MATHIEU MOLE
Né à Paris en 1584 , d'Edouard Mole sieigneur de Champlatreux, premier pr&ident du parlement de Paris , puis garde des sceaux ; mort le 3 janvier 1656.
Mathieu Mole était de cette noble famille de magistrats qui surent conserver dans les troubles civils le sentiment du devoir et celui de la liberté publique. Il fut doué au suprême degré du courage civil , moins commun en France que le courage militaire. Le cardinal de Retz , qui s*y connaissait, en parle ainsi dans ses Mémoires : « Si ce n'était pas une espèce de blasphème de dire qu il y a quelqu'un dans notre siècle plus intrépide que le
grand Gustave et monsieur le Prince , je dirais que ça été Mole, premier président. » Plus loin , avant ces lignes, en racontant le passage du parlement au travers des barricades et son retour du Palais-Royal , il donne le tableau suivant de la bravoure et de la grandeur d'âme de son digne chef : « A la troisième barricade, qui étoit la Croix-du-Tirouer, un garçon rôtisseur s' avançant avec deux cents hommes et mettant la hallebarde dans le ventre du premier président , lui dit : Tourne , traître , et si tu ne veux être massacré , ramène-nous Broussel , ou le Mazarin , ou le chancelier en otage. Vous ne doutez pas, à mon opinion, ni de la confusion ni de la terreur qui saisit presque tous les assistans : cinq présidens à mortier et plus de vingt conseillers se jetèrent dans la foiile pour s'échapper. L'unique premier président , le plus intrépide homme , à mon sens, qui ait paru dans ce siècle, demeura ferme et inébranlable. Il se donna le temps de rallier ce qu'il put de sa compagnie : il
conserva toujours la dignité de la magistrature dans ses paroles et dans ses actes , et revint au Palai&-Royal dans le feu des injures, des exécrations et des blasphèmes. Cet homme avait mie sorte d'éloquence qui lui était particulière. Il ne connaissait pas d'interjection. 11 n'était pas congru dans la langue , mais il parlait avec une force qui suppléait à tout cela ; et il était naturellement si hardi qu'il ne parlait jamais si bien que dans le péril. Il se passa lui-même lorsqu'il revint au Palais- "Roysl y et il est constant qu'il toucha tout le monde , à la réserve de la reine , qui demeura inflexible. »
DE THOtr ET LORD FALKLAND.
Dans le même siècle , à un an de distance , à un jour de différence, et dans des contrées voisines, on vit s'échapper du monde deux belles âmes. M. de Thou et lord Falkland périrent malheureusement dans la force de rage , l'im sur l'échafaud , et Tautre sur le champ de bataille de Newbury, tous deux victimes de leur dévouement, l'un à l'amitié , l'autre à la royauté , tous deux épousant , au péril de leur vie, la cause d'un homme qu'ils plaignaient et qu'ils n'approuvaient pas , tous deux profondément tristes et désabusés , mais toujours profondément dévoués.
Lucius Cary, vicomte de Falkland, dit Hume , avant l'assemblée actuelle du par-
lement , était livré à Tétude des lettres et à la société de tout ce qu il y avait de poli et d'élégant dans la nation, et jouissait de tous les agrémens qu'un beau génies une fortune abondante et de généreuses inclinations peuvent offrir. Dans la vie publique, oiison mérite le fit appeler , on le vit à la tête de toutes les attaques formées contre les usurpations royales : il déploya cette éloquence mâle et cet invincible amour de la liberté qu'il avait puisés dans son intime commerce avec les sublimes esprits de l'antiquité. Lorsque les convulsions civiles montèrent à l'excès, et qu'il se trouva dans la nécessité de choisir un parti , il tempéra Tardçur de son zèle, et le réduisit à la défense de ce pouvoir limité qu'il jugeait nécessaire pour le soutien de la constitution anglaise. Inquiet néanmoins pour sa patrie, il semble qu'il redoutait autant la prospérité excessive de son parti que celle de la action opposée.
Clarendon , dans ses Mémoires , dit encore de lui : •< iiord Falkland, quoique d'une société
fort douce , était roide par caractère , et passionné -pour la vertu. Il professait une haute admiration pour les hommes doués de grands talens , lors même qu'ils en disaient vn mauvais usage, et hajûssait si fortement toute dissimulation, qu'il donnait dans Textrême opposé. Il ne faisait pas grand cas de la cour, et, plein du pressentiment que le roi tomberait dans les plus ai&eux malheurs, il disait souvent à ses amis qu'il était décidé à servir la cause royale , pour obéir aux lois de Thonneur, mais ne prévoyait que trop qu'il courait ainsi à sa ruine. »
' Il était devenu trfes-mélancolique : souvent, au milieu de ses amis, après un profond silence et de firéquens soupirs, il s'écriait tristement : « La paix ! la paix ! « Quoiqu'il ne fiit pas militaire , il voulut porter les armes pour le roi Charles , et se fit tuer à la bataille de Newbury, à l'âge de trente-trois ans.
• De Thou (Françoia-Auguste) était le fib
ainéderhistorien, et naquit à Paris verd 1607. Placé sous la direction du savant Bigault et de Pierre et Claude Dupuy ses cousins., il se familiarisa de bonne heure avec les langues anciennes , et fit de rapides progrès dans les lettres et les sciences. Il n'avait que dix-neuf ans lorsqu'il fut reçu conseiller au parlement. Dans le désir de perfectionner ses connaissances , il visita la plupart des états de l'Europe , et alla jusqu'à Constantinople. A son retour il fut nommé conseiller d'état. Lié d'une manière intime avec le grand écuyer Cinq- Mars , l'ennemi le plus déclaré du cardinal de Richelieu , il eut des rapports fréquens avec Gaston d'Orléans et le duc de Bouillon, ligués pour forcer le roi de renvoyer son ministre. C'est alors qu'il connut le traité négocié par Fontrailles avec l'Espagne ; mais il le désapprouva fortement. Arrêté avec son ami et emprisonné à Lyon par les ordres du cardinal , il fut condamné à la peine de mort pour avoir connu le traité fait par Cinq-Mars avec
l'Espagne et ne pas Tavoir révélé. On avait fait revivre pour le perdre une ordonnance du roi Louis XI. Cinq-Mars, à qui Laubardemont avait persuadé que le seul moyen d'obtenir sa grâce était de charger son ami, eut la faiblesse de le faire lorsqu'ils forent confrontés. Après l'arrêt , de Thou dit à Cinq-Mars :
** J'aurais droit de me plaindre de vous , mais Dieu sait combien je vous aime , mourons courageusement ; ** et il se jeta dans ses brats . Ces derniers mots sont sublimes. Il était âgé de trente-cinq ans.
La condamnation de M. de Thou, plus encore que celle de Cinq-Mars , souillera la mânoire du cardinal de Richelieu. Ellle fut complètement inique. M. de Zulychem fit à ce sujet le beau distique que j'ai mis en tète du sonnet.
O legam subtile nefas, quibus inter amîoos NoUe fidem frustra prodcre, proditio est.
inf&me subtilité des lois : c'est être traître que de ne
poiot trahir ses amis.
MATHIEU DÉSUBAS.
On ignore , ou Ton sait peu , que les persécutions contre les protestans du midi de la France durèrent jusqu'au moment où l'âme humaine de Louis XVI abolit la législation inique de Louis XIV ; et ces persécutions ne se bornaient pas à tenir en prison et à envoyer aux galères les malheureux ministres qui tombaient dans les mains des gens du roi , mais encore à les pendre. M. Charles Coquerel, dans sa belle et consciencieuse Histoire des églises du désert , vient de faire revivre les souvenirs de cette triste époque , et de mettre en lumière le nom des derniers martyrs du culte évangélique et de la liberté religieiR.
De toutes les morts, ceRe qui fut, selon hii , le plus vivement sentie par le peuple, et dont il a même gardé poétiquement le souvenir, fut celle du jeune piroposant Mathieu Majal , dit Désubas. Ce pieux et courageux jesme homme était chéri par une foule de communauté du Vivarais , où il était né ; sa foi religieuse était profonde , et les services qu il avait rendus étaient grands. Arrêté dans la maison de Tun de ses frères , la nuit, près de Saint- Agrève , il fut amené à Vemoux , où sa prise excita un grand tumulte parmi le peuple , et conduit de là à Montpellier, où il fut mis à mort le 2 février 1746, al âge de vingt-six ans. Voici comment Thistorien rapporte son jugement :
« Au mois de janvier le ministre Désubas « fut interrogé par l'intendant du Languedoc , M chevalier Lenain. Antoine Court nous assure « que leministre captif seconduisitd' une &çon « si grave , si décente , si digne d'un parfiut *« honnête homme, connaissant bien et aimant
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" sa religion , que tous les juges en furent stu- M péfaits et attendris. L'intendant Lenain , « dirigé par les ordres formels de la cour, l'acl- « jura en particulier, au nom de Dieu , devant « qui il allait paraître , de lui dire la vérité, et M posa ces questions au ministre : « Les protes- « tans ont-ils une caisse commune? Ont-ils Eut « un amas d'armes 1 Ne sont-ils pas en coru respondance avec l'Angleterre? — Rien de « tout cela n'est vrai , répondit le pasteur, les « ministres ne prêchent que la patience et la «fidélité au roi. — Je le sais, mousieur, f* repartit l'intendant Lenain. Et néanmoins il 4* le condamna à être pendu. »
Les mémoires du temps disent que lorsque la sentence fut prononcée , les juges pleuraient et l'intendant aussi. Le prisonnier fut le seul qui ne parut point ému. L'intendant lui ayant assuré que c'était avec douleur qu'il le condamnait , mais que c'était l'ordre du roi , Le pauvre ministre lui répondit : « Je le sais , monsieur. »»