LES EAUX
Hélas ! plus de neige à Paris.
— Quand la cité blanche de givre Danse aux flambeaux sous les lambris, C'est là, mes amis, qu'il faut vivre.
Mais quand les bois ont des festons Paris éteint sa girandole, L'ennui s'avance ; amis, partons, Fuyons d'où le plaisir s'envole.
Les fronts sont flétris par le bal, Les fleurs de gaze sont fanées ; Allons chercher le bain thermal Et la flore des Pyrénées,
Et des maîtresses, comme nous Lasses des nœuds de Terpsichore.
Heureux amants, le rendez-vous Est aux fontaines de Bigorre.
Là nous aurons, malgré juillet, De la neige sur la montagne Pour manger la fraise en sorbet,
Pour frapper le vin de Champagne.
Le chemin serpente Taillé dans le bloc, Couleuvre rampante Au sommet du roc.
— Nous, sur les chevaux de Navarre, Jeunes dames, fins cavaliers, Caravane d'effet bizarre,
Nous montons, nous montons par les rudes sentiers.
Le site est sauvage :
Ni buis, ni sapin ; Seul, dans le nuage, L'oiseau de Jupin.
— Et nous, entants des grandes villes, Montagnards en gants de Paris,
Baigneuses à nous suivre agiles A douze mille pieds au-dessus... des maris.
Sous nos pas l'abîme Ouvre un œil béant; Sur nos fronts la cime Se dresse en géant,
— Mais à côté de nous chemine, En longue jupe de nankin, Une amazone à jambe fine
Dont le bas blanc paraît au bord du brodequin.
Le torrent bouillonne Au fond du glacier; La neige couronne Le sommet altier.
— Nous, assis auprès de nos dames, Trempons les biscuits dans le the ;
Et que le punch à grandes flammes Réchauffe les frileux dans le cœur de Pété.
Sublime équipée !
Plus d'un fier chanteur
Tente l'épopée .
A cette hauteur.
— Mais nous, évitons ce vertige :
Ici l'empire est à l'aiglon ; Nos lauriers ont plus bas leur tige...
Mesdames, il est temps de descendre au salon.
Mais ce soir, grande fête !
Artificiers Et tapissiers, Chacun s'apprête.
Au salon que fautril? Des fleurs.
— Grimpons aux cimes d'où l'œil plane...
Honte aux trembleurs !
Amis, à nous la gentiane.
Mais garde à nos pas !
La mort est en bas.
Dames, faites -vous belles; Couronnez-vous, Mais sans bijoux.
Mais sans dentelles.
Coiffeurs, que vous faut-il? Des fleurs.
— Grimpons, grimpons aux pics sauvages.
Honte aux trembleurs!
Amis, à nous les saxifrages.
Mais garde à nos pas !
La mort est en bas.
La taille et le corsage
Ont à Paris Des nœuds de prix.
Mais en voyage,
Soubrettes, que faut-il? Des fleurs.
— Grimpons aux roches élancées...
Honte aux trerableurs !
Amis, à nous les stalicées.
Mais garde à nos pas !
La mort est en bas.
Quand le bal est au Louvre, Le frais bercail D'un éventail Dans la main s'ouvre.
Ici, maîtresse, il faut des fleurs.
Moi j'irai par delà les nues,
Loin des trembleurs, Te cueillir des fleurs inconnues;
Mais garde à mes pas La mort est en bas.
On a vu près du pont d'Espagne Un ours d'effroyable grosseur;
La terreur raccompagne, Les troupeaux quittent la montagne.
Alerte, chasseur.
Guerre au ravisseur !
Amis, chargeons la carabine :
Que dans les longs étuis de peau
Balles et poudre fine S'entrecroisent sur la poitrine, Et que le couteau
Veille en son fourreau.
Vous, guides, chargez vos sacoches De vieux rhum et de kirsch-wasser.
Traqueurs, sondez les roches; Du bruit des cyml>ales, des cloches,
Des trompes de fer
Assourdissez l'air.
Silence ! entendez-vous la bète !
Embusquons-nous en cet endroit.
A tirer qu'on s'apprête :
Visons ; vous le cœur, nous la tète.
Le poil est de droit Pour le plus adroit.
Feu! —L'ours est à bas... qu'on le pèle!
Mais à qui le coup le plus beau?
Grand sujet de querelle.
Eh bien, qu'au sort on en appelle!
— Pair!., à moi la peau!
Et j'en fais cadeau.
Moelleux tapis pour ton pied rose, Maîtresse! — Orça, joyeux amis, Que sur l'herbe on se pose, Et que le Jurançon arrose
Notre ours en salmis.
— Le couvert est mis.