‹ RivarolChapitre 13 sur 203 · Jd · texte numérisé non relu

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3. Grimm dit qu'il s'est fait appeler d'abord abbé, puis chevalier, puis comte de Rivarol (voir la Correspondance de Grimm en août 1782, janvier 1783, août 1783, septembre 1783); mais Grimm (ou Meister) ne fait pas autorité; il déteste Rivarol autant qu'une laide hait une très jolie femme. Ce qui est incontestable, c'est qu'en 1784 l'édition faite par les

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VOUS laissez au fond d'un vieux bahut — el vous avez raison, elle ne vous irait pas, — je la reprends. Dites si elle ne me sied pas tout à fait? On la croirait faite pour moi. Preuve qu'elle est mienne. Vous verrez si je sais la relustror et la défendre. L'éclipsé est finie, et Rivarolo va renaître. Mon frère Jean-Baptiste, tu es vicomte; tu es chevalier, mon frère Claude-François. Et maintenant, malheur à qui rirait. En garde : Ecco H Guel/î! ^ » Aussi bien, il a toujours eu assez d'esprit pour en être plus fier que de son titre, auquel il n'a vraiment attaché d'importance qu'après 1789, lorsque les titres avaient la beauté d'un défi et l'attrait du péril. Avouerai-je que je suis charmé de voir avec quelle désinvolture et quelle crânerie il porte le sien, que je ne comprendrais plus rien à lui s'il n'était monsieur le Comte, et que je ne vois à blâmer en toute cette affaire que la « nobilomanie » de son époque ^?

Mais quelle époque pour un causeur! La causerie n'y est plus un frivole caquetage; elle s'est nourrie de toutes les grandes idées que depuis trente ou quarante ans Montesquieu, Voltaire, Rousseau, Buffon, les Encyclopédistes ont semées autour d'eux. 11 peut paraître avec tous ses défauts et toutes ses qualités : il est sûr d'être bien accueilli.

11 disait en mourant à Dampmartin et à Donadéi :

soins de l'Académie de Berlin de la dissertation sur VUniversalité de la Langue française porte à la première page : par M. le comte de hivarol (voir la Bibliographie, g 4).

2. Le mot de « nobilomanie » est de Gubières {Vie d'' Antoine Rivarol). Rivarol disait à Sulpice de la Platière avant la Révolution, à propos d'un couplet dont l'auteur le raillait sur son titre : « Cet encromane me fait un crime de ce qu'on m'appelle le comte de Rivarol : s'il dépend de lui de m'enlever ce sobriquet, qu'il le prenne, mon nom dès ce moment me suffira » {Vie... de Rivarol, t. I, p. 8). Mais il aime tout ce qui peut établir une ligne de séparation entre la foule et lui, et c'est pourquoi il tient à son titre. « Il est excessivement chatouilleux sur ce point », écrit Thauvenay le 14 juillet 1800 à d'Avaray, qui d'ailleurs, lorsqu'il fait passer quelques notes à Rivarol, a soin d'y inscrire : « pour M. le comte de Rivarol ». {Archives dus Affaires étrangères, t. 598, folio 420.) Voir aussi la Notice sur Rivarol de II. de la Porte.

« Mes amis, je n'ai jamais couru après l'esprit; il est toujours venu me chercher * ». Il eût pu en dire autant de ses succès. C'est son malheur, et c'est son excuse, qu'ils lui aient été, dès le début, si faciles. Ecolier, en un an il fait trois classes, remporte tous les prix et laisse à ses professeurs un ineffaçable souvenir '. Séminariste, il a, sans y songer, des triomphes d'un autre genre : « Quelquefois, dit Cubières, nous nous promenions sur les remparls d'Avignon,... et comme Rivarol avait la plus belle figure, la plus belle taille et la démarche la plus noble, quelques dames s'écriaient, en le voyant passer : Voilà le bel abbé du séminaire de Sainte-Garde! Il y en avait même qui, entraînées par l'admiration, le suivaient des yeux en soupirant, et d'autres qui l'accompagnaient jusqu'aux portes de son^ austère demeure ^. » C'était la tenlalion d'Antoine qui commençait, et il n'y a pas longtemps résisié. A Paris, il n'essuie qu'une rebuffade. Un parent, plus rapproché que lui, de feu Deparcieux, au lieu de lui tendre la main et do lui servir de chaperon, lui fait aigrement défense de se recommander du mort et de s'appeler Rivarol-Deparcieux \ Bah! un mot de Voltaire vient aussitôt le consoler d'une

1. Daiiipmartin (Notice citée). Entendant dire de quelqu'un : « Il court après l'esprit », il répondait : « Je parie pour l'esprit ». [Mémoires de Mme Oberkirk.)

2. Dampmartin (Notice citée) dit avoir vu leurs rapports au collège Saint-Joseph. Et, chose curieuse, les Bagnolaises sont d'accord avec lui,

4. Il y a une lettre de lui, adressée à Cubières et signée ainsi, sans date, dans les notes de la Vie d'Antoine Rivarol. iM. de Lescure a reproduit un curieux passage d'une Notice sur Antoine Deparcieux, celui qui a eu maille à partir avec Rivarol; la Notice est d'un professeur aux Ecoles centrales de la Seine nommé Mahérault (Paris, Ballard, an VIII). Le bon ^I. Mahérault a cru devoir, en rappelant cet incident de la vie de son grand homme, traiter Rivarol de chevalier d'industrie et de voleur. Que n'ajoute-t-il que Deparcieux s'est conduit là comme un bourru? Ce Deparcieux, qui n'était lui-même que le petit-neveu du « respectable savant », a été professeur de .physique et de géométrie au Lycée et à l'Ecole centrale du Panthéon. Rivarol ne s'est vengé de lui qu'en refaisant certain jour un de ses calculs et en observant d'un air détaché que « M. Deparcieux s'était trompé ». (Voir la Lettre sur le Globe aérostatique^ notes.)

petite disgrâce où les torts n'étaient pas de son côté. « Faisant allusion à la figure commune et à l'expression pesante du respectable savant », Voltaire lui dit : « Pour croire que vous êtes le neveu de M. Deparcieux, il ne faut ni vous voir ni vous entendre » *. Bientôt, il quitte Versailles et se fixe à Paris. « Il était pauvre,... ses amis lui prêtèrent de Fargent, et il leur en témoigna sa reconnaissance avec tant de grâce qu'ils le remercièrent de l'avoir accepté^ ». A Paris, en un rien de temps, il a sa place faite; il est quelque chose comme le ténor ou le pianiste en renom que les salons se disputent. Il fréquente les gens de lettres, est introduit chez Dorât, séduit d'Alembert et Voltaire, Bulfon et Diderot ^; Panckoucke lui ouvre le Mercure de France-, les libraires le sollicitent ^; les hommes lui offrent leur bourse et les femmes leur cœur. Seul, le demi-mystère

•1. Dampmartin {Notice citée).

3. Dans son article nécrologique du Mercure (3 floréal an X), Fiins dit l'avoir connu chez Dorât, où, je suppose, Cubières, Dorat-Cubières, l'avait mené. Est-ce aussi Cubières qui l'a, comme il s'en vante, prcsenté à d'Alembert {Vie d'Antoine Rivarol) ? Selon Victor de Beaumefort (dont M. Alègre a cité le récit dans ses Notices biographiques du Gard, t. II, p. 190), la connaissance se serait faite entre d'Alembert et Rivarol au Luxembourg, et serait due au hasard; mais le récit semble bien romancé. A propos de ses relations avec Voltaire, à Paris, en 1778, M. de Lcscure répète gravement, après A. Iloussaye, que Voltaire l'invita à passer une saison à Ferney : « Rien ne prouve, ajoute-t-il, que Rivarol ait accepté. » Il eût accepté que Voltaire n'en serait pas moins mort presque aussitôt et sans avoir pu retourner à Ferney! 11 est impossible de fixer exactement la date de son entrée en relations avec Bufl'on, qui ne faisait que de courtes et irrégulières apparitions à Paris. On connaît des mots de lui à Bulîon, des mots flatteurs de Bulfon sur son Dante. Déjà, en 1782, Baiïon avait applaudi au succès de la Lettre sur le po&me des Jardins, mais il en félicitait le comte de Barruel-Beauvert, qui n'avait été que le prête-nom de Rivarol; cela me ferait croire qu'il ne connaissait pas encore ou connaissait peu celui-ci. En 1782 également, le frère de Rivarol, Claude-François, avait envoyé à l'auteur de Vllistoire naturelle une note sur la montagne Encise qui s'élève près de Bagnols et qui contient des débris de coquilles. La réponse très courtoise de Bufl'on ne fait nulle allusion à Antoine; s'il l'avait alors connu, n'eût-il pas parlé de lui à son cadet? Cette réponse a été insérée en 1783 dans le Journal encyclopédique. Pour Diderot, Vo\T\a.Lettre de Rivarol Aux auteurs du Journal de Paris, du 29 juillet 1785.

4. Voir l'anecdote dans la Vie... de Rivarol de Sulpice de la Platière, t. I, p. 33.

qui enveloppe sa naissance l'expose à d'assez cruels quolibets, le force à être toujours sur le qui-vive, prêt à la riposte. Il est si bien armé qu'il peut aisément soutenir les assauts de l'envie, qu'il s'en amuse, qu'il les provoque. Il n'a pas une minute d'alarme, assuré qu'il est d'avoir tonjours le dernier mot. Ces assauts ne servent qu'à le tenir en haleine et à lui valoir de nouveau les applaudissements de la galerie.

Faut-il lui en vouloir de n'être pas meilleur? Faut-ii s'étonner qu'il ne soit pas pire?

Par bonheur, il trouvait en lui de quoi se préserver des chutes irrémédiables. Sans suppléer entièrement à ce ri manquait à son cœur et à, sa volonté, il ne se pouvait j ..s que son beau génie vécût à l'écart et comme isolé du resle de sa très voluptueuse personne; ce génie, s'il recevait d'elle sa forme et ses limites, devait réussir en retour à l'afliner et à la spiritualiser. Il y a eu entente à l'amiable et concessions réciproques entre ses sens et sa pensée; il y a gagné de n'être ni un pur débauché ni un pur esprit, mais un épicurien intellectuel hors pair. Malgré les analogies que peut offrir l'histoire de leur jeunesse, quelle différence entre lui et le paysan parvenu ou plulôt le paysan perverti qui est Marmonlel ! 11 s'estimait « comme un métal rare et fin,... comme une combinaison heureuse de la nature ». Telles sont les expressions d'un ami de ses derniers jours dont toute la lettre est à lire *; elles en disent plus qu'il ne semble. Elles n'expliquent pas seulement l'allure hautaine de ses bons mots < t de ses jugements; elles expliquent sa vie entière. Né faible et entouré d'âmes faibles, il trouvait une sauvegarde, son unique sauvegarde, dans le culte de soi, c'est-à-dire ici dans le culte de son intelligence. Il était à l'abri par là des excès qui dégradent et abêtissent, et,

1. Voir cette très belle lettre clans la Vie... de Rivarol de Sulpice de la Platière, t. I, p. 235 et suiv.

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sinon des défaillances, du moins de toute bassesse et de toute laideur. Est-ce folie d'imaginer un homme qui tiendrait à la fois de Lauzun et de Montesquieu? Folie? Rivarol a existé. Le viveur et le penseur, qu'un fantasque caprice -du destin avait associés, ont fait ménage ensemble jusqu'au trépas, se querellant parfois, se réconciliant toujours, s'harmonisant d'ordinaire en un moi dont il est bien impossible de ne pas sentir la très étrange et très réelle unité. Il est moins que personne un caractère, et plus que personne il est lui. Ses insuffisances morales se sont compensées en qualités esthétiques. Jouir de la société, la défendre dès qu'elle est en péril, la regretter quand elle se dissout et mourir de sa mort, voilà toute l'histoire de Rivarol. D'un bout à l'autre de sa jolie et molle existence, il a été le dilettante de la vie de société.

Il aurait voulu être un homme de foyer qu'il ne l'aurait pas pu. Le foyer de Rivarol! Les mots ne s'accordent pas et sonnent bizarrement à l'oreille. Depuis sa sortie de Sainte-Garde, rien ne lui est plus ordinaire que de vivre chez les autres, ou à l'hôtel, ce qui est encore une façon de n'être pas chez soi. Qu'il habite ici ou là, à Paris, hôtel Marigny, ou à Bruxelles, hôtel de la rue aux Yents, qu'il soit l'hôte de Lauraguais à Manicamp ou du prince de Ligne à Belœil \ sa porte est ouverte : loge d'acteur où,

1. Voici les indications que j'ai pu réunir sur ses divers domiciles, à partir de 1783. Cette année-là, il habite à Paris, 22, rue de Grammont (^Lettre à Cubières). A la fin de l'année, il fait une courte absence (de VUniversalité de la Langue française^ édition de 1797, notes). En 1785, il habite à l'hôtel Marigny, place du Louvre {Lettre à l'abbé Roman) ; en 1786 ou 1787, rue Neuve-des-Petits-Champs (Bagnolaises); en 1789, rue du Mail {id., Epître dédicatoire). En août 1789, il se réfugie quelque temps à Noyon. De retour à Paris, il demeure rue Notre-Dame-des-Victoires {Mémoires de ïilly) : est-ce la belle maison dont parle Cubières? Au commencement de 1791, il est, et ce ne doit pas être pour la première fois, à Manicamp, où le baron de Théis dit l'avoir vu; en mars, Lauraguais persécuté est

entre deux visites, il repasse son rôle avant d'entrer en scène. Comme il a l'instinclive horreur du débraillé, la loge est proprette, sans plus; rien qui dénote le besoin de se faire un nid, rien qui risque de détourner du maître de céans l'attention de ses visiteurs; à peine quelques bronzes, quelques faïences, quelques tableaux *; il lui faut un cadre décent, mais simple, qui ne choque ni ne retienne les regards. Effectivement, ceux qui ont pénétré là n'y ont vu que lui et n'ont su ensuite nous dépeindre que lui. Seul Cubières, qui résiste à la fascination, a remarqué l'ordre qui règne dans le logis, et s'est émerveillé de voir Rivarol tenir un compte si exact de ses dépenses et se contenter, lorsqu'il ne dîne pas au dehors, de la plus sobre nourriture ^; le contraire me surprendrait davantage. Il est homme à se soucier de la blancheur de la nappe beaucoup plus que de l'abondance des mets, et à manger sans appétit s'il mange seul. Sa journée commence aux heures où il sort, aux heures où il reçoit; celles qui précèdent ne sont qu'une attente, généralement passée au lit, non pas toutefois une attente oisive, puisque son habitude est de lire, penser, noter ses pensées au lit. Il lui est arrivé à diverses reprises d'avoir un salon, à Paris en 1791 ^ à

obligé de s'enfuir de son château {Actes des Apôtres, t. VIII, épilogue). Rivarol passe le mois de septembre de celte même année 1791 à Maisons {Lettres à M. de la Porte). Il est à Bruxelles, en juin 1792, hôtel de la rue aux Vents, près Sainte-Gudule {Lettres à Cappadoce Péreira); en février 1794, dans « un joli pavillon de Bel-OEil, garni de livres et de meubles » {id.). Dans le courant de l'année, il séjourne à Amsterdam, à la Haye, h Rotterdam; dans l'automne, il débarque à Londres, se loge Sablonier's hôtel. Leicesterfield square (où vivait aussi Peltier), puis Broad-Slreet, no 16, Golden Square. L)e la fin du printemps de 1795 au 9 septembre 1800, il habite une villa de Hamm, près de Hambourg; en septembre 1800, il passe à Brunswick; à la fin du mois, il est à Berlin {Lettres de ïhauvenay à d'Avaray). 11 loge et il meurt chez M. Delke, sous les Tilleuls, n" 55 {Lettres à son père, à M. de Gaste).

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