‹ Ris et croquis [microforme]Chapitre 18 sur 76 · LES FUNÉRAILLES DE CIGARETTE · texte numérisé non relu

LES FUNÉRAILLES DE CIGARETTE

C’était par une belle matinée de juin.

Ernest m’attendait sur son perron.

Je devais l'accompagner à des funérailles.

Etait-ce une parente ou une amie qu’Ernest avait perdue, lui seul le savait.

Il m'avait dit, la veille, en me quittant :—Demain, sois ici à six heures précises, les obsèques de Cigarette réclament ta présence.

— Mais où demeure cette Cigarette, lui avaisje répondu, tu ne m'en as jamais parlé !

— Tu verras, fit-il, avec un sourire contraint, et les confidences en étaient restées là.

” Quelle était donc cette Cigarette qui pouvait bien rendre notre Roger Bontemps aussi perplexe et aussi discret P

Ernest

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Mystère |

Je connaissais toutes les amantes d’Ernest. Il y en avait: des brunes, des blondes, des châtaines, des rousses, des passables, des jolies, des expansives, des indépendantes, des rêveuses, des positives, des anglaises, des espagnoles, des françaises, des canadiennes : aucune ne s'appelait Cigarette.

Il faut le dire, c'était un fameux papillon que cet Ernest, et croire qu’il avait fait une cour sérieuse quelque part, à une beauté cachée, ignorée, inconnue, rêvant dans un endroit solitaire, loin des profanes humains, c’était le comble des combles ! Aussi j'avais hâte de voir l'aurore ouvrir ses rideaux roses et semer une pluie de perles d'azur sur les brins d'herbe et les fleurettes. Je pourrais enfin voir cette Cigarette, cette Bee au bois dormant, qu’un esquif noir allait bientôt déposer sur un rivage lointain, tout comme cette

enfant :

Cette belle enfant morte, Hélas ! morte d'amour !.…

du poète J. Autran.

En attendant, je me posais mille questions sur Cigarette, qui toutes, demeurèrent naturellement sans réponses.

Le parrain de Cigarette était-il un original, ou un fumeur convaincu pour lui avoir donné un nom aussi connu dans les petits comités de la pipe et du tabac; venait-elle elle-même de la Havane ; était-ce une créole ; avait-elle inspiré à Ernest (fait peu probable) une passion aussi violente que celle qu'éprouvait René pour Atala, dans Chateaubriand ; le fiancé survivrait-il à la fiancée ?

En apercevant Ernest, je fus complètement rassuré. Sans être aussi épanouie que d'habitude,

sa figure plus gaie que triste, n’était pas celle d’un amant qui vient de perdre ce qu’ila de plus cher

au monde.

— Voyons, es-tu prêt, fit-il en me serrant la main ?

— Tu le vois bien.

— En route alors, mais arrivez donc messieurs, dit-il à une troupe d'amis dont je n'avais pas

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encore soupçonné la présence, et qui causaient dans le vestibule de sa demeure.

Je vis que nous étions loin d’être seuls, et que les funérailles de Cigarette allaient être assez imposantes.

Il y avait des avocats, des médecins, des notaires, des ingénieurs civils, des poètes même !

Evidemment Cigarette était une personne d’un mérite réel, et je n’osais interroger personne làdessus, de crainte de passer pour ignare.

Nous étions bien seize, défilant deux à deux, et silencieusement, par l'allée du jardin de notre ami, à l'ombre des chênes touffus, qui arrondissaient sur nos têtes leurs cintres verdoyants.

Arrivés à l'extrémité de l’allée, nous pénétrons sous un berceau rustique.

— Voici Cigarette, dit Ernest; mes amis, chapeau bas !

Tous mes rêves de la veille devinrent fumée.

Au lieu de la brune jeune fille, dormant radieuse dans son blanc linceul, que j'avais cru entrevoir,

la veille, dans un horizon champêtre, j'aperçus.…

le dirai-je, tant la mystification était cruelle et

réaliste... une cigarette, une vraie cigarette re-

posant dans un cercueil d'ébène, tout près d’une petite fosse, creusée au beau milieu du berceau,

Mes compagnons furent tout aussi stupéfaits que moi. Que signifiait tout ceci, cette fumisterie grotesque? Nous étions pourtant loin du premier avril, et une cigarette et un poisson ne se ressemblent guère. Voyant que quelques-uns ne trouvaient pas le tour de leur goût, Ernest se décida enfin à entrer dans la voie des explications :

— Mes amis, dit-il, voici la dépouille de ma plus fidèle amie. Comme l’a dit Augier :

J'ai fumé sur l’eau paresseuse, J'ai fumé sur les bords ombreux, Sans autre idée ambitieuse

Que de fumer et d’être heureux !

Toujours elle a été ma compagne, aux heures de la solitude comme à celles des grandes réunions, mêlant entre une sonate et un brin de causerie, sa spirale capricieuse à l’essaim de mes rêves

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ambitieux. Je ne veux point passer pour ingrat. Aujourd’hui qu’il me faut l’ensevelir dans l'oubli, j'ai voulu qu'elle ait des funérailles dignes d'elle, une oraison funèbre s’il est possible, une élégie, un monument durable, rappelant mon bonheur passé, et les hautes vertus de celle qui fut mon amour avant cette modeste fillette aux yeux d'azur, qui doit bientôt river sa destinée à la mienne. Oui, je me marie, dans quelques jours, comme ces oiseaux dans les branches, et, comme gage de fidélité, ma future m’a fait promettre de ne plus fumer, d'oublier Cigarette !!! C’est dur, mes amis, mais coûte que coûte, le sacrifice se fera, car, je ne suis pas homme à revenirsur une promesse sacrée.

De triples bravos accueillirent ces paroles.

Puis Ernest céda la parole à un avocat de renom, qui lui aussi fut vivement applaudi.

Il y eut encore beaucoup d’autres discours, mais malheureusement, Ernest avait mal choisi les invités qui devaient réhausser l'éclat des funérailles de Cigarette. Presque tous avaient pour

la demoiselle un tout autre sentiment que celui de l’amour tendre. Aussi, tout en louant, du bout des lèvres, ses vertus bien connues, son doux parfum, les charmes de sa compagnie, chacun se permit-il d'avouer dans son apothéose, que si Cigarette méritait un regret, le fiancée d’Ernest méritait bien deux remerciments pour avoir délivré ainsi l'humanité souffrante, d’un fumeur de vieille roche.

Un fumeur de moins, c’est beaucoup pour ceux qui tiennent à respirer l'air pur, et qui préfèrent les parfums des verdures et des fleurs aux émanations pernicieuses du tabac,

Aujourd’hui, vous ne pouvez plus aller respirer

srun bateau à vapeur, les brises fortifiantes qui rident le grand fleuve ; vous ne pouvez plus entendre l'harmonie des fanfares ou les discours patriotiques dans une place quelconque, sans qu'un malencontreux fumeur vienne gâter votre jouissance en vous braquant sous le nez, avec le sans gêne qu’on lui connaît, un de ces ennuyeux fourneaux qu'on nomme cigares, pipes ou calumets.

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Voilà pourquoi, sur la tornbe de Cigarette, au lieu de blâmer la j'ufure d'Ernest, je l'ai intérieurement remerciée, et j'ai souhaité que toutes ses compagnes aient le bon esprit d'en faire autant quand l’occasion s’en présentera.

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