LE RÊVE D'EVA
L’horizon est pourpre. La brise du soir fait onduler légèrement les brins d'herbe du vert talus qui encadre le petit lac du parc St-Louis. Dans les allées aux cailloux bleus, bambins et fillettes en costumes blancs et roses, lancent vers l’azur rembruni leurs trilles enfantins.
Assises sur un banc, sous la feuillée sombre, deux jeunes filles, rieuses et adorables, causent en admirant le gracieux paysage qui déroule à leurs yeux ravis, ses fraîches teintes et ses contours harmonieux.
—Quel délicieux séjour, Eva, dit l’une d'elles,
quel ensemble pittoresque de fleurs et d’onde, de pelouses et de résidences aristocratiques, de
ville et de campagne. On ne saurait se lasser
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d'admirer ce petit lac, ces vertes figurines environnées d’une auréole brumeuse, et cette plante aquatique artificielle, aux larges feuilles, dont la fleur épanche sans cesse des perles liquides. Ah! si j'étais artiste! quels ravissants croquis je trouverais ici pour enrichir mes cartons.
—En effet, Alice, est-il rien de plus attrayant, que cette série de superbes demeures qui découpent sur l'horizon, leurs élégantes tourelles et leurs toits inclinés, bordés de dentelles aux nuances bleues, brunes et dorées. Mon choix est fait. C’est là, dans une de ces riantes villas, que je viendrai bientôt cacher mon petit nid. Quoi de plus coquet, de plus gentil, de plus en harmonie avec la saison de la lune de miel, qu'une retraite où l’on entend, le matin: le chant de l’oiseau, le murmure de l’onde et le léger bruit de ces gouttelettes qui tombent en gerbes dans un miroir limpide. Il semble que je pourrails me croire ici, dans ce pays merveilleux qu’a chanté Jules Barbier:
Le pays des fruits d’or et des roses vermeilles : Où la brise est plus douce et l’oiseau plus léger,
Où dans toute saison butinent les abeilles Où rayonne et sourit, comme un bienfait de Dieu, Un éternel printemps sous un ciel toujours bleu...
C’est là, c’est là que je voudrais vivre Aimer, aimer et mourir
C'est là que je voudrais vivre
C’est là, oui c’est là !
—Comme tu es sentimentale, ce soir, Eva ! aurais-tu par hasard rêvé à ton wégnon, la nuit dernière ?
—Pas de calembourgs, je te prie. Cela pourrait effaroucher ce moineau qui sautille tout près de nous, sur le gazon, et lui donner une bien pauvre idée de notre esprit.
— Soit! mais comment peux-tu improviser pour tes amours, en plein Montréal, un petit coin de terre où fleurira l’oranger, où les fruits seront d’or et où les abeilles butineront dans toutes les saisons. Une fée d’antan aurait-elle par mégarde oublié sa baguette merveilleuse dans ta petite main de velours.
— Ah! Alice, je vois que tu ne connais point l'amour avec ses horizons vermeils, ses brûlants
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ir, Eva !
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rayons, ses lumineuses conceptions et ses enthousiasmes effrénés. Tu ne lis donc pas les poètes! Si tu entendais vibrer une seule fois les cordes amoureuses de leur lyre, tu verrais, qu'aux flèches d'or de Cupidon, rien n’est impossible. D’ailleurs, n’est-ce pas un de ces bardes convaincus qui répétait encore l'an dernier, par un ciel gris d'automne et par une bise glaciale :
N’avons-nous pas un coin de terre,
Où le soleil reluit toujours
Pour y couler dans le mystère, Les folles heures des amours |!
— La lyre de ce poète n’a pas dû frémir bien longtemps sur ce ton-là, et je serais curieuse de savoir s’il a trouvé, l'hiver dernier, beaucoup de fleurs d'oranger dans les bancs de neige du parc, et beaucoup de rayons ensoleillés dans un coin de terre où les pelouses frileuses cachaient leur verdure sous un manteau d’hermine.
— Plus bas, Alice, il pourrait nous entendre. Ne le vois-tu pas derrière ce rideau de feuillage, faisant la causerie avec une aimable brunette :
c'est bon signe, le soleil reluit toujours sur son coin de terre. Mais le temps est précieux, ne le perdons pas en vain à effleurer un sujet qui a fait naître des volumes et des volumes, tant en prose qu’en poésie, et qui reste toujours inépuisable. Tu avais presque deviné la vérité tout à l'heure en disant que j'avais rêvé à mon #”égnon. J'ai rêvé, je l'avoue, mais dans mon rêve il s’agissait de quelqu'un que je ne connais pas encore et dont je ferai bientôt la connaissance.
— Prends garde, les rêves sont souvent mensongers, et je crains bien...
— Voyons, charmante sceptique, oublie un peu tes préjugés, et ne jette pas ainsi, mon rêve aux orties, sans le connaître.
— Ah! tu veux me le raconter. Mille pardons alors, j'écoute. Tu verras comme je suis sage.
— C'était le soir. J'étais dans une vaste salle brillamment illuminée, où les verdures se mariaient aux fleurettes, les banderolles écussonnées aux choux de rubans de la voûte, pour former des arceaux grandioses, vrais fouillis de feuillages et
r son ne le qui à nt en népuitout à Lignon.
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de draperies aux teintes pourpres et orange. Des flots d'harmonie remplissaient l'enceinte et un orchestre bien dirigé exécutait aux applaudissements de l'assistance, des fantaisies des meilleurs maîtres... Les demoiselles étaient toutes jolies et les messieurs tous charmants. Personne ne médisait du prochain. Rose ne critiquait point
les rubans de Lisette et Lisette ne critiquait point les falbalas de Rose. Toutes les demoiselles
étaient également ravissantes dans leur costume d’hospitalières. Point de jalousie, par conséquent.
— Mais, ce sont-là, des réminiscences de la Kermesse que tu évoques !
— Pas tout à fait, car le seul amour permis dans l'air parfumé que nous respirions était celui de la charité. Si les jeunes messieurs lorgnaient un peu les demoiselles : hirondelles récemment envolées des charmilles du couvent, c'était par admiration pour leur dévouement en faveur d’une œuvre des plus recommandables, et pour l’habileté avec laquelle elles servaient une glace, des gâteaux ou une soupe aux huîtres. Si
les demoiselles, de ieur côté, faisaient les doux yeux aux jeunes messieurs, c'était parce que ces derniers ne connaissaient d’autre galanterie que celle de combler leurs petites mains rosées, de jolies pièces blanches au son et à l’éclat métallique. On n’y voyait rien au-delà. C'était doncun bazar modèle, l'idéal des bazars que celui de la cathédrale.
— Ah, il s'agissait d’un bazar en faveur de la cathédrale. Celui qui aura lieu prochainement, je suppose.
— Précisément. J'oubliais de te dire qu’à la fin du premier acte—car mon rêve est un petit drame en trois actes--j'avais fait mes plus beaux yeux de velours à un jeune homme brun. Ilne m'avait pourtant point avoué une tendre passion, mais il avait été si généreux en me comblant de billets de banque, durant le bazar, que je ne pouvais lui exprimer autrement ma reconnaissance. Il voulait, disait-il, ériger à lui seul, dans la cathédrale, un autel latéral pour y conduire sa fiancée, à l'heure de l’hyménée. J'au-
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rais voulu connaître le nom de la future, mais les lumières s'éteignirent, le décor changea et je me trouvai seule à ma fenêtre, relisant, rêveuse, une berceuse de Lamartine. Soudain, j'enten-
dis une voix d’une suavité incomparable s’élever au dehors, à travers la feuillée :
Jeune fille, ouvre ta fenêtre, C’est l'amour qui bat le rappel ;
Jeune fille, ouvre ta fenêtre C’est l’amour, c’est l’amour qui bat le rappel !
J'ouvris, et un petit ange, aux ailes diaphanes, laissa glisser sur mon volume un anneau d'or et un petit billet doux: ÆZva prépare ta couronne, ton voile et ta robe blanche, au sanctuaire je l'attends. Ktla signature était celle du monsieur dont j'avais admiré la générosité au bazar ;
j'avais enfin le mot de l'énigme, je connaissais maintenant sa bien-aimée.