‹ RivarolChapitre 142 sur 203 · Lettre à.\i 2 ou 4 septembre · texte numérisé non relu

Lettre à.\i 2 ou 4 septembre

vraisemblable; il est toutefois douteux que le roi puisse se maintenir jusqu'à l'arrivée de ses défenseurs. Un mémoire inédit de Rivarol, rédigé, je suppose, comme les précédents, à la prière de M. de La Porte, nous permet de connaître les réflexions que lui suggérait une conjoncture si critique, et le dernier avis qu'il ait communiqué aux Tuileries, trois jours avant d'émigrer *.

7 juin, Considérations politiques.

J'avais, il y a près d'un an, essayé de poser quelques principes sur la situation du Roi; je les avais proposés avec méfiance, carie retour de Varennes et la conduite toute nouvelle de l'Assemblée Constituante jetaient beaucoup d'incertitudes sur l'avenir. Cependant la suite n'a que trop prouvé que mes vues et mes conjectures n'étaient pas sans quelque justesse. Elles se réduisaient à ceci :

Le Roi, peu de temps après l'ouverture des États-Généraux, s'étant déclaré pour les vaincus, sa Majesté a reçu pendant deux ans tous les échecs et essuyé tous les périls auxquels on doit naturellement s'attendre lorsqu'on est du côté malheureux. (Voilà pour la première Époque de la Révolution, je veux dire jusqu'au voyage de Varennes.) Maintenant, c'est le parti vainqueur qui se range de lui-même autour du Roi, qui veut d'abord sauver ses jours, et ensuite quelques-unes de ses prérogatives, par la révision de la Constitution; il me semble que sa Majesté peut dire à ces Messieurs : vous allez vous dépopulariscr pour me tirer de mon affreuse position, vous allez en un mot vous perdre pour me sauver. Je sens le prix d'un tel service, quoique votre crime soit de vous être mis en état de me rendre en effet de si grands services; mais trouvez bon, Messieurs, que je me sépare entièrement de vouSy dès que vous aurez cédé la place à la nouvelle Législature : car une fois perdus dans Vopinion et remplacés par des jacobins, vous ne pouvez, en vous attachant à moi^ que me replonger dans le gouffre d'où vous cherchez à me tirer aujourd'hui. Voulez-vous que je souffre autant pour vous avoir préférés aux jacobins que j'ai déjà souffert pour avoir jusqu'ici préféré les aristocrates à vous?

Mais le Roi ne tint point ce discours aux feuillants constitutionnels, qui de leur côté ne sentirent pas que les jacobins étaient forts contre eux de tous les moyens dont eux-mêmes avaient écrasé les aristocrates. Car s'ils l'avaient senti, ils auraient rendu au Roi le service de

1. Les premières lignes semblent indiquer qu'entre ce Mémoire et ceux de septembre 1791 il n'a point écrit. A la collection il ne manquerait donc plus que le mémoire auquel il est fait allusion au n° 9, 2" série, du Journal Politique National et qui datait des premiers mois de la Révolution.

le quitter, — comme fit Barnave. Au lieu de cette sage mesure, ils environnèrent sa Majesté, et voulurent soutenir le Roi par la Constitution contre la révolution.

Cette vue, adoptée par les Ministres, était mesquine et fausse : on dit que la Lettre tue et que V esprit vivifie; cette maxime s'applique bien ici. La vie était en effet du côté de la révolution, et la Lettre de la constitution, je veux dire, le plan de suivre la Constitution à la Lettre ne pouvait conduire qu'à des catastrophes. La Constitution ne peut sauver personne, à plus forte raison le Roi. La Nation, et surtout la Nation parisienne, n'a jamais voulu sérieusement une Constitution; elle n'a voulu que révolutionner. 11 ne faut jamais perdre cette vérité de vue. En effet, les attributs de la révolution l'ont emporté constamment sur ceux de la Constitution : les Jacobins s'élèvent et dominent entre tous les pouvoirs constitués; entre les Directoires et les Municipalités, entre le Roi et l'Assemblée, et contre tous les Tribunaux; les Piques prévalent sur les armes de ligne et sur les nationales, le Bonnet rouge sur les Chapeaux, etc., enfin les cris des Tribunes et des rues sur toutes les délibérations. Pour n'avoir pas vu cela, les Constitutionnels sont devenus aussi odieux et plus suspects que les aristocrates, et ils ont fait languir le Roi dans le malaise et les dangers d'une fausse position, jusqu'à ce qu'enfin sa Majesté ait senti la nécessité de prendre des Ministres Jacobins; c'est-à-dire, de se tourner vers le parti dominant et de se soutenir par des moyens populaires.

L'intervalle entre la fin de l'Assemblée Constituante et l'Entrée des Jacobins au ministère peut s'appeler la 2^ Époque de la Révolution. La première Epoque s'est passée, comme je l'ai dit, avec des aristocrates, la seconde avec des feuillants; la troisième se passera avec des Jacobins, et c'est elle qui terminera la Révolution, soit par des efforts intérieurs, soit par des efforts extérieurs : car la France, ce Grand Corps politique, ne peut par toujours être en travail.

Si depuis le commencement de cette 3« Époque, les Constitutionnels avaient absolument abandonné le conseil, il est certain que le Roi eût joui de quelque repos, et surtout du spectacle des embarras des Jacobins, chargés du maniement général des affaires et du succès de l'anarchie. Dumouriez surtout en aurait hâté le dénouement par sa déclaration de guerre, mesure décisive pour la France, et qui serait en lui l'effet d'une politique heureuse et profonde si elle n'avait été forcée par le parti dominant aux Jacobins et à l'Assemblée.

Telle était en effet la position du Roi depuis deux mois, lorsque les Constitutionnels, aidés de deux ex-ministres, et se fondant sur je ne sais quel changement opéré dans l'opinion publique, sur je ne sais quel rassemblement de Gens bien intentionnés dans Paris, et sur d'autres visions de cette Nature, ont essayé de diriger le roi indépendamment des Ministres, d'attaquer des députés, et qui pis est des députés jacobins, d'opposer en un mot la Constitution à la Révolu-

tion *. C'était conduire très-savamment le Roi à une grande catastrophe. Aussi, le juge Larivicre et Bertrand et Montmorin, pleins de justice et manquant de justesse, eurent à peine entamé leur affaire contre les députés les plus décriés de l'Assemblée, que tout fermenta dans Paris. Les Jacobins lancèrent leurs torches, l'Assemblée ses décrets, et à la vue du monde entier la Constitution perdit encore un procès contre la Révolution.

Cette affaire a eu pour suite la dénonciation d'un grand Complot, celle d'un Comité Autrichien, le Licenciement de la garde du Roi, et des menaces contre la Liberté de la Reine.

Les Constitutionnels ont eff'ectivement exposé le Roi et la Reine pour n'avoir pas compris d'abord que la Constitution ne peut servir de bouclier à personne, et ensuite pour n'avoir pas vu que, depuis la déclaration de guerre, il fallait nécessairement que le Roi se tînt coi, et se fit pardonner à force de prudence les succès des Autrichiens. Ces Messieurs voulaient-ils donc faire gagner au Roi sa Cause en deux façons, aux Frontières militairement et ici légalement, par les armes et par la chicane à la fois? c'était trop. Car si les Jacobins étaient vainqueurs aux frontières, à quoi serviraient ici des succès de procédure? et si l'Europe entière l'emporte sur nous, qu'importent alors les mesures constitutionnelles? La cour doit, en attendant le dénouement, se considérer comme si elle était au bord d'un volcan, et non seulement ne pas se fier sur les intervalles de ses éruptions, mais encore ne jamais souffrir qu'on y jette un grain de sable, sous peine de le voir se réveiller avec toutes ses fureurs.

Maintenant, je dois dire, et c'est ici l'objet de ce Mémoire, que la faute des deux Ex-Ministres, outre les suites fatales dont tout le monde est le témoin, a produit une division parmi les Ministres Jacobins, qui peut être plus funeste encore. Dumouriez, à la suite d'une dispute très-vive, a mis le poing sous le nez à Clavière, a maltraité Roland de la Platrière {sic), s'est brouillé avec Brissot et Condorcet, et je sais qu'il ne veut plus de Servant. Son voyage peut aussi être fatal au repos et même à la Liberté de la Reine.

1. Bertrand de Molleville et Montmorin, les deux ex-ministres, accusés ail mois de mai n92 dans le journal de Carra de servir d'intermédiaires entre la Reine et la cour d'Autriche, poursuivent Carra comme calomniateur et le somment de produire les pièces à l'appui de sa dénonciation ; Carra répond que le renseignement émane des trois députés Chabot, Merlin et Bazire. Le juge de paix Larivière lance un mandat d'amener contre les trois députés. Sur quoi l'Assemblée rend un décret d'accusation contre lui et l'envoie à Orléans.

2. Voilà des informations bien précises ; point de doute qu'il ne les tienne de sa sœur, Mme de Beauvert. Si on lit dans les Mémoires de Malouet le résumé des conseils que Dumouriez donnait au roi en mai 1792, on sera frappé de l'analogie qu'ils présentent avec les idées de Rivarol. 11 faut, disait Dumouriez, « abonder dans le sens des jacobins... pour mieux les tromper ». Il va de soi que je croirais à l'inlluence de Rivarol sur Dumou-

Je suppose qu'on se porte à une dénonciation expresse contre sa Majesté, pendant l'absence de Dumouriez, il est vraisemblable que les autres Ministres, pour acquérir contre lui une grande popularité, favoriseront la dénonciation.

Il s'agit donc de savoir si en effet cette dénonciation aura lieu; car alors il faudrait à toute force retenir Dumouriez et pratiquer un parti dans l'Assemblée, ce qu'on ne peut que par lui. Si même cette dénonciation prenait une tournure fâcheuse, il faudrait s'évertuer pour obtenir un décret de Déportation aux frontières, plutôt qu'une clôture dans une abbaye. Ce décret, avec un grand fond d'atrocité, en aurait moins que l'autre, et sa sévérité apaiserait la Cabale. Le Reine séparée de son Époux et de ses Enfants, non par le malheur, non par la mort même, mais par un décret, sauverait toute sa gloire, seul bien que la fortune ne puisse lui ravir.

Mais si, comme je le crois, la Dénonciation n'a pas de suite, il faut se taire, raccorder le Ministère, ne plus compter que sur des succès extérieurs, et surtout ne plus attaquer la Révolution avec les armes impuissantes de la Constitution ^

Compter sur des succès extérieurs qui seraient des défaites de nos armées? Quoi? La vision de la France envahie ne lui arrache pas un cri d'horreur? — Eh! que dirions-nous, s'il nous objectait qu'il a devant les yeux une autre vision tout aussi désolante : celle de la France livrée aux furieux qui ont déchiqueté le corps de Foulon, de Berthier, de Launay, des gardes du roi, torturé Huez, dépecé Belzunce et mangé son cœur, égorgé Guillin, fait rôtir et mangé un de ses bras, et qui vont sous peu renouveler leurs exploits "? Nous avons vu comme il blâmait le roi de tourner les yeux vers l'armée des princes tant que le roi pouvait autrement et plus sûrement mettre fin à la crise. « Vous verrez, avait-il dit, que mon avis est que le vaisseau de l'État peut être sauvé par une manœuvre

riez, plus qu'à celle de Dumouriez sur Rivarol! Voir aussi un Mémoire que Dumouriez adressa au roi à la fin de 1791 {Histoire de la Révohition, par Bertrand de Molleville).

1. A peine y a-t-il trois lettres raturées dans le manuscrit dont je reproduis minutieusement le texte, la ponctuation, les multiples majuscules. On trouvera un fac-similé de la première page dans YAppendice, § 3.

2. Voir les Origines de la France contemporaine, de M. Taine, t. II, passim.

habile, et qu'il n'a pas besoin d'être remorqué par d'autres vaisseaux qui ne peuvent lui offrir que des ports suspects ou une côte ennemie \ » Puisque la royauté n'a pas su manœuvrer de la sorte, puisqu'elle s'est rendue plus impopulaire que jamais, la victoire des princes et de leurs alliés est son unique chance de salut.

Rivarol n'y a pas cru longtemps : il est bon qu'il y ait cru quelques semaines, avant Vaimy, pour que nous sachions s'il aurait tenu à la royauté victorieuse le même langage qu'il tenait à la royauté vaincue. Nous n'ignorons pas quel usage les gens de Coblentz entendaient faire de la victoire. Ils entendaient remettre les choses, à coups de sabre et à coups de fusil, dans l'état où elles étaient avant 1789 : l'odieux manifeste, soi-disant de Brunswick, où M. de Limon ^ s'était fait l'interprète de leurs rancunes et de leurs projets de vengeance, ne laisse nulle place au doute. C'est alors que Rivarol publie sa Lettre à la Noblesse française ^ A travers mille précautions oratoires, à travers de flatteurs compliments destinés à ménager d'irritables susceptibilités, il s'achemine au mot qu'il faut leur dire et qu'il leur dit. Il les prévient que l'esprit public est profondément changé, qu'ils sont une minorité, et une minorité suspecte, qu'ils doivent s'attendre et se résigner à n'être plus du tout ce qu'ils ont été : « N'oubliez jamais qu'en effet vous n'êtes point en rapport avec l'énorme population de la France, que si avant la révolution vous viviez en sûreté au sein de ce peuple immense, c'est qu'on ne l'avait pas accoutumé à vous regarder comme son ennemi; qu'une fois rentrés et comme répandus * dans ce vaste

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