EX VOTO
Tu sais faire un miracle; il faut bien croire en toi, Notrc-dame d'amour en chasuble de soie; Tu causes d'un regard la douleur ou la joie, 0 ma sainte, regarde-moi !
Madone, n'as-tu pas un boudoir pour chapelle, Et pour relique aussi ton image au pastel ; Et n'a-t-on pas changé l'étagère en autel Où mon cœur d'argent étincelle?
D'autres ont apporté les perles de la mer, Les encens recueillis aux rives étrangères, Les cristaux de couleur à montures légères;
Moi, rien qu'un cœur qui sait t'aimer :
Un cœur vibrant pour toi comme un cristal sonore, Où pour toi l'art des vers cherche des perles d'or, D'où l'ardente prière en prenant son essor En parfum vers toi s'évapore.
Nul n'a su te ravir à ta placidité.
Pale comme une sainte en sa niche sculptée,
Tu te croisais les mains, et la foule agitée
Adorait ta virginité.
J'ai tant prie! j'ai vu la madone sourire, La pâleur s'animer, le marbre compatir :
Tu m'as tendu les bras, Vierge... pourquoi mentir, Maîtresse est bien plus doux à dire.
LA METEMPSYCOSE.
Puisqu'il faut croire à quelque chose, Pythagoras fut un cheval ; Croyons à la métempsycose,
Berçons-nous de cet idéal.
— Quel fut notre sort sur la terre?
Maîtresse, veux-tu le savoir?
Il fait bien nuit dans ee mystère; Mais ferme les yeux, tu vas voir.
Là bas, vois-tu, là bas, L'horizon qui rayonne? Sur l'or des épis mûrs brille l'acier des faux. C'est le champ d'Abraham, le peuple hébreu moissonne. Un pasteur accroupi près des blés en faisceaux. D'inutiles bluets compose une couronne :
C'est moi.
— Heeonnais-tu la jeune tille Qui pour se parer de mes Heurs lionne sa gerbe aux botteleurs,
Kt pend à son côté le fer de sa faucille?
C'est loi.
Aperçois-tu, là bas, le Nil bleu qui serpente A travers les dieux sphynx et les temples dlsis? Regarde cet esquif ombragé d'une tente Qui s'en va loin du bord chercher une oasis.
A la proue un rameur fend Tond» 4 murmurante :
C'est moi.
— Et sous l'abri des blanches trames, A la poupe de mon bateau, Cette vierge au royal bandeau Qu'en un rêve d'amour berce le bruit des rames.
C'est toi.
Au loin regarde eneor... Voici la Grèce antique. Les beaux vieillards d'Athène et les jeunes garçons S'enivrent d'éloquence à l'ombre du Portique. Le moins sage, distrait des savantes leçons, Tourne des yeux charmés vers la place publique :
C'est moi.
Mènes en main, une hétaïre Passe sur un char d'or sculpte.
La triomphante déité Ralentit son quadrige et me donne un sourire :
C'est toi.
Plus près, reconnais-tu l'Alhambra de Grenade?
Les douceurs de la lune ont remplacé le jour,
Et les brises du soir frôlent la colonnade.
Mais quel est ce chanteur assis près d'une tour?
Sa guitare a vibré, j'entends la sérénade...
C'est moi.
— Vois-tu la sultane paraître Sans voile, au balcon du sérail, Et son bracelet de corail
Tomber avec des tleurs au pied de la (enètre?
C'est toi.
Plus près, plus près encur, reconnais-tu Florence ? Sur la fière cité régnent les Médicis, Et dans les ateliers, fleurit la Renaissance. Vois ce peintre toscan soigneux de ses glacis, Qui devant un portrait cherche la ressemblance :
C'est moi.
— Et la dame, mon doux modèle, Qui pour se voir dans le tableau Écarte du doigt mon pinceau, Et rougit du bonheur de me sembler si belle:
C'est toi.
Maintenant, sans descendre au fond de ta mémoire, Sans sortir de ta chambre aux modernes lambris, Dans la glace vois-tu la lin de notre histoire? Aux pieds de sa maîtresse un rimeur de Paris Couvre de vers galants ses tablettes d'ivoire :
C'est moi.
— Mais regarde encor dans la glace...
La dame entre ses bras jaloux Retient mon front sur ses genoux, Et d'un baiser de miel sur la bouche m'embrasse
C'est toi.
Croyons à la métempsycose; Et si notre lin doit venir, Que du moins la métamorphose Nous change sans nous désunir.
Sois Heur au bord d'une corbeille, Sois un beau lis sous un beau ciel:
Moi, je veux devenir abeille; Dans ton cœur je boirai le miel.
Al) SODALES.
Mes amis, mes amis, écoutez donc la prose « — La poésie a l'ait son temps.
Assez de vers! place au lion sens!
Qu'au momie entier ma voi\ l'impose!
— Que do rêveurs dans les buissons Dès que Funtenay devient rose!..
Mes amis, faites des chansons.
Mes amis, mes amis, éeoutez donc encore « — L'utile, voilà la beauté!
Pour le bien de L'humanité Que peut une rime sonore?»
— Pour consoler leurs nourrissons Les mères chantent dès l'aurore.
Mes amis, laites des chansons.
Mes amis, mes amis, écoutez la superbe :
« — Le sillon attend des semeurs.
Qifavons-nous besoin de rimeurs Oui mêlent à nos grains leur herbe?»
— Les vierges au temps des moissons Cherchent les blucts dans la tferbe.
Mes amis, faites des chansons.
2 il)
Mes amis, nies amis, écoutez cette folle :
« — La jeunesse encombre mes cours.
Attiré par mes seuls discours Aux quatre Facultés on vole. »
— J'entends des cors et des bassons :
Voici la valse, adieu l'École!
Mes amis, faites des chansons.
Mes amis, mes amis, écoutez, qu'elle est fier h — 11 faut pour la paix des états Non des chanteurs, mais des soldats Aux bras d'acier, au cœur de pierre. »
— Le canon nier sur ses caissons Fredonne pour la vivandière.
Mes amis, faites des chansons.
Mes amis, mes amis, écoutez la demande :
« — La Muse appreud-elle aux cités
A défendre leurs libertés,
Bile, esclave île qui commando ? »
— Pour donner aux rois des leçons
Réranger a pavé l'amende.
Mes amis, faites des chansons.
Mes amis, mes amis, n'écoutez pas la prose Suivez les lois de l'univers :
Le soleil dore les blés verts, Le vent s'enivre de la rose, Le ruisseau baise les cressons, Sous le noisetier le nid cause...
Poètes, laites des chansons !