Second Mémoire
quasi prophétique de Favenir, et de comprendre par conséquent l'inutilité de la lutte, préférerions- nous qu'il n'eût point lutté jusqu'à la dernière heure? Devons-nous regretter le spectacle que nous donne un esprit si fécond en expédients, si prompt à changer ses batteries et tout son ordre de bataille sous le feu de l'ennemi, à se plier, à s'adapter aux circonstances et à en tirer parti? Ne lui reprochons pas trop de rester royaliste quoiqu'il voie le roi inférieur à sa tâche : louons plutôt un royaliste qui ose lui présenter des vérités si sages et si amères. Oui, il voudrait mettre un terme aux « convulsions » qui agitent la France; oui, il voudrait reviser la Constitution de 1791 qui, selon lui, ne laisse au souverain qu'une ombre d'autorité. Mais il ne méconnaît pas ce qu'il y a de juste dans les revendications nationales; et quand il ne les jugerait pas justes, il conseillerait encore d'y faire droit, convaincu qu'il est impossible de gouverner sans s'être mis d'accord avec l'opinion, et qu'il faut à tout prix gouverner. Qu'il est loin de ressembler à un d'Antraigues * ou à un Breteuil, aux enragés de l'émigration, aux mouches bourdonnantes qui s'agitent alors autour du coche embourbé, aux « otages de Louis XVI » ^ à tant de cerveaux étroits ou de cerveaux à Tévent qui nient les faits accomplis et croient que le passé se recommence! Que de fois il a ri de leurs illusions! Que de fois il leur a dit qu'ils retardaient ^
1 . Voir la Lettre de d'Antraigues à MM***, commissaires de la noblesse de B., 1792. Tout son programme se résume en une formule : Notre antique Constitution sans aucune innovation. Voir aussi son Adresse à Taj^dre de la noblesse, 25 nov. 1791. Ce sont deux chefs-d'œuvre de sottise.
2. Sept ou huit cents personnes s'inscrivent en juin 1791 dans la gazette de Durosoy comme otages du roi arrêté à Varennes, et plus tard s'en font un titre. Barruel-Beauvert qui est du nombre signe ses Lettres sur quelques particularités secrètes..., publiées en 1815 : « Le comte de Barruel-Beauvert, ancien colonel d'infanterie, chevalier de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis, etc., etc.,e^ Ihin des otages de Ijouis XVI ». — « La plus mauvaise roue, disait Rivarol, fait le plus de bruit » {Carnets).
3. €'est lui qui disait des ennemis de la Révolution : « Ils ont toujours été en retard d'une pensée, d'une armée, d'une année » (H. de la Porte, Notice sur Rivarol). Singulier homme qui en passant laisse tomber de ses
que la royauté, telle qu'ils la concevaient, ne pouvait plus être ! Car il avait ce qui a le plus manqué aux hommes de la Révolution et à ceux de la Restauration : le sens du réel.
L'ambition de ses dernières années a été de rassembler en un livre, qui eût continué celui de Montesquieu, les principes sur lesquels repose la société, les lois d'après lesquelles nait, se conserve et se développe « le corps politique ». Les sociologues peuvent bien concevoir quelque regret qu'il n'ait point achevé son travail; car l'examen des débris qui nous en restent * leur ferait reconnaître en lui un des leurs, sinon un grand ancêtre, du moins un père prodigue qu'il faut à la fois gronder et aimer. Pour moi, il me semble qu'après lecture du Journal Politique National nous sommes suffisamment renseignés sur ce qu'on pourrait appeler le positivisme deRivarol en matière de questions sociales.
Il a vu paraître Napoléon. Il attendait, je veux dire il appréhendait sa venue depuis longtemps. Il n'a pas plus été son flatteur que sa dupe. L'immobilité qui résulte de l'asservissement n'est point ce bel ordre auquel il aspirait de tous ses vœux, mais un état qu'il jugeait stérile et provisoire. Mort en 1801, il avait déjà discerné en Bonaparte l'homme de génie et le tyran, annoncé son règne et sa chute :
Il sera plaisant de voir un jour les philosophes et les apostats suivre Bonaparte à la messe en grinçant des dents ; et les républicains se courber devant lui. Ils avaient pourtant juré de tuer le premier qui ravirait le pouvoir.
lèvres tant de vérités, et sans tourner la tête, sans se déranger de son chemin, vous dit négligemment : ramassez!
1. Pensées inédites, passim', préface et texte de V Esprit de Rivarol; Chateaubriand et son groupe, t. II.
Il serait plaisant qu'il créât un jour des cordons, et qu'il en décorât les rois; qu'il fit des princes et qu'il s'alliât avec quelque ancienne dynastie....
Malheur à lui s'il n'est pas toujours vainqueur ^ !
Bien éloigné de le prendre, comme on faisait à Mittau, pour un général Monck, il voyait dans ses victoires un nouvel obstacle à la restauration souhaitée, un nouveau retard qu'il fallait se résigner à subir. Il était fort découragé, et son découragement perce sous son air de fanfaronnade dans le dernier plaidoyer qu'il ait écrit en faveur des Bourbons. J'ai dit que j'avais retrouvé aux Archives du ministère des Affaires étrangères le Prospectus d'un journal que Louis XVIII le priait de publier en 1800; j'ai dit après combien d'atermoiements il s'était laissé arracher ce Prospectus qui n'a jamais été imprimé. Le voici.
Le Journal Politique, dirigé contre les auteurs et les principes de la Révolution, parut au mois de juin 1789 ^, époque où la France et le reste de l'Europe regardaient cette Révolution comme le grand bienfait de la philosophie, la réunion de tous les vœux, le concert de tous les efforts, l'heureux fruit de toutes les lumières, et la preuve la plus complète que le monde avait été jusqu'alors sans esprit, sans jugement, sans morale et sans politique.
L'Assemblée Constituante, forte de la faiblesse du Roi, fière de l'insurrection de Paris, ivre de ses succès, étourdie de l'encens qui fumait pour elle dans toutes les provinces et dupe de l'admiration des étrangers, abattait tout avec fracas, et dans cet état d'éblouissement ne prévoyait ni les conséquences de ses principes ni les successeurs qu'elle se préparait.
'l L'auteur de ce Journal écrivit inutilement au nom de la politique et de l'expérience de tous les siècles. Il parla inutilement en faveur
1. Pensées inédites. Quelques lignes des Carnets, écrites en abrégé et à la hâte, sur le rôle de l'Angleterre pendant la Révolution, me paraissent également dignes d'être citées : « Plan de M. Pitt est fort clair. Hauteur dans la conduite, comme si cette puissance eût pris le rôle noble et désintéressé, elle qui n'a parlé que d'indemnités, qui se porte pour l'heureuse héritière des puissances qui périssent autour d'elle, etc. Les épreuves sont faites : Toulon, Lyon, la Vendée, la Corse, efforts sur Brest. On ne parle que d'équilibre en Europe et on ne pense pas à celui des mers. Nécessité de rallier la Russie, l'Espagne, le Danemark, la Suède et la France contre elle. Cri contre elle peut rallier tous les Français.... »
2. Petite erreur de date; j'ai donné la date exacte : 12 juillet 1789.
de la morale et de l'humanité. Sa voix se perdait dans la destruction universelle : il se tut.
Le Journal Politique ne contient en effet que les six premiers mois delà Révolution; tous les grands coups étaient portés, la quantité avait triomphé de la quaUté. L'aristocratie de caractère remplaçait l'aristocratie de naissance; les décrets faisaient aux lois la guerre que l'assignat faisait au numéraire; plus de noblesse, plus de clergé; l'Assemblée avait ôté le royaume au roi, sans songer qu'il faudrait bientôt ôter le roi au royaume. Elle avait paré la victime, et les Jacobins n'avaient plus qu'à appliquer la hache. Que dis-je? l'Assemblée elle-même, trop acharnée sur sa proie, était tombée avec elle dans la fosse, et la France n'était qu'une vaste ménagerie dont les tigres avaient la clé. Quelle ressource restait-il donc aux bons esprits et aux propriétaires, quand tout était espoir et perspective pour les fous et les brigands?
Il fallut donc quitter la France à l'époque où les Jacobins préféraient encore notre fuite à notre mort. La raison d'abord inutile était déjà criminelle; les Français disaient eux-mêmes qu'ils aimaient mieux être exterminés qu'éclairés. Je n'aurais écrit que pour irriter leurs bourreaux; je ne voulus pas être l'historien du malheur et du crime.
Ces dix premières années qui ont consommé la ruine de la monarchie française fourniront de bien tristes décorations à l'histoire. Le tableau est vaste et se complique : je ne me propose que d'en éclairer les masses. Je donnerai le lil de toutes les factions qui se sont exterminées successivement jusqu'à la faction régnante.
Le Journal Politique dit positivement qu'il est aisé de prévoir que la première armée française qui aura fait une campagne victorieuse décidera du sort de la France et lui redonnera les formes monarchiques malgré les États généraux. Toute armée est instrument de bien ou de mal, et les généraux et les Rois manient mieux que les corps législatifs ces sortes d'instruments. N° 11, 1789 ^
La prédiction est accomplie; le règne des avocats est fini; mais il s'agit d'expliquer pourquoi cet événement est arrivé si tard.
L'époque me paraît favorable pour écrire. S'il est vrai, comme l'expérience l'a démontré, que les apprentis soient maîtres en révolution, il faut nécessairement que les maîtres se repentent. Les Français, jadis heureux et mécontents, sont aujourd'hui malheureux et coupables. L'esprit pubHc en France se compose de l'avilissement où le plongent ses nouveaux maîtres et de l'orgueil que lui donnent ses victoires. Mais la conscience publique est encore plus indécise, car si elle s'irrite des injustices de son gouvernement, elle connive avec lui à la spoliation des propriétaires. Le gouvernement actuel s'est fait l'exécuteur testamentaire de Robespierre et du Directoire;
1. C'est-à-dire n° 11, r® série; le numéro est du 4 août 1189.
mais, pour se mieux asseoir sur le trône, il convient des erreurs et des atrocités de ses prédécesseurs. Les discours publics des frères Bonaparte sont des précis de tout ce que nous avons dit contre la Révolution, de sorte que nous sommes proscrit pour avoir eu raison dix ans plus tôt qu'eux.
Mais quoique la lutte des fautes contre les crimes dure encore, il n'en est pas moins vrai que dans .le gouvernement la fourberie a succédé à la violence, dans la nation la honte à l'ivresse, et qu'en Europe l'admiration a succédé aux alarmes. Il s'agit de saisir cet instant où la France, tombant de précipice en précipice, a été retenue par l'armée et reste comme suspendue à l'épée de Bonaparte, pour lui parler encore de ses intérêts au nom de ses infortunes. Entraînée par l'Assemblée Constituante, elle est aujourd'hui sous la main d'un maître qui réunit tous les pouvoirs, d'abord république jacobine intitulée monarchie, et aujourd'hui violente monarchie intitulée république : égarée et opprimée, telle est son histoire.
Je parlerai au cœur des Français, n'ayant pu réussir avec leur esprit, et puissé-je prédire leur retour à la sagesse et au bonheur comme j'ai prédit leur fohe et leur perte! Ce n'est pas que mon sujet ne m'inspire de la méfiance : j'écris pour l'orgueil tombé dans l'abîme, pour des malades en présence des charlatans qui les trompent, pour une génération qui passe et qui trouvera la valeur de mes raisons dans ses regrets et dans ses pertes plutôt que dans la raison même. Il s'agit de prouver à cette nation qu'elle a été envieuse avec les heureux, impitoyable avec les malheureux; qu'elle a choisi ses victimes parmi ses bienfaiteurs et ses maîtres parmi ses bourreaux. Il faut parler à cette classe nombreuse de victimes qui a capitulé avec la Révolution, et dont les provisions d'honneur et de courage semblent épuisées; [à ceux] * qui, trompés par l'amour de la patrie, ont préféré les cruautés d'une marâtre aux perfidies de leurs amis. Jadis ils sacrifiaient leurs biens pour acquérir la noblesse; aujourdhui ils ont sacrifié la noblesse pour ravoir leurs biens et n'ont acquis que le triste ^ privilège de mendier à la porte de leurs hôtels.
La politique des puissances demande une place considérable dans l'histoire de la Révolution : ipsi principes illam osculantur qua sunt oppressi manum. Oppression extérieure, protection au dehors, rien n'a manqué à nos malheurs. Aussi un écrivain peut enfin rester odieux aux deux partis; il suffit pour cela que le vainqueur soit trèscriminel et le vaincu très-avili, l'un sans morale, et l'autre sans honneur. D'ailleurs les révolutions sont les temps des fausses réputations. Dans le calme on dépend des hautes classes, mais dans les révolutions on dépend de ce qu'il y a de plus vil et de plus passionné
1. Dans le manuscrit : et qui trompés; ce doit être une faute de copie. Le manuscrit n'est pas de la main de Rivarol; je le crois de la main de son ami des Entelles.
parmi les hommes. La raison a d'ailleurs si peu d'époques pour se montrer! Si elle parle avant l'événement, elle est, comme Gassandre, traitée de prophète de malheur. Si elle se présente après, elle est traitée de médecine, parce qu'elle est amère. Inutile avant, odieuse après. Celui qui a raison un jour plus tôt que les autres sera trop heureux de ne passer pour fou que pendant ce jour-là.
Mais pourquoi ne pourrait-on pas écrire à une nation pour l'éclairer, comme on écrivait il y a dix ans pour l'égarer? Est-il donc impossible de concilier la morale et la politique, de réhabiliter le sens commun? Et la raison n'est-elle pas imprescriptible? Comment pourrais-je me refuser à ce noble plaidoyer? Eh ! quoi, l'usurpation, la violence et la perfidie auront ouvert tant de bouches, armé tant de bras pour les défendre, et tout serait muet pour l'innocence malheureuse, pour les droits sacrés de la propriété et cette maison de Bourbon qui nous a donné François P'', le restaurateur des Lettres, Henri IV et le beau siècle de Louis XIV? Eh! quoi, le bienfaiteur de ^ Bossuet, le créateur de Molière, de Corneille, de Racine, de Boileau, ne trouverait pas une voix pour sa défense dans cette même postérité où les persécuteurs et les meurtriers de sa maison sont encore couverts des rayons de sa gloire et protégés des monuments de son règne? Quoi qu'il en soit, cette postérité exige que la mémoire de tant de fautes et de tant de malheurs ne soit pas perdue pour elle; elle exige surtout que ce lamentable • mélange de sophismes, de passions et de crimes ne soit pas une énigme; il faut que nous puissions dire comme un grand Pontife à l'heure de sa mort : Je sais de la main de qui, de quoi et pourquoi je meurs. Tout écrivain de la Révolution [qui manquerait de clairvoyance] ^ serait d'autant plus coupable aux yeux de la postérité que si les factions, les pratiques, les conspirations de toute espèce se sont succédé, il n'y a point eu de mystère. Les passions ont parlé tout haut, les piques et les poignards ont toujours brillé aux yeux, et les conspirations furent des assemblées politiques ; et si les diverses factions qui se supplantaient ont quelquefois tenu des conciliabules plus cachés, le lendemain mettait au jour l'œuvre de la nuit. On peut dire que tous [les] livres qui paraissent sous les titres de Causes Secrètes de la Révolution, sont l'ouvrage de quelques charlatans ou d'étrangers mal instruits. La philosophie avait tant promis qu'on a [le] droit d'examiner les fruits qu'elle a portés. Nous instruirons ce grand procès dans lequel tout homme honnête est forcément juge et partie. Car — et ceci est important — il faut bien se souvenir qu'entre le genre humain et ses adversaires impartialité n'est pas justice.