WINKELRIED
Voici comment rhistorien de la Suisse, Jean de Muller , raconte la bataille de Sempach , livrée aux confédérés Suisses par Loopold , duc d'Autriche , le 9 juillet 1386 :
On était au temps de la moisson :
les soldats du duc coupaient les blés ; les seigneurs caracolaient au pied des murailles de Sempach pour insulter les bourgeois , bien résolus de battre seuls et sans le secours de l'infanterie les paysans suisses qui venaient au secours des assiégés. Le duc , voyant Tennemi sur la hauteur, oublia, supposé qu'il le sût , qu'une charge de cavalerie se fait avec
plus d avantage à la montée qu'à la descente. Il crut mieux faire d'éloigner les chevaux, quoique la pesanteur des armures rendît la noblesse inhabile aux mouvemens de l'infanterie. Le duc ordonna ensuite à la noblesse de serrer les rangs. A cette troupe puissante il donna, par le moyen des lances qui pouvaient s'avancer depuis le quatrième rang, un front impénétrable et meurtrier. Le roi Albert , son grand-père , avait essayé avec succès une tactique assez semblable contre la cavalerie bavaroise dans sa bataille du Hasenbiihel.
Le baron Jean Ulrick de Hasembourg , guerrier à cheveux blancs , voyant la position et l'ordonnance des confédérés , avertit la présomptueuse noblesse « que l'orgueil n'était bon à rien ; qu'on ferait bien d'inviter le sire Jean de Bonstetten à monter promptement vers eux. On couvrit de mépris sa vieille prudence. Quelques-uns représentant au duc lui-même que les champs de bataille sont la
patrie des incidens imprévus ; qu'il appartenait au prince de veiller pour tous et à eux de combattre pour les intérêts communs ; que la perte du chef serait bien plus nuisible à l'armée que celle de quelques membres , il répondit d'abord en souriant , et à la fin avec impatience : " Léopold doit-il donc regarder de loin SOS chevaliers mourir pour lui? ici , dans mon pays , pour mon peuple , avec vous , je veux vaincre ou mourir.
Les confédérés se tenaient sur la hauteur , couverts par la forêt ; il leur parut difficile , tant que les chevaliers demeurèrent à cheval , de soutenir dans la plaine le choc de celte multitude , et plus sûr d'attendre l'attaque dans, leur position qui semblait avantageuse. La victoire , espéra;ent-ils , encourageant le peuple , deviendrait décisive pour l'issue de la guerre; ils considéraient leur mort pour eux comme le chemin d'une gloire immortelle., et pour les leurs comme un aiguillon de vengeance : la noblesse ayant mis pied à terre ,
les confédérés sortirent du bois et descendirent dans la plaine. Ils formaient une colonne étroite avec de courtes armes ; quatre cents Lucemois, neuf cents hommes des trois Waldstetten , et environ cent de Glaris , de Zoug , de Gersau , d'Entlibuch et de Rotenbourg , avec leurs bannières, sous Favoyer de Lucerne et sous le landamman respectif de chaque vallée. Quelques-uns portaient des hallebardes avec lesquelles leurs aïeux avaient combattu dans le défilé de Morgarten , quelques-uns avaient attaché à leur bras gauche une petite planche en guise de bouclier. Des guerriers expérimentés remarquèrent leur courage. Ils se jetèrent à genoux et prièrentDieu selon leur antique usage. Les seigneurs attachèrent leurs casques ; le duc créa des chevaliers : le soleil dard ait ses rayons ; la chaleur était accablante. Après la prière du combat , les Suisses s*élancèrent à la course contre Tennemi à travers les champs , en poussant ces cris de guerre qui enflamment tous les cœurs ; ils espé-
raient enfoncer la phalange, puis agir à droite, à gauche , suivant leur bon plaisir. Mais ils rencontrèrent une muraille de boucliers et ime foret de pointes de fer. Alors se battit avec une impatiente colère la troupe de Luceme , tâchant de se frayer entre les lances un chemin vers ceux qui les portaient. L'ennemi , avec un bruit formidable , développa son large front en demi-lune pour envelopper les Suisses . A cette heure, la bannière de la ville de Luceme parut longtemps abaissée , parce que le chevalier Petemiann de Gundoldingen , avoyer de Luceme , blessé dangereusement , était tombé , et que l'ancien avoyer Henri de Moos et son beau-frère Etienne de Sillenin , ainsi que beaucoup d'autres vaillans hommes, avaient péri. Antoni de Port , Milanais de naissance, et domicilié au pays d'Uri, s'écria tout à coup : Frappez sur les lances, elles sont creuses. Ainsi firent les plus avancés, avec toutes leurs forces ; ils brisèrent quelques lances que les derniers rangs remplacèrent
aussitôt. De Port succomba. Par la nature de ses armes , et Ssiute d'exercice , la troupe ennemie n'était guère propre à former une demi-lune; du reste elle demeura ferme, inébranlable. Soixante Suisses avaient mordu la poussière. On craignit la surprise de quelque mouvement de Varrière-garde , ou l'arrivée inopinée du corps d'armée de Bonstetten.
Ce moment d'irrésolution plein d'angoisse fut terminé par un homme du pays d'Unterwalden , Arnold Strutthan de Winkelried , chevalier. Il dit à ses compagnons d'armes :
« Je veux vous frayer un chemin »» ; s'élance hors des rangs, et s'écrie à haute voix : «Prenez soin de ma femme et de mes enfans , chers et fidèles confédérés , souvenez-vous de ma famille. H 11 atteint l'ennemi , embrasse quelques lances , les enfonce dans sa poitrine , et grand et vigoureux , en tombant il les entraîne avec lui sur la terre. Soudain ses compagnons passent sur son corps. Tous les bataillons des confédérés arrivent impétueusement , pressés
les uns derrière les autres. De leur côté, les ran<(s de rennemi surpris se serrent pour les recevoir ; dans ce déplacennent , vu la terreur, la hâte , le péril , la chaleur , beaucoup de seigneurs sans blessures étouffent sous leurs casques. Sur ces entrefaites de nouveaux combattans accourent en hâte de la forêt pour renforcer les Suisses. D'abord tonnba le bâtard de Bi'andis, fils de Tabbé Henri de Reichenau, guerrier vigoureux , d'une audace puissante , jusqu'alors aussi redouté que vingt hommes :
près de lui succomba le long Friesshard, qui s'était vanté d'arrêter à lui seul l'ennemi. La fortune du jour tourna. Voyant cela , les valets des seigneurs, peu éloignés de Tarmée , montèrent sur les chevaux pour sauver leur vie par une prompte fuite. Cependant on vit s'abaisser, dans la main du sire Henri d'Eschelah , la principale bannière d'Autriche , et le seigneur Ulrich d'Artenbourg tomber sur la bannière du T3T0I. Celle-là fut promptement sauvée par Ulrich d'Arbourg , chevalier, qui
Tagita dans les airs et résista vigoureusement, mais en vain ; à la fin il tomba blessé » et rassemblant ses dernières forces , s'écria :
M Sauve Autriche , sauve ! *» Le duc Léopold pénétra jusqu'à lui, et reçut la bannière de sa main mourante. Une fois encore elle apparut au-dessus des combattans, teinte de sang»
dans la main du souverain. Un grand nombre de seigneurs entourèrent le prince, et le supplièrent d'épargner ses jours ; mais lui» dit alors : « Bien des comtes et des seigneurs ont affrcmté la mort avec moi » je veux périr avec eux loyalement. »» Il se déroba aux r^ards de ses amis, et, entraîné par la douleur et le désespoir, se jeta au milieu des troupes ennemies en cherchant la mort. L'ennemi avait pénétre de tous les côtés ; les avoyers des villes argoviennes soutenaient à grand' peine leurs bannières. Dans la mêlée des bataillons le duc fat renversé ; transporté d'une fureur martiale, il s'efforça dans sa lourde annure de se relever, ne voulant pas mourir sans vengeance.
Un homme du canton de Schwyz le vit dans cette angoisse : Léopold s'écria : » Je suis le duc d'Autriche. '» Mais il ne l'entendit ou ne le crut pas , ou pensa que la guerre annulait toute distinction. La nature de la blessure que le duc reçut lui ayant fait aussitôt rendre l'âme, Martin Malterer , porte- étendard de la ville de Fribourg , en Brisgau , l'aperçut par hasard ; il fut frappé de terreur , laissa échapper l'étendard de ses mains , et se jeta sur le cadavre de Léopold , pour empêcher amis et ennemis de le meurtrir et de le déshonorer. Il attendit et trouva là sa propre mort. A cette même place combattit jusqu'à la dernière goutte de son sang Rodolphe Harras , seigneur de Schônau, maître des armures du duc. Tous les yeux cherchaient le prince , mais en vain.
Tout à coup l'armée autrichienne , saisie d'épouvante , prit la fuite : « Les étalons ! »• s'écrièrent les seigneurs, « les étalons ! » Alors de lointains nuages de poussière leur montrèrent la direction vers laquelle un comte
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infidèle , et peut être Jean d'Obcrkirch . les avaient depuis longtemps entraînés. Dans leurs pesantes armures , sous le poids d'une chaleur insupportable , épuisés de soif et de fatigue , il ne leur restait d'autre parti que de venger leur souverain , et ne pouvant sauver leur vie , de la vendre chèrement , chacun du mieux qu il put. Ici le seigneur d'Ems atteignit le terme d'une carrière remplie d'actions héroïques. IciOtton, truchsess de Waldbourg, trouva une mort honorable , et affranchit complètement Ysni ; il était venu là d'Ysni , et en échange de huit mille livres fenning, solde de sa suite , il lui avait assigné, par un acte formel , pour le cas de sa mort , toi te l'autorité qu'il conservait encore sur la ville. Du côté des confédérés tomba Conrad , landamman d'Uri , maire des religieuses d3 Zurich , avoué d'Attinghausen , chevalier ; Sigrist de Tiesselbach , landamman du haut Unterwalden ; de Glaris , Conrad Griininger, vaillant guerrier dont la mort valut à son fils
la conbourgeoisie de Schwyz. Pendant ce temps se mourait lentement de ses nombreuses blessures Tavoyer Petermann de Gundoldingen : un Lucernois courut à l'endroit où il gisait , pour recevoir sa dernière volonté.
L*avoyer , dont les pensées planaient audessus des intérêts personnels , lui adressa ces mots : «• Dis à nos concitoyens qu'ils ne laissent aucun avoyer plus d'une année en charge. »
Gundoldingen leur donne ce conseil , et leur souhaite un heureux gouvernement et la victoire. En prononçant ces paroles , il expira.
Six cent cinquante-six comtes,
seigneurs et chevaliers, restèrent sur le champ de bataille ; en sorte que la splendeur de la cour d'Autriche s'éclipsa pour bien des années, et qu'on disait dans le pays •• que Dieu s'était assis sur son tribunal pour châtier l'insolent orgueil de la noblesse. » Des deux côtés , presque tous les chefs ayant péri , la colère des vainqueurs céda à la fatigue et à la chaleur du jour; les Autrichiens s'abandonnèrent paisi-
blement au désir de vivre ; les Suisses, arrivés près des bagages , s'abandonnèrent à Tamour du butin.
Telle fut rissue de la grande journée de Sempach , dans laquelle Arnold Strutthan de Winkelried , au prix de sa vie , sauva la fleur des troupes suisses de leur destruction , et la patrie d*un extrême péril.
Histoire des Suisses y par Jean db Hdllbr, traduite par UM. Charles Mokhard et Louis Vullibbiit.
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JEANNE d'arc.
Lorsque je fis imprimer, en 1840, plusieurs somiets de ce recueil , je donnai celui de Jeanne avec une fin diffiérente de celle qui s*y montre aujourd'hui ; le dernier tercet contenait une allusion à Voltaire , et tournait à la satire. Comme cette terminaison n était pas en harmonie avec le commencement et le milieu de l'œuvre , je l'ai changée. Il va sans dire que Voltaire à mes yeux est toujours très-coupable, et que le poëme de la Pucellé pèsera toujours sur sa mémoire comme une mauvaise action.
Aujourd'hui l'on sent mieux tout ce que le cœur a pu inspirer de grand à cette malheu-.
reuse jeune fille, et le culte de Jeanne est devenu
plus brillant que jamais. La poosie étrangère, il faut Tavouer, n'a pas été sans influence sur ce mouvement , et la noble muse de Schiller est pour quelque chose dans Taimable inspiration de la princesse Marie de Wurtemberg.
En attendant qu'en France une grande œuvre littéraire vienne se mettre à la hauteur de notre héroïne, il serait à désirer que l'art plastique s'emparât d'elle , et fît sortir de ses mains des images autries que celles qui appamisseait sur les différentes places pubUques de France. Je n'ai point vu la statue que l'on a érigée à Donremy en l'honneur de Jeanne d'Arc , mais à coup sûr celles de Rouen et d'Orléans manquent complètement de caractère et de beauté idéale. Il est vrai qu'il n'y a point d'image authentique de la sainte guerrière ; la statue qui avait été élevée anciennement à sa mémoire sur le pont d'Orléans , aux frais des femmes et des filles de la cité , périt dans les guerres de religion du seizième siècle , et les gravures les plus vieilles ne sont que
de 1606 et 1612 , et difibrent beaucoup les unes des autres. Mais à défaut du type origina] , ne pourrait-on pas en ressaisir les traits en étudiant attaitivenient le caractëi*e de tête des jeunes Lorraines de la limite des Vosges , et en lisant les récits naïfe et un peu crus des chroniqueurs du temps. Il serait beau de retrouver ainsi le type de l'eTithousiasme religieux et politique , Tidéal populaire de Tamour du pays.