RENE
—‘ Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir P ”
Elle n'obtient que cette invariable réponse :
—‘* Je ne vois que le soleil qui poudroie,” et puis des Barbe-bleue, des Barbe-bleue, et toujours des Barbe-bleue.
La publication n’a plus qu’à boucler sa malle pour l’autre monde, et les Barbe-b'eue qui aiment la littérature et les nouvelles à bon marché en adoptent une autre, et l’aventure se répète.
Voilà, en quelques lignes, l’histoire de presque toutes les publications éphémères qui ont vu le jour sur le sol canadien. Parmi les revues seulement, combien ont su, jusqu'ici, éviter le moulinet du grand sabre des Barbe-bleue. Trois ou
quatre tout au plus, et encore, si elles se dis-
tinguent sous quelque rapport, ce n’est certes pas sous celui de la prospérité.
Il est grandement temps que nos propriétaires de journaux et de revues réagissent de toutes leurs forces contre cette invasion croissante des Barbe-bleue dans leurs listes d'abonnés, car,
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plaisanterie à part, le mal a des conséquences beaucoup plus graves qu'on ne se l’imagine généralement.
Nos littérateurs et nos journalistes en savent quelque chose.
Les revues ne peuvent compter que sur leurs abonnés pour subsister.
Rarement elles s'appuient sur l'annonce. Le scandale et le roman à sensation qui font la vogue de certains journaux, leur sont interdits. Elles ne doivent point se mêler de politique. Aussi, quand l’abonné se contente de leur faire la révérence sans s’exécuter, il y a bien des déceptions : les revues ne rapportent plus rien à leurs éditeurs, les éditeurs ne paient plus les collaborateurs, et ces derniers, lassés de travailler pour la gloire qui, entre parenthèses, ne remplit guère le gousset, laissent rouiller leur plume pour se livrer à un travail plus ré ‘nératif ; et, comme résultat de cet enchaînement de faits déplorables, de nos jours, où il devrait y avoir plus de littérateurs que jamais, vu les nombreux
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collèges et les excellentes académies que nous possédons, on constate un fait bien singulier : certains lettrés se demandent pourquoi il n'y a plus de littérateurs !
Je ne prétends pas accuser les abonnés retardataires d’être l'unique cause du petit nombre de nos écrivains, ce serait exagérer, mais il m'est bien permis d’insinuer que leur complicité avec certaines autres influences qu'il serait trop long de démasquer ici, y contribue quelque peu.
En effet, ayez une revue avec des abonnés exemplaires—ce qui n’existe plus au Canada— les collaborateurs y trouveront nécessairement leur profit, ils se feront moins rares et les essais littéraires seront d'autant mieux faits que leur abondance permettra d’en faire un choix judicieux, et l’on ne sera plus réduit à accepter, faute de matière, le premier article venu, bon ou mauvais, ou ce qui est bien pis : des nouvelles malsaines importées de l'étranger, quand il y a encore tant de jolies légendes, tant de faits mémorables dans notre histoire, qui n’attendent qu’un
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coup de plume pour reléguer dans l'oubli, ces tristes reproductions qui ne déparent que trop souvent les pages de nos revues.
Le servilisme de quelques-uns de nos journaux canadiens est encore un résultat de la mauvaise volonté des abonnés, Le journal devrait pouvoir. compter sur ses souscripteurs. Le peut-il? Rarement. Il a trop gâté ses lecteurs. Voilà des années et des années qu’il leur donne des nouvelles gratuitement. Si l’abonné récalcitrant payait son abonnement, sauf le cas d’un heureux retour sur lui-même, il y a tout lieu de croire qu’il verrait son journal d'un mauvais œil.
Que voulez-vous, on a fait une institution de sa mauvaise foi et il s’y fie. Pour lui, le journal le plus intéressant est celui qu’il reçoit gratis, et l'usage vient chaque jour consacrer son opinion comme étant la meilleure et la plus économique.
Qu'est-ce qu’un journal obtient avec un semblable système ? Une liste fabuleuse d'abonnés, mais point de revenus. Et voilà comment, pour se maintenir, il lui faut dénicher des scandales,
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en inventer quand il n’y en a point, ou encore faire les yeux doux aux chefs du parti au pouvoir, en les proclamant impcccables envers et contre tous.
Est-ce assez édifiant ?
Nos propriétaires de journaux et de revues devraient faire cause commune, et se liguer pour tenir une bonne fois, les abonnés récalcitrants à distance.
—‘ Vous ne voulez pas payer votre abonnement, leur diront-ils, fort bien ! mais vous n'aurez plus désormais aucune communication avec nos feuilles.”
Pour cela, il faudra adopter l'abonnement strictement payable d'avance, et y tenir »mordicus. A quoi bon inscrire en gros caractères dans son journal, que l'abonnement est invariablement payable de cette façon, quand tous les ans, à la même époque, la presse recommence ses lamentations, de plus belle, et vient prouver aux faibles qu’ils ont été dupes d’un simple épouvantail, et aux endurcis que leur négligence leur vaut encore un an d'abonnement gratuit.
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Puis, le mouvement doit être général, et embrasser toutes les revues et tous les journaux, car autrement c'est faire du zèle en pure perte; on ne diminuera pas le nombre des lecteurs économes : évincés quelque part, ils se réfugieront ailleurs et tout sera à recommencer.
Ce n'est pas à leur émigration d'un journal à un autre qu'il faut viser, mais c'est à leur conversion |
Leur émigration en favorisant les uns, nuirait aux autres, tandis que leur conversion serait à l'avantage de tous, puisque chacun retrouverait dans ses ci-devant abonnés négligents : des abonnés exemplaires.
Quand nos amateurs de littérature et de nouvelles à bon marché se verront ainsi refusés de ous côtés ; quand ils ne pourront plus lire gratuitement ni à Montréal, ni à Québec, ni à Ottawa, ni aux Trois-Rivières, en un mot, partout où il existe une revue ou un journal, il faudra bien qu’ils délient les cordons de leur bourse et qu'ils fassent amende honorable ; et, c’est avec la
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plus vive satisfaction que tous, littérateurs comme journalistes, apprendront enfin la disparition d'une plaie qui affige depuis si longtemps la presse canadienne, au grand détriment de sa dignité et de son indépendance.
Nos voisins des Etats-Unis sont beaucoup plus exigeants que nous, il leur faut des actes non des promesses. Quand un abonné de leurs journaux ou de leurs revues ne paie pas son abonnement d'avance, à l’époque voulue, qu’il soit membre du Congrès ou non, son nom disparaît immédiatement de la liste et tout est dit. La presse yanbee ne s'en porte pas plus mal pour cela, elle est même très prospère, et l’histoire de Barbebleue, chez l’oncle Sam, reste toujours ce qu’elle devrait être : un conte du bon vieux temps.
Tôt ou tard, toutes nos publications canadiennes seront forcées d'adopter ce système expéditif, il est rigoureux, j'en conviens, mais on l'aura mérité :
Qui aime bien, châtie bien |
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