ROLAND ET LE CID
Il y aura toujours dans Tesprit des peuples une tendance à modifier les évén^mens de l'histoire , et à les élever au-dessus de ce ([u'ils furent, en vertu du principe qui porte tout fait à se faire droit , toute réalité à revêtir les formes de l'idéal. De là cette contradiction que l'on remarque entre la chronique et la tradition populaire, au sujet de tant d'hommes célèbres , et surtout à l'égard des deux héros de la chevalerie espagnole et française, Roland et le Cid. Ainsi , ce fameux paladin qui a rempli l'Italie , l'Allemagne et la France de son nom, ce guerrier dont le trouvère TaiUefer chantait la chanson pour animer les Normands
à la bataille de Hastings , ce Roland qui fut le sujet de tant de poëmes et de romans , et qui devint le type de la bravoure , n'est presque point mentionné par Thistoire. Eginhard seul de tous les chroniqueurs contemporains en parle à peine. Il dit : Au combat de Roncevaux , Roland, préfet des marches de Bretagne, pérît avec beaucoup d'autres. Il en est à peu près de mêmeàl'égardduCid, mais dans un autre sens. Le romancero, naïve expression des sentimens du peuple , fonne de la vie privée et des combats de ce chevalier un ensemble idéal tellement beau , qu'il ne semble pas devoir exister au monde un caractère plus noble et plus loyal. C'est le dieu de l'honneur. D'un autre côté, la chronique contemporaine, et il est vrai de dire que c'est la chronique arabe, lui attribue des faits qui ne sont pas autant à son avantage. Nous n'avons pas voulu détruire la tradition par la chronique , et la chronique par la tradition; nous avons admis l'une et l'autre. Mais pensant qu'il était impossible
que rimagii)ation du peuple eût entassé sur ces deux hommes tant d'actes de loyauté et de courage sans un fondement réel , et d'ailleurs entraînés par son caractère poétique , nous avons suivi la tradition populaire, et nous avons célébré le Cid du romancero , et le Roland de la chanson de Roncevaux.