ON
e, qu'un se, leur famille,
ne pense qu’à elles et n’a pas de plus grand souci que de les mettre en évidence,et de les exhiber gratuitement au public.
Qu'il se promène sous de frais ombrages ou se berce mollement sur le fleuve immense; qu'il rêve sur un sombre promontoire ou dorme sur une verte pelouse, il pense toujours à ses côtes, à ses côtes bien-aimées, il ne saurait les oublier, il y songe même dans ses chroniques, et ses critiques exaltent leurs suaves parfums :
‘6 Si par une muse électrique, ‘6 L’auditeur est électrisé,
‘Mes côtes !
‘6 Votre muse paralytique ‘6 [/a bien souvent paralysé !
‘Mes côtes! mes côtes !”
Et voilà comment Agésilas accueillerait ces quatre vers de Chénier. Si ce dernier avait eu l'esprit de dire :
Si par une côte électrique, Un auteur est électrisé ; Votre côte paralytique
L’a bien souvent paralysé !
Agésilas l’aurait embrassé sur les deux joues, mais on ne prévoit pas tout dans ce bas monde, et Chénier n'aurait jamais cru qu’un poète pousserait l’originalité au point de faire de ses côtes une source d'inspiration.
Enfin, voici le tour d’Attila. C’est bien le temps de dire avec ce pauvre Boileau:
Après l’Agésilas Hélas !
Mais après l’Attila Holà !
Attila n’est plus le roi des Huns, encore moins
le fléau de Dieu. Ne pouvant plus ravager la Gaule depuis sa défaite de Châlons-sur-Marne,
oues; onde, pouscôtes
en le
il fait de la critique... en commentaires. Comment en est-il venu là? L'histoire ne le dit point.
Pas un vers ne lui échappe ; chaque mot en attire un nombre infini, sa fécondité est vraiment merveilleuse ; elle excite l'admiration pour ne point dire l'envie.
Voici comment il critiquerait ‘ La bonne journée ” de Philidor : (1)
‘ Un pauvre clerc du parlement
Halte-là ! jeune homme, pauvre est ici un
pléonasme, tous les clercs sont pauvres, et le mot parlement est oiseux, car il ne fait pas plus
ressortir l’idée de clerc que si l’on disait: clerc de notaire, clerc d’avoué, en un mot toute la génération des clercs, qui ne le cède nullement :en nombre à la postérité d'Abraham !
‘6 Un pauvre clerc du parlement ‘« Arraché du lit brusquement,
(1) Collin d’'Harleville,
ee ee —— - ee ee en
Pardon ! qui l’a arraché du lit : 5a digne moi-
tié? le pécule du pauvre clerc lui interdit à jamais le luxe d’une adorable compagne; le député ministre ? il a recommandé à sa servante de tenir son chocolat prêt pour onze heures : avec le bénéfice du doute, la loi présume qu'il ronfle encore ; le ministre ? il fait bombance aux Provinces maritimes ou dans les Etats du Sud. Ce n’est pas lui qui quitterait le festin pour arracher du lit brusquement, ce pauvre clerc du parlement. Mais pourquoi ce brusquement? On dirait que Philidor a la bosse des pléonasmes ; quand on est arraché du lit, ce n’est certes, jamais douce-
ment.
‘6 Arraché du lit brusquement ‘6 Comme il dormait profondément, ‘4 Gagne l’étude tristement ;
Parbleu ! lorsque l’on nous a arraché du lit, on ne gagne pas l'étude le cœur sur la main, le sourire aux lèvres et les yeux en diamant :
‘ Y griffonne un appointement, ‘6 Qu'il ose interrompre un moment ‘ Pour déjeuner sommairement ;
moidit à e; le vante : AVEC ronfle Pro- 1. Ce ‘acher ment.
it que nd on
douceE-
du lit,
ain, le
Est-il zélé, un peu, ce clerc! Je lui promets une promotion aux premières vacances ; un clerc qui griffonne un appointement avant son déjeuner, c’est tout à fait nouveau dans les annales parlementaires, c’est presque phénoménal! Quelque chose m'intrigue cependant, dans cet appointement, il est bien long. On dirait que ce pauvre clerc voudrait blanchir avec de l'encre, les faits et gestes de quelque grand sire. J'interrogerai ce clerc à loisir. Qui sait? Il y a peutêtre le règlement d’une contestation d'élection
sous roche. Je pourrais devenir membre d’une commission royale, quelle aubaine ! Après une pareille injustice, si j'étais clerc du Parlement, je ne déjeunerais pas sommairement.
‘6 En revanche, il écrit longuement, ‘6 Dîne à trois heures sobrement, ‘4 Sort au dessert discrètement.
Je le sais bien, qu'il écrit longuement ; cet appointement qu’il griffonne depuis l’aube semble avoir un horizon bien élastique. Il dîne à trois
heures, l’imprudent ! il se ménage une bonne dyspepsie, une fameuse encore. Il sort au dessert discrètement. Tiens, il n'aime point les confitures celui-là, ni la charlotte russe. Il ne ferait pas un bon ministre, un ministre aime toujours
les confitures, mais des confitures que le trésor de l'État seul peut fournir.
‘ Reprend la plume promptement ‘4 Jusqu’à dix heures... seulement,
Dix heures ! Qu'est-ce que l’on rencontre à huit heures : ganté, frisé, po mmadé, spirituel, attray-
ant, au salon, au théâtre, au bal du gouver-
neur, le clerc du Parlement, le pauvre clerc du
Parlement ! Il a peut-être mis un masque à sa
place. Les temps sont changés ou l’auteur ne
s’y connaît plus.
Lors, va souper légèrement, Grimpe et se couche froidement,
Ah ! un nouvel ordre de grimpeurs, et cela parmi les clercs du parlement. Où grimpe-t-il donc
)onneE 1 dess conferait 1jours
trésor
la par- ] donc
comme cela ? sur la cime d’un sapin, d’un chêne pour y croquer des noix ? C’est compromettant, sais-tu, jeune homme, de faire l’écureuil si haut u ché,
Grimpe et se couche froidement Dans un lit fait négligemment,
Ma foi, s’il grimpe sur la cime d'un chêne, il peut bien dormir froidement, à l'automne surtout, et je donnerais beaucoup pour connaître a donzelle assez aventureuse pour aller réparer le désordre d’un perchoir aussi pittoresque. Plus je réfléchis, mieux je découvre que l’auteur écrivait pour un autre âge. Je vois bien grimper encore le clerc du Parlement, mais ce n’est pas sur un chêne, encore moins sur un sapin: c’est sur les gradins de nos théâtres, il ose même se prélasser dans les fauteuils d'orchestre, et certes, ce n’est pas pour y dormir froidement.
Dort et n’est heureux qu’en dormant.
Ah ! pauvre clerc du parlement !
Ah oui, je te plains d’avoir trouvé un chantre
si ignorant et si obscur pour célébrer tes grandes vertus, ton ardeur au travail et ta sobriété au repas.
‘ Je te plains d'avoir trouvé un rimeur si peu au fait de tes pirouettes galantes sur les tapis moelleux de nos palais ou sur le gazon fleuri de
nos bocages.
‘6 Ah ! pauvre clerc du parlement !”? Et la critique d'Agésilas est faite.
* Eh bien ! r'an fils, est-ce là une critique judicieuse ? ec’ . cette critique sévère, mais juste, qui for -s ‘écrivains, les grands poètes, et leur donne des notions claires et précises sur le beau idéal et le subiime? Voici une fine description, spirituelle et bien tournée, qu'en fait-on ? Un objet de dérision, un tissu de phéonasmes et d'expressions oiseuses, un rocher chancelant,
que minent sans cesse les flots délirants d’une gaieté intempestive. Quelle est l’œuvre qui ré-
sTanriété
| peu tapis ari de
e judis juste, tes, et ; sur le escripait-On ?
nasmes icelant, s d’une
qui ré-
0 mm
sisterait à de semblables inepties, quelle concep-
tion hardie pourrait garder ses brillantes couleurs, sous les attaques envieuses d’une manie de dénigrement aussi systématique ? La Bruyère le savait bien quand il disait : ‘‘ Il ne faut pas mettre un ridicule où il n’y en a point, c'est se gâter le goût, c'est corrompre son jugement et celui des autres ; mais le ridicule qui est quelque part, il faut l’y voir, l'en tirer avec grâce et d’une manière qui plaise et qui instruise.”
—Vos remarques sont justes, mère, mais au moins il n’y a point de naturalisme au Canada, tout le monde s'accorde à le dire, etles auteurs étrangers nous en font même leurs plus sincères félicitations, il me semble que c’est déjà beaucoup.
—Pas de naturalisme, non, mais les appréciations outrées de tes critiques mènent tout droit au naturalisme, à ce naturalisme qui est la photographie hideuse de tout ce qui avilit, de tout
ce qui dégrade l’homme et le rapproche de la brute.
Que font en effet ‘ s critiques ? Ils se pâment sur tout ce qu'il y a de sublime, de grandiose dans une œuvre ; ils censurent impitoyablement tout ce qui tend à remplacer l’art païen par l’art chrétien et à rendre à la religion révélée sa salutaire influence.
L'auteur ainsi ridiculisé se décourage, il prête peu à peu l'oreille aux exclamations mensongères de ces hommes pervers, il s'arrête dans son essor, il se croit réellement ridicule ; il veut se relever dans leur opinion, pour cela, il doit 5’abaisser. Il commence donc par raser la terre,puis voulant s’attirer à tout prix leurs bonnes grâces, il rampe bientôt sur le sol en peignant tout ce que la nature renferme de plus stérile et de plus bas.
Adieu les fleurs printanières, les chastes vertus et les touchantes harmonies ! adieu toutes ces fictions qu’on devrait abandonner au cerveau malade des rêveurs ! adieu tout cela ; ce qu’il faut désormais, c’est le réel, le palpable : aux orties
lidéalité avec toutes ses conceptions chiméri-
>àment ndiose lement ar l’art
sa salu-
il prête nsongèlans son veut se doit S’aerre,puis ès grâces;
tout ce et de plus
es vertus outes Ces veau ma qu'il faut aux orties chimér!-
ques ; et l’on s'étonne après cela de voir germer le naturalisme là où la saine littérature était jadis en pleine floraison ! Tu veux éviter le naturalisme : mets un frein à la licence de tes mauvais critiques, car il en est de ces derniers comme des chenilles ; gratte une chenille, tu trouveras un papillon ; gratte un mauvais critique, tu trouveras un naturaliste |
—Ce n'est pourtant point ce que pense la presse,
-— La presse ! encore une belle nymphe qui croit avoir fait tout son devoir en saluant l’apparition d’un ouvrage de son immortelle formule: ‘ Nous accusons réception d’un volume ntitulé***, Nos remerciments à qui de droit !”
Est-ce pour avoir des remercîments que l’auteur a consacré toutes ses nuits au travail ; estce pour avoir des remercîiments qu’il a étudié sans cesse aux sources du perfectionnement intellectuel de son semblable ?
Il n’est pas besoin de tant s’agiter pour avoir
un remercîment ; la plus petite obole donnée à
l'aveugle, sur la rue, en attire un qui vaut tout autant sinon plus, que celui dont la plus grande partie de la presse se plaît à gratifier nos auteurs à tour de rôle.
On prétexte le temps de parcourir l’ouvrage, mais on a bien le temps de décrire dans toutes ses minuties et ses ennuyeux détails, les phases de la colique d’un grand homme, et comment on s'y prend pour préparer une prise de petit-lait, pour adoucir, lénifier, tempérer et rafraîchir le sang de Monsieur, suivant une expression de Molière ; | |
On a bien le temps d’entasser chiffres sur chiffres, mensonges sur mensonges, sophismes sur sophismes, pour prouver que son chef politique n’a point spéculé sur les sueurs du pauvre peuple;
On a bien le temps de consacrer quatre ou cinq colonnes de son journal au récit allongé, amplifié, d'une aventure scandaleuse et de pure invention qui met la honte et le déshonneur au sein des familles les plus respectables ;
On a bien le temps de raconter avec force dé-
tails : les suicides, les assassinats, tous les autres attentats dont je tais le nom, choses que l’humanité devrait avoir à cœur de cacher, et l’on n’a qu'un remercîment banal pour celui qui se dévoue sans cesse pour le genre humain, en consacrant son génie, ses talents, sa santé à l’ins-
truction de ses concitoyens !
O tempora, o mores !
Ce ne sont poi:ttes critiques qui porteront la responsabilité de tous ces maux, mais toi, mon fils, qui ne cesses de les encourager dans cette voie coupable et pernicieuse, toi qui, par ton silence, approuves toutes leurs contorsions, toutes leurs grimaces, toutes leurs gambades. Je t'avais donné pour royaume un jeune pays qui devait éclipser bientôt avec ses Bossuets, ses Massillons, ses Bourdaloues, ses Corneilles et ses Racines, le grand siècle de Louis XIV ; tu devais y former des critiques consciencieux, des cri-
tiques qui ne se laisseraient influencer ni par les liens de l’amitié, n1 par les conseils pervers du
préjugé, du ressentiment, de la haine à satisfaire
et de l’humiliation à venger. Qu’as-tu fait de tout
cela? Rien ou presque rien.
Les volumes s’entassent les uns sur les autres, «+
les auteurs succèdent aux auteurs ; l’inhabileté
des uns, l’inexpérience des autres, les tendances
pernicieuses de celui-ci, le négligé de celui-là :
tout passe inaperçu. À peine voit-on poindre,
à de longs intervalles, une pauvre notice biblio-
graphique, astre solitaire qui semble décrire une
courbe incertaine, dans une atmosphère fuyant
les rayons ensoleillés.
Sont-ce là les conseils que je t'avais spéciale-
ment donnés, souverain de la critique cana-
dienne ; sont-ce là les promesses que tu m'avais C
faites, en me quittant pour venir fonder ici, un
royaume où la bonne critique s’épanouirait com- C
me la rose s’épanouit sous les baisers du soleil ? d Tu ne réponds point, mais ton silence répond | P
pour toi. Je pars, dans quelques secondes, je sera 1 D:
loin d'ici. Aurais-je fait une démarche inutile ?
les —-Mère, je vous promets.
du —Pas de vaines promesses ! L'avenir prouvera aire ton repentir, et, si jamais tu m’obliges à revenir tout en ces lieux, rappelle-toi, mon fiis, que je n’y
reviendrai point sans étrivié &s. Adieu !
e res, + ileté nces i-là : Dame Critique est âgée, elle a peut-être exadre, géré nos défauts, les défauts saillants chez la blio- plupart de nos critiques canadiens, mais, francheune ment ! n’avons-nous pas parmi nous des hommes yant qui commencent à s’aventurer sur les traces d’un Ludovic et d’un Agésilas ?
iale- Ces personnages sont imaginaires, sans doute, ana- mais, n’ont-ils pas déjà leurs tristes imitateurs D vais dans notre beau Canada ?
i, un Que doit-on augurer de l'avenir? Peu et beaucom- coup. Beaucoup si l’on considère l’essor que bleil ? donnerait à la littérature canadienne une éritique pond | plus impartiale que celle qui existe actuellement ;
peu, si l’on examine la promesse du souverain
um D © © % O = A = %
de la critique canadienne, au travers d”-n petit
prisme proverbial
Promettre est bien charmant, Mais tenir est plus touchant !