ACTE I, SCÈNE X
Moi, si j'avais des millions, je voudrais que tout le monde fût heureux autour de moi... J'ai tant connu la misère que je ne la souhaite à personne.
ANTONIN, avec intérêt.
Vous avez beaucoup souffert?
Pour ça, oui ! Ne me plaignez pas trop : c'était le bon temps! je riais au nez de la misère et lui faisais risette, comme dit la chanson!
ANTONIN
Quelle chanson?
ÉVELINA
C'est cela, chante-nous ta chanson.
Volontiers; mais vous reprendrez le refrain en chœur.
ANTONIN
Soit!
Air nouveau de Couder.
À Paris, près de Pantin, Je naquis un beau matin
De décembre.
Pour chasser le froid, la faim, Nous n'avions ni feu ni pain
Dans la chambre.
Papa disait à maman :
Elle a mal pris son moment,
Ta fillette; Mais le soleil par les trous Du toit descendait chez nous, Et de ses yeux les plus doux Nous faisait à tous Risette.
Jusqu'à l'âge de seize ans J'ai chiffonné des rubans
Pour les autres.
J'ai couronné d'un bonnet Plus d'un front qui ne valait
Pas les nôtres.
Parfois avant de dormir, J'ai soupe d'un gros soupir
Sans fourchette!
Mais pourquoi mouiller ses yeux?
On ne s'en porte pas mieux :
Au sort le plus rigoureux J'ai fait en tous lieux Risette.
(ils se lèvent et descendent la scène.)
Un monsieur m'offrit souvent Son amour et son argent
Sans notaire!
Je ne me fâche de rien; Mais il ferait aussi bien
De se taire!
Une fille comme nous Ne porte pas des bijoux
Qu'on achète;
Mais celui que j'aimerai,
Un jour, je le conduirai
Chez le maire et le curé,
Et je lui ferai
(Évelina se rassied à table à la place de Risette.) ANTON1N.
Vous n'avez jamais aimé?...
Oh! si.