POISSON D'AVRIL EN COLÈRE
Il est tout rouge de colère, le petit Poisson d'Avril : ses nageoires s’agitent, sa queue frétille, ses yeux sont fulgurants.
Qu’a-t-1l donc?
Qui lui échauffe la bile ?
N'est-il plus le messager mignon des amoureuses missives ?
Lui a-t-on ravi son nid de blanches dentelles, son minuscule palais de vélin où les roses d’or se marient aux feuilles vertes ?
Nullement.
Ce qui l'irrite, ce qui monte sa petite tête de poisson : c’est sa dignité méconnue, son honneur outragé.
Qu'on l'appelle malin, sournoïs, moqueur, il
ne s’en plaint pas, mais ce qu’il n’aime point, ce sont les yeux... les gros yeux, et surtout le qualificatif... impudent !
Depuis longtemps, il accomplissait sa tâche gaîment, portant à celle-ci un mot tendre, à celle-là un baiser doucereux. Partout on l’accueillait avec joie, avec bonheur ; des mains veloutées caressaient sa petite tête, et des lèvres roses se permettaient même (les imprudentes !) d’effleurer ses écailles dorées.
Comme il était content alors, comme son petit cœur de poisson jubilait.
Mais un jour, la félicité ici-bas est de courte durée, chargé d’une mission délicate—il le croyait du moins—il attendait, dans un boudoir aristocratique, le retour d’une jeune beauté dont il prisait beaucoup, paraît-il, les caresses annuelles.
L'absence est le plus grand des maux, dit le grand fabuliste. Poisson d'Avril le savait bien, mais il s’en moquait comme des neiges d’antan.
Tromper l'ennui d'une longue attente, bah !
pour lui, c'était l'A b c de la facilité: il avait
me
ma
tant de tours dans son bissac : quelques réflexions sentimentales, un voyage imaginaire au pays des rêves et des châteaux en Espagne, un monologue fartaisiste, il ne lui fallait rien de plus pour vaincre l'ennui en combat singulier.
Ayant le choix des armes, il opta pour le monologue, et le voilà monologuant à bride abattue sur son coussin, au grand ébahissement d'un superbe matou, qui ronronnait tout près, sur une causeuse, ne sachant trop s’il devait ou rire dans sa barbe ou... croquer sommairement l'importun.
—Est-elle toujours la même, disait Poisson d'Avril, en songeant à la belle en promenade, est-elle aussi charmante qu’autrefois ? Comme elle était ravissante l’an dernier; que son sourire était aimable, engageant !
Et mademoiselle retardant, notre héros poursuivait son monologue :
—Comme ma visite va lui être agréable! Il me semble la voir rieuse et pimpante. Ah!si ma liberté n’était pas aussi éphémère, je vien-
drais souvent, bien souvent, me cacher dans la gaze légère de ses blancs rideaux. Mais hélas |! Poisson d'Avril je suis né, et Poisson d'Avril je dois mourir. Mon règne, comme”celui des insectes d’un jour, sur l’'Hypanis, dont parle Aristote, commence avec l’aurore pourpre et finit avec le crépuscule du premier avril. Et je disparais. Où ? Nul ne le sait. On me donne pour demeure : un nuage rose sur le ciel bleu, un castel de mousse dans un vallon solitaire, une villa mystérieuse, que protègent les roseaux flexibles d’un filet d'argent. Ma retraite, curieux et... curieuses ? C’est mon secret. Cependant, si j'osais dire... Pas encore, j'entends des pas effacés, un froufrou de soie bouffante, c’est elle... taisons-nous ! A l’an prochain les confidences.
Poisson d’Avril ne se trompait pas. C'était bien son adorée, avec sa taille élégante et aérienne, ses lèvres cerise, ses joues satinées, ses yeux d’un bleu de pervenche, son opulente chevelure ondulant en volutes gracieuses et blondes, ses petits pieds flottant en liberté dans des
pantoufles brodées ; c'était bien sa voix harmo-
a | nieuse et douce qui se fit entendre quand, aperje cevant l’imperceptible visiteur, la jeune coquette ” l'enveloppa d’un sourire et lui dit :
ee, —Mignon, que m'apportes-tu ?
Le Tout joyeux, Poisson d'Avril lui présenta son 5 message. Elle le reçut avec empressement, et un notre facteur improvisé, modeste, les yeux baisés sés, rêvait déjà une tendre caresse, mais, contre se, son attente, le baiser si vivement souhaité se fit filet attendre et bien longtemps. Enfin, n’y tenant es ? plus, 1l osa lever les yeux sur sa jolie blondine.… . O cruelle déception ! ô inconstance des choses és humaines ! il vit un front... rembruni, un mia nois.. courroucé, il entendit une voix aigre proférer le mot fatal... impudent !
tait Ce fut un coup de foudre pour Poisson d’Aet vril ; il ne voulut pas en entendre davantage. Il ses s'esquiva au plus vite, tout confus, tout honteux | he- de sa déconvenue et vouant aux gémonies l’au- Fe teur du malicieux message.
S'il avait été indiscret comme certains facteurs
de cartes postales, s’il avait osé jeter les yeux, un instant, sur les lignes qu'on lui avait confiées, jamais il n'aurait présenté à sa bien-aimée une semblable missive, mais il est discret, trop discret peut-être, le gentil poisson, pour les billets doux que protègent ses nageoires rosées.
Et voilà pourquoi, maintenant, il fait grand bruit, grand tapage, dans sa retraite mystérieuse, en songeant plus que jamais à sa mésaventure de l’an dernier.
Ah ! s’il avait la dent du requin, le dard de l’espadon, les batteries électriques de la torpille, comme il ferait passer un mauvais quart-d’heure à ceux qui l’ont rendu complice inconscient de leur rancune, mais il n’a rien pour se venger, si ce n’est sa ferme résolution de rester coi, désormais, le premier avril :
—Non, je m'irai plus. C'est fini! s’écrie-t-l avec la conviction d’un amant évincé.
Espérons qu’il reviendra bientôt à de meilleurs sentiments, et que nos boudoirs parfumés verront encore le petit Poisson d'Avril. Gardons-
1 de ille, ure t de r, Si
SsOTe-t-il meil-
imés
dons-
nous bien toutefois, de lui confier, cette année, des quatrains indélicats, des sonnets médisants, de nature à lui attirer de nouveau la colère des minois féminins. Petit poisson n'entend plus raillerie, là-dessus, et si on lui fait encore des niches, malheur à nous, car, dans notre siècle de dynamite, tout est à craindre, même la colère d'un... Poisson d'Avril !
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