SCÈNE VI
M. RONDEAU et ME POTHIER.
ME POTHIER
Mais cela ne va donc plus, dans le ménage?
M. RONDEAU
Il n’y a encore que cela. un chou-ruban, après tout, ce n’est pas une montagne, et peu*être, une petite explication.
ME POTHIER
On ne sait, on ne sait. il y a des caractères si difficiles. A votre place, j'exigerais des garanties. Ce n’est pas pour la mépriser, mais Julie,
ma pauvre défunte, avait de ces velléités. Ne lui prit-il pas fantaisie, un beau jour de janvier, par un froid de quarante degrés au-dessous de zéro, de manger des fraises, et des fraîches encore ? J'eus toutes les peines du monde à lui persuader que ce n'était pas la saison, et que même en grattant sous la neige, elle n’en trouverait pas. Elle voulait absolument plaider en séparation, sous le prétexte que je lui refusais an fruit indispensable à l’existence.
M. RONDEAU
Des fraises en hiver ?
ME POTHIER
Oui, des fraises en hiver. Une autre fois elle me fit un charivari de quinze jours pour avoir du miel de lapin : comme si ces petites bêtes à fourrure, qui broutent le thym et le serpolet, connaissaient bien cela, du miel. Elle les prenait pour des abeilles, je crois! De guerre lasse, j'achetai un bocal de miel ordinaire, j'y attachai
une pancarte imprimée sur laquelle on pouvait
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lire, en grosses lettres ‘ Miel de lapin,” et je lui en fis cadeau. Si vous aviez vu comme elle était contente ! J’eus six mois de paradis terrestre, un vrai miracle depuis l’époque de la lune de miel. Elle s’aperçut si peu de mon subterfuge, que trois jours avant sa mort, elle disait encore à son entourage, qu’il n’y avait rien de meilleur au monde pour les constitutions délicates, que du miel de lapin.
M. RONDEAU, riant.
Du miel de lapin ! ah, ah, ah ! vous badinez Me Pothier.
ME POTHIER, solennellement.
Monsieur ! un parfait notaire ne badine jamais !