait toujours son enfaut. Le saint homme Se trompant, je L'ai cru, sur mes goûts naturels, Voulait me consacrer au culte des autels.

Il est mort, et je suis en froid avec l'Eglise; Mais s'il faut parler net, j'ai fait une sottise. Qu'attendait-il de moi? Des vœux de célibat?

J'en forme tous les jours sans porter de rabat, liien de plus cependant, car les dames romaines Près des jeunes abbés sont toujours en neuvaines. — J'aurais choisi ma stalle à la droite du chœur . Là, sous la blanche hermine, en la paix de son cœur, Chanoine au teint rosé, petit-maître archidiacre, N'est-il pas ravissant d'attendre qu'on vous sacre? En les levant au ciel on fait entrer ses yeux Dans la tribune où vont les belles de hauts lieux ; Et l'oreille aux concerts, près d'une basse grave, On écoute un castrat qui module à l'octave.

Et dire qu'aujourd'hui je serais cardinal, Insensé qu'aveuglait un préjugé banal !

Vrai Dieu! rien que pour voir à dix pas en arrière Ma robe balayer les marches de Saint-IMerre,

J'ai regret «le l'état : oui, j'ai manqué mon lot, Je sens bien maintenant que j'étais né <lév<>t. Cardinal! voyez done l'heureuse prélatine!

Monsieur le eardinal irait dans sa voiture Au Vatican, paré de ses rouges atours, Baiser avec espoir la mule de velours.

Le pape se fait vieux, je suis un homme grave, On a des partisans, et qui sait... le conclave!

N'y pensons plus. Brûlons pour les biens corporels; Buvons frais, consommons nos amours temporels. Plus tard. ..eh bien, plus tard,quand viendra l'impuissance, Inhabile aux plaisirs, je ferai pénitence.

Alors, j'ai mon projet : sous des cieux étrangers Je connais un couvent ceint d'un bois d'orangers. Qu'à mon menton branlant pousse la barbe blanche, C'est là que je m'installe en robe à grande manche. Je viens, les yeux baisses sur un gros chapelet ;

Je Happe au monastère :« — Ouvrez-moi, s'il vous plaît,»

Kt 1»' perclus, conscrit des dévotes phalanges,

Passe gaîment le jour à manger des oranges.

— Puis, quand viendra le soir, les fantômes de unit

De folles visions peupleront uion réduit.

Cest l'heure on le démon procure au pauvre moine

La femme du sultan et le vin du chanoine .

Des bouquets effeuillés jonchent les escabeaux,

Des chants fêtent l'orgie et l'amour aux flambeaux,

Le vin mousse, la danse est galante en ses poses,

Et souvent le reclus jette le froc aux roses.

Moi, je me signerai; mais jugez du coup d'œil :

Ma cellule sentr'ouvre, on a franchi le seuil...

Une femme, une femme! ô pudeur, que veut-elle?

Me donner un baiser : « — Fi donc, mademoiselle!

Mon cœur est épuré, vos frais sdnt superflus,

Je suis fort...» (beau mérite à moi qui n'en peux plus!)

Puis elle dansera : vivent les pirouettes!

U nymphe est sans maillot, essuyons nos lunettes. Quel effet! quel tableau! jamais on ne verra Les faux mollets passer de mode à l'Opéra; Mais au couvent, la danse ignore l'imposture,

Et fart laisse le soin de plaire à la nature.

Dansez donc, tournez donc, jambes de bon aloi,

Authentiques mollets, mollets dignes de foi!

Et moi choyé, ravi par une courtisane,

J'aurai fait mon salut comme un autre se damne,

Sur des fleurs attendant qu'il soit temps de mourir.

Alors il faudra voir les nuages s'ouvrir :

Les auges descendront l'auréole de flamme,

Les séraphins viendront chercher cette bonne «une;

Et le diable aura beau jurer qu'il est volé,

Je monterai tout droit vers le ciel étoilé.

Quand l'Église se fait mondaine Et choisit des abbés de cours, Et tient des prie-dieu de velours Pour les genoux de Madeleine,

Raillez, mes vers.

— Et cependant qu'au fond des graves cathédrales Un vieillard lève au ciel ses mains sacerdotales,

Que le peuple s'incline à genoux sur les dalles, Je sens un maître à l'univers.

Quand dans un parterre à grillage Le Notre, le beau jardinier, Taille le lilas prisonnier, Et tient les roses en servage, Aimons les fleurs.

— Et cependant, assis dans la gorge profonde, J'aime le noir sapin que la cascade inonde,

Le buis échevelé, la ronce vagabonde, La nature aux fortes couleurs.

Quand dans le boudoir où l'on cause Un peintre aux tons frais et légers

Encadre dans Por sos bergers Vèlus de bleu tendre et de rose, Chantons Watteau.

— Et rependant j'ai vu sur sa muraille étrange Le dernier jugement du sombre Michel- Ange;

Ft dans mon cœur l'écho du clairon d'un archange Ressuscitait l'amour du beau.

Quand sous le voile d'Angleterre Les nobles dames de Paris, Avec, leurs chiens, sans leurs maris, Passent en effleurant la terre...

Fêtons l'amour.

— Et cependant j'ai vu dans les corsets de laine Etinceler le sang de la femme romaine;

Et le sang de mon cœur s'emportait dans ma veine. Troublé par un simple contour.

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