‹ Ris et croquis [microforme]Chapitre 8 sur 76 · ALLÉGORIE · texte numérisé non relu

ALLÉGORIE

Dame Critique avait l'humeur maussade, lorsqu’elle tomba dernièrement, comme une bombe, au beau milieu des paperasses et des parchemins de son plus jeune fils, le Critique canadien.

—Vilain drôle, s’écria-t-elle, en le menaçant du poing, c’est comme cela que tu exécutes mes ordres, c'est comme cela que tu t’acquittes de la mission que je t'avais confiée. Tu ne respectes donc plus mes cheveux blancs, mon expérience de deux mille et quelques années, mon origine

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même qui se perd dans les ruines de la tour de Babel ?

Mais, maman, après une aussi longue sépa-

ration, vous ne m’embrassez point !... il me semble qu'un baiser...

—T'embrasser, lorsque tu gâtes toute ma besogne, toi et tes dignes sujets, t’'embrasser lorsque tu ruines une littérature qui donnait de si belles espérances ! T’embiasser !.. belles joues, vraiment, bien dignes du personnage qui passe ses nuits à divaguer, et qui, le jour, n’a rien de plus pressé que d’exalter une nullité et de rouler impitoyablement l’audacieux qui s'avise de te faire de justes remontrances !

—En vérité, maman, vous me calomniez..…….

Voyez donc tous ces petits chefs-d'œuvre, ces perles canadiennes qui ornent les rayons de ma bibliothèque, est-il un plus jeune pays qui puisse se vanter d’en posséder de semblables? est-il un plus jeune pays qui puisse se glorifier d’un écrin littéraire plus riche en éméraudes et en topazes ? Philosophie, histoire, droit, littérature, économie

sociale, etc., rien ne manque ! 3

—kRien ne manque ! Tu oses dire que rien ne manque, lorsque ma présence en ces lieux atteste le contraire ; tu m'accuses de calomnie, lorsque, de ma solitude, à mille lieues d'ici, je te vois dormir en sécurité dans un palais qui, en guise de colonnes inébranlables, n'a que de faibles roseaux pour tout appui! Mais la critique de tous ces beaux ouvra.es, la critique qui donne des ailes à la pensée, où est-elle donc ?

—La critique ? parbleu, la voici... voici Ludovic, Raphaël, Pollion ; voici Agésilas et le vaillant Attila !

—Je suis de plus en plus édifiée sur le choix de tes ministres.

—Le contraire m'étonnerait beaucoup, car ce

sont des critiques doués d’une finesse de perception remarquable, d’un tact merveilleux, d'un goût artistique frisant la subtilité, et qui savent embellir leurs appréciations, des merveilles d’un talent incomparable et d’une science qui n’a point d'horizon. En un mot, ce sont des juges qui ne connaissent point de rivaux sur la boule terrestre !

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juges

si la tranche est dorée, ou jaspée, puis, en juge

— Hum |! l’'encens que tu leur offres brûlerait

longtemps avant de caresser mon appareil olfactif des parfums de la vérité ! Ce sont des génies suivant toi, ces critiques ? Ecoute, je vais te raconter leur petite histoire, et te montrer, par une simple vignette, comment tous ces beaux

sires entendent la critique. Je réclame donc de toi un silence-absolu, et ne veux niobservations,

ni remarques, Car je n'ai que faire d’excuses saugrenues.

Un volume tout fraîchement sorti des mains de l’imprimeur, tombe sous les yeux de Ludovic ; comme préambule, 1l est bon d'observer que Ludovic est myope, il ne faut donc pas trop l’incriminer. L'auteur est-il son ami: il met ses

lunettes, examine le volume en tous sens, compte

les grains qui hérissent sa couverture de chagrin, note scrupuleusement les détours sinueux, dont

le relieur s'est plu à enjoliver son œuvre, regarde

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intègre et bien renseigné, il s'empresse de communiquer au public ses touchantes impressions de la manière suivante :

‘# Un charmant volume, éclos de l'imagination brillante de l’un de nos premiers littérateurs, m'arrive avec les roses du printemps.

‘# Coquet et mignon, dans sa reliure de chagrin, il ressemble à ces petits dieux mythologiques, se jouant des ondes bleu de ciel, dans une coquille de nacre.

‘# Les enluminures qui font le charme de ce petit volume, indiquent chez son auteur un goût artistique des plus prononcés dont tout l’ouvrage se ressent, et dont chaque page, chaque ligne même, est pour ainsi dire imprégnée.”

Remarque bien, mon fils, que Ludovic n’a pas lu un -aître mot de l’ouvrage.

‘“ La tranche dorée qui met le volume en question au-dessus de tous ceux qui me sont parvenus dernièrement, est pour moi le symbole du génie chez l’auteur ; génie qui loin de nous faire

dire avec le poète :

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Comment en un vil plomb l’or pur s'est-il changé ?

nous invite précisément à nous demander le contraire.”

Voilà pour l'ami de Ludovic, Mais son ennemi lui envoie... l'imprudent lune de ses productions récentes, une brochure,

Une brochure, quel bonheur ! Si le volume eût été relié, notre critique se serait trouvé fort embarrassé dans son appréciation, mais c’est une brochure, allons donc, c'est là que maître Aliboron va se faire enfourcher prestement. :

‘ Un pierrot quelconque me gratifie d’une insanité littéraire, qui m'a tout l'air d’une grosse bêtise.

‘“ Couverture et auteur se valent à juste titre.

‘“ Voici mon raisonnement :

‘ Si la couverture est en papier, l’auteur est un goujat.

‘ Or la couverture est en papier.

‘ Donc l’auteur est un goujat ! ”

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La majeure est des plus contestables et le raisonnement cloche sur toutes ses bases, mais encore une fois, je le répète, Ludovic est myope ; il ne voit pas plus loin en syllogisme qu'en rase campagne, et il ne s'aperçoit même pas qu’il plagie le style d’un célèbre avocat, qui amuse beaucoup Thémis par ses originalités.

Voilà pour l'ennemi ! Et c’est le thème sur lequel Ludovic brode toutes ses critiques. Il n’est

pas malin. On s’en aperçoit ; aussi, aurions-nous tort de lui reprocher d’avoir écurché, échenillé même le style d’un auteur, Pareil forfait lui est entièrement inconnu.

Il n’en est pas de même de ses confrères en critique : avec eux, il faut changer de système, car ils ne sont pas myopes ceux-là ; ah certes, non ! ils scrutent non seulement tous les coins et recoins de chaque lettre formant un mot, mais encore ils trouvent des mots qui n’y sont pas.

Raphaël est en verve, ou il ne l’est pas.

S'il est en verve, il soignera son style, tout

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comme un digne médecin soigne un riche malade sur le point d'entrer en convalescence, afin de retarder, le plus possible, le filet aurifère, Pactole en miniature, qui gonfle si efficacement son gousset. Il se plaira à raconter de petites anecdotes inoffensives, délicieuses, sur le mortel soumis à sa verge de critique.

Parle-t-il de l’abbé Pellegrin, :il dira qu’à la première représentation de l'opéra de Lofk un vers suffit pour entraîner la masse des auditeurs,

un seul :

L'amour a vaincu Loth!

L’enthousiasme fut si grand que tout l’auditoire se leva électrisé, et qu’en guise de bouquet, il s’écria :

‘ Qu'on en donne une à l’auteur !”

Comme le renard de La Fontaine, Raphaël a, de ce genre :

...cent ruses, au sac |

mille anecdotes à l’eau de rose pour ses amis, mille bouts rimés, célèbres dans les fastes du ridicule, pour ses ennernis.

Mais Raphaël a mis son bonnet de travers, il n’est pas en verve, il se contentera de faire la chasse à l'orthographe et aux coquilles typographiques. Malheur alors au rimeur, s'il n’a pas bien surveillé ses protes, et si ces derniers se sont permis d’allonger d’un pied, quelques vers d’un poëme héroï-comique :

“ Audacieux, vous avez voulu rimer malgré Minerve, s'écriera Raphaël, tout indigné, la colère des neuf sœurs s’appesantit sur vous ; vous êtes un intrus dans le vallon des Muses, vous êtes cette mouche importune qui, ne sachant comment monter Pégase, s’est posée naïvement sur son extrémité caudale et s’est mise en frais de moissonner tout ce que cette région inculte pouvait produire : vers de treize pieds, de quinze même, dans les années d’abondance, madrigaux mal tournés, sonnets estropiés, rondeaux boiteux. En un mot, vous êtes à la littérature, ce que le croque-sol est à la musique : une parfaite nullité !”

Un peu de patience, mon fils, il me reste encore quelques historiettes intéressantes sur Pollion, Agésilas et Attila, les plus fins matois de la bande, les seuls qui pourraient fasciner les strophes d’une bluette ou d’une berçeus:, et leur faire exécuter une danse tellement infernale que, quand la musique cesserait, et que leur plume magique dormirait sur leur oreille, il ne resterait plus d’un tendre couplet que débris informes et ruines dénuées de tout aspect littéraire.

Monsieur Harpin, une épigramme d’Andrieux, tombe sous la patte de Pollion :

Que de coquins dans votre ville, Monsieur Harpin, sans vous compter !

—Morbleu ! cessez de plaisanter,

Un railleur m'échauffe la bile,

—Hé bien, soit ! je change de style :

Déridez ce front mécontent,

Que de coquins dans votre ville, Monsieur Harpin, en vous comptant !

Si nous examinons les quatre premiers vers, nous voyons que vi//e rime bien avec die et compter avec plaisanter, mais Pollion ne l'entend pas ainsi, il voit trop bien sans lunettes, il empruntera donc les lunettes de Ludovic, non pas pour voir, mais pour ne pas voir, et il s’écriera dans un élan de ravissement ineffable :

‘6 Que de coquins dans votre ville, ‘6 Monsieur Harpin, sans vous compter !

‘ Ville et compter cela ne :ime pas, n'est-ce pas?

‘ Eh bien ! il paraît que cela rime chez certains rongeurs de l'Amérique du Nord.”

Quel est le plus rongeur des deux ?

Ce n’est certes pas celui que vise Pollion.

Agésilas n’a qu'un amour au monde, qu’un

culte : ses côtes ! Il les dorlote, les caresse, leur donne tous les soins d’un bon père de famille,

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