‹ Ris et croquis [microforme]Chapitre 19 sur 76 · UN SOIR SUR L'ONDE · texte numérisé non relu

UN SOIR SUR L'ONDE

Livrons notre pensée aux douces rêveries, Notre esquif à l’humble courant, Mélons le bruit joyeux des folles causeries, Au babil du flot murmurant.

M. J. A. PoIsson.

L'heure de l'ombre sonne au cadran de la cathédrale. C’est le soir. Le soleil ne sourit plus aux pelouses fleuries, mais lentement il dérobe sa poussière d’or aux cimes des verts sycomores

qui ombragent les longs côteaux dominant la

cité trifluvienne. Bientôt il disparaît; les o!seaux se taisent sous les ramures du boulevard Turcotte, et la brune laisse flotter son voile sombre sur les champs et les feuillages, les grèves et

les flots. | Tout est silencieux sur les rives du grand

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fieuve ; l'onde ne se gonfle plus, écumante, sous les roues rapides des bateaux, et les blancs coursiers du Saint-Laurent ne font plus retentir leurs signaux de départ. Soudain, un bruit de passe fait entendre sur les sables du rivage, puis un léger chuchotement : une voix perlée et une voix mâle mêlant de jeunes accents aux faibles murmures des flots bleus. C’est un couple se dirigeant gai comme pinson, avec l’entrain de l’âge à son printemps, vers un esquif aux rayures blanches et roses, qui semble attendre son précieux fardeau en se laissant caresser mollement par la brise du soir toute imprégnée des douces senteurs des fenaisons lointaines. La main dans la main, la fillette et son damoiseau ont le babil inépuisable. Des amoureux, sans doute. Nullement, ce sont le:

frère et la sœur, si nous en croyons les dernières. paroles apportées par un souffle de zéphyr:

— Ma sœur, dit le jeune homme :

Vois-tu comme le flot paisible Sur le rivage vient mourir ?

Vois-tu le volage zéphyr

Rider d’une haleine insensible,

L’onde qu’il aime à parcourir ?

Montons sur la barque légère Que ma main guide sans efforts, Et de ce golfe solitaire

Rasons timidement les bords,

— Tu as toujours quelques strophes sur les lèvres, cher Armand. Tu me rappelles le mot de Jules Claretie, disant: que Paul Déroulède, le poète-soldat, avait toujours ‘une chanson aux lèvres et une rose aux dents.” Je puis en dire autant de toi, seulement, aux couplets de la chan. son, tu préfères les strophes de la haute poésie ;

c’est plus noble, plus poétique, mais moins patri-

otique ; et, pour ne point trop flatter ta vanité, je dois ajouter que tu aurais tort de croire, que mes remarques ont pour but d’insinuer le moindre rapprochement entre le talent de l’auteur des Chants du Soldat et ta manie de citer sans cesse, des rimes qui ne sont pas les tiennes.

Tu sais bien, pourtant, que la poésie n’a jamais illuminé mon berceau de ses sourires, pourquoi voudrais-tu alors me voir rimer malgré Minerve?

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Il vaut mille fois mieux citer les grands poètes, que commettre soi-même de méchants sonnets.

— Soit, mais sites citations étaient un peu plus variées : cela ne gâterait rien, et ta conversation aurait pour moi un charme incomparable; l'abeille ne cueille pas toujours son miel sur la même fleur : elle vole de la prairie au jardin, des fleurettes sauvages aux roses pourprées, et, d’un heureux mélange de sucs divers et de poussière d’étamines, elle réussit à composer un doux nectar. Malheureusement, un seul poète hante ta mémoire ; c’est Victor Hugo et toujours Victor Hugo, comme s’il n’y avait aucune autre poésie au monde que celle de l’auteur des Contemplations.

— Je te prends en défaut, Graziella. Comment, tu n’as point reconnu Lamartine, ton poëte favori, dans les quelques vers que je viens de te citer? Tu possédais si bien ses œuvres, pourtant. Le petit volume qui t’'accompagne toujours à la promenade : dans les sentiers parfumés du

jardin ou sous les verts arceaux des bosquets,

aurait-il cessé de s'appeler par hasard : les ÆZurmonies poétiques et religieuses, où les Méditations ?

— Non, assurément, mais tu me fatigues les oreilles depuis si longtemps avec ton Victor Hugo, que je ne reconnaissais plus mon barde bienaimé. Que je suis heureuse de te voir revenir enfin à de meilleurs sentiments et partager mes délices !

— Modère ta joie, Graziella, je voulais simplement te proposer une causerie, dont la poésie ferait les frais, une courte discussion, amicale comme toujours, il ne peut y en avoir d’autres entre un frère et une sœur qui s’aiment tendrement, où chacun ferait ressortir la supériorité de son poète favori : toi de Lamartine et moi de Victor Hugo. Tu ne pourras, du moins, me reprocher, ce soir, de vouloir comparer un barde qui chante encore, à celui dont le luth est suspendu si-

lencieux depuis de longues années, puisque la

lyre qui résonnait, il y a quelques mois à peine, plus sonore, plus harmonieuse que jamais, est

ceinte d’un ruban de deuil, et l’auteur des Coutemplations est allé rejoindre son illustre rival l’auteur des Méditations.

— Je consens avec plaisir à la causerie poétique que tu me proposes, et avec d'autant plus d'espoir de succès, que nous n’errons pas, ce soir, dans des grands bois remplis d'arbres aux bras décharnés, de souches qui font frissonner par leurs airs de fantômes : sombres paysages qu’affectionnait tout particulièrement le poète selon ton cœur ; c’est un fleuve majestueux qui s’écoule à nos pieds ; c’est l’onde, si souvent chantée par Lamartine, qui nous charme des mourants accords de son flot expirant sur la grève. Allons sur l'empire où la strophe mélodieuse de Lamartine a régné si longtemps, sur l'empire où son vers élégant a su rendre avec un art infini, dans leurs plis les plus capricieux, les gracieuses ondulations des eaux. Détachons cette frêle embarcation du rivage, et vive Lamartine !

— Un coup de rame pour nous éloigner de la rive, puis: vive Victor Hugo!

Ce début était de nacure à exciter notre intérêt, et vous aimeriez sans doute, lecteurs, à suivre les péripéties de ce tournoi poétique destiné à n'avoir pour témoins, que le reflet des étoiles sur l’eau et les poissons du grand fleuve. Mais comment rejoindre l’embarcation qui s'éloigne ; comment tout entendre sans révéler la présence d’un troisième personnage qui gâterait tout? Si nous étions au temps des fées, ou si nous possédions l'anneau de Gygès, nous pourrions peutêtre nous permettre cette petite indiscrétion. Malheureusement, nous n’avons plus rien de tout cela : il n’y a plus de fées, et l’anneau de Gygès n’existe que dans la légende.

Mais l’homme, à défaut des fées, ne possèdet-il point une faculté qui s'appelle : “ l’imagination’? Pourquoi ne pas lui donner alors carte blanche ? N'est-ce pas l'imagination qui brode tout dans la nature, qui voile tous les défauts, qui donne des ailes à tout ce qui rampe, des sen-

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timents aux objets inanimés ? N'est-ce pas elle, qui nous fait voir les champs avec des moissons dorées, les flots avec des franges ou des dentelles d'écume, le ciel avec une mante diamantée P n'est-ce pas elle qui nous fait entendre le babil des zéphyrs, la note plaintive des roseaux, l’imposant refrain de l’océan ? Et pourtant, les moissons sont-elles réellement dorées, les flots portent-ils des franges et des dentelles, le ciel se pare-t-il d'une mante, ou avez-vous jamais compris ce que disent les zéphyrs dans leurs causeries, les roseaux dans leurs gammes éplorées, l'océan dans ses chansons bruyantes P

On ne voit, on n'entend rien de semblable, et cependant, on peint, on décrit les objets, comme si on les voyait ; on analyse les bruits, comme si on les entendait. A qui devons-nous toutes ces parures artificielles, tous ces bruits vagues harmonisés ? A l'imagination qui nous fait voir dans

un simple reflet: un puissant rayon, qui nous fait entendre dans un son confus : des chants, des hymnes, des concerts.

Recourons donc à l'imagination, et, puisque une barrière liquide la sépare de l’esquif, donnons lui ses ailes, et accordons lui la liberté comme Noé l’accorda un jour à la colombe de l'arche. La blanche messagère rapporta un vert rameau, qui sait si notre imagination en suivant à vol d'oiseau, la nacelle qui se balance sur le fleuve, ne nous rapportera pas une nouvelle page sur deux grands lyriques disparus : Lamartine et Victor Hugo.

On peut accuser avec raison l’imagination de ne point retracer fidèlement les faits: de tout exagérer ou de tout rabattre, mais, sans elle, le Tasse nous aurait-il {onné : la Jérusalem délivrée, Milton:le Paradis perdu et Lafontaine, ses fables délicieuses ? D'ailleurs, quand la nécessité l'exige, 1l faut bien excuser les allures déré-

glées de la jo/le du logis qui, en rendant les im-

pressions du jeune âge, ne saurait rendre celles

de l’âge mûr.

Les rames reposent immobiles sur l'onde, et

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l’esquif descend le Saint-Laurent, au caprice du courant. Armand et Graziella assis l’un près de l’autre, se préparent à la lutte, en échangeant de doux sourires. Armand se décide enfin à entrer en lice :

— C'est à tort que tu te crois dans l’empire de Lamartine, en te laissant entraîner dans une embarcation, car sache, ma sœur, que Victor Hugo a rimé plus d’une belle strophe sur l’onde qui nous berce. On ne peut feuilleter aucun de ses volumes, sans rencontrer de nombreux passages du genre de cette citation des Owes et Ballades qui, s’il y avait un nuage de tempête à

l'horizon et s’il se faisait plus tard, s’appliquerait parfaitement à nous :

Mais rentrons : vois, le ciel d’ombre s’environner, Déjà, le frêle esquif qui nous doit ramener

Sur les eaux du lac, étincelle ; Cette barque, ressemble à nos jours inconstants, Qui flottent dans la nuit sur l’abîme des temps : Le gouffre porte la nacelle !.....

—De grâce, Armand, n’achève point. Le mot gouffre me donne le frisson. On n’est jamais en

sécurité avec Victor Hugo. Vogue-t-il sur un lac paisible, aussitôt, il creuse un gouffre sous lui; s'aventure-t-il dans la campagne: un précipice sans fond s'étale parmi les roses. On ne lit son vers que pour se noyer ou s’estropier.

— La gazelle est timide, un rien l’effarouche. Sous ce rapport, le sexe féminin lui ressemble beaucoup. Le frôlement d’une mignonne souris, le bourdonnement d’un hanneton, un mot par trop imitatif, suffisent parfois pour le mettre en émoi. Aussi Victor Hugo, tout en comprenant à merveille l’art d’être grand-père, a peut-être oublié quelques instants, les égards qu’il te devait ainsi qu’à tes charmantes compagnes, mais la nature est la nature, et pour être juste, il faut

dire avec Boileau :

J'appelle un chat, un chat...

S'il n’y avait point de précipices ici-bas, à la bonne heure! malheureusement, il y en a partout: dans les vallons riants et gazonneux comme aux flancs de ces pics inaccessibles où les roulements

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rouche.

semble e souris, mot par lettre en renant à être oute devait mais la il faut

bas, à là g partout:

mine aux bulements

de tonnerre, terribles et menaçants, se prolongent sans cesse. Il faut des poètes pour tout. Le chant des lacs n’est point celui des océans ; les doux murmures, les frizelis, les gazouillements, ne peuvent s’harmoniser avec les rudesses d’ébauche, les formes gigantesques, les échevellements pittoresques de la grande nature...

-— Pardon, monsieur l’admirateur des grandes scènes terrestres et des sublimes décors de cataclysmes, si j'étais à la présidence de quelque réunion, je me permettrais de vous rappeler à l'ordre. Je suis femme, et par conséquent, je n'ai fait : “ ni l’Z/ade, ni l’EÆnéide, ni la Vénus de Médicis, ni l’Apollon, je n'ai inventé ni l'algèbre, ni les télescopes ” comme l’a fort bien dit l’auteur des : Soirées de St Petersbourg, mais 1] me semble que si vous continuez à attaquer ainsi la même note, nous aurons bientôt perdu de vue Victor Hugo et Lamartine, Un peu d'ordre, s’il vous plaît, dans vos idées. Avant d’effleurer à toute vapeur :

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