CHAPITRE V
SES IDÉES PHILOSOPHIQUES Et RELIGIEUSES
Rivarol aime à se rappeler une anecdote de sa vingtcinquième année. En 1778, il était un jour chez Voltaire. Celui-ci entonna son refrain habituel, écrasons f infâme, vanta « les Lamothe le Vayer, Bayle, etc., pour avoir bien attaqué la religion », puis attendit que son auditoire le complimentât « sur ce qu'il l'avait encore plus victorieusement attaquée » :
Ce n'est pas pour attaquer les religions qu'il faut de l'esprit, lui dis-je, mais pour les fonder et les maintenir; car toutes les épigrammes contre Jésus-Christ sont bonnes. Quant au courage, il n'en v faut pas plus et souvent pas autant à un philosophe qu'à un apôtre *.
Ceci n'est pas le langage d'un croyant; en effet, Rivarol n'en est pas un. Il est un libre penseur d'une espèce rare\^ au xvm® siècle : un libre penseur qui estime et qui admire la religion parce qu'il sent en elle la plus puissante des, forces sociales.
II ne croit pas. Il refuse de se soumettre au dogme chrétien. En fait de révélation, il n'en admet qu'une : « Nous
1. Le mot est deux fois inscrit dans ses Carnets; il l'a replacé dans le Discours Préliminaire^ p. 212.
avons le sentiment du juste et de l'injuste : c'est ainsi que Dieu s'est révélé aux hommes ^ ». N'invoquons pas contre lui les miracles; il se souvient que témoin de miracles est en grec synonyme de sot -, et il enregistre à ce sujet une jolie anecdote :
Histoire de Mlle Laguerre qui ayant eu un démêlé assez vif avec son amant, s'enfuit un soir de l'opéra avec ses habits de théâtre, tout en pleurs, et perdant si bien la tête qu'elle s'égara dans la campagne. Elle y passa la nuit à pleurer, et vers le matin (c'était en été) elle se mit à chanter et à saluer l'aurore d'un très-bel air qu'elle avait souvent fait applaudir à tout Paris. Les paysans qui aperçurent cette belle créature avec des habits d'une richesse et d'un goût inconnus pour eux, étonnés de ses gestes, de sa superbe taille et de sa voix, la prirent pour la Vierge ou pour un ange et se mirent à genoux autour d'elle. Supposez qu'un char tel que celui que Charles enleva aux Tuileries ^ fût alors descendu pour prendre Mlle Laguerre, l'erreur n'était-elle pas invincible? Les témoins ne se seraient-ils pas fait égorger pour soutenir l'apparition et l'ascension de cette divinité? Y aurait-il eu dans aucune religion un miracle plus éclatant et mieux prouvé? C'est pourtant au siècle des lumières que ceci s"est passé, en 1778 et à Paris ^.
Mais il a écrit ailleurs que « Tordre visible de la nature est un miracle perpétuel », et que par suite un miracle serait « une interruption de miracles » ^. Que penser de l'incrédulité qui sait prendre ce tour? Elle ne le prenait pas fréquemment dans les salons du xvnr siècle.
Aussi bien il ne ressemble guère aux élégants athées qui, tout en devisant, le dos au feu, une pincée de tabac d'Espagne entre le pouce et l'index, chez la marquise ou la duchesse, déclarent qu'ils ne croient ni à Dieu ni à diable. Il a dû plus d'une fois leur rire au nez, et le bon Sulpice cite avec ravissement, mais hélas! en style de Sulpice, sa
\. Seconde Lettre à Necker.