Voir VÂlmanach Littéraire de
3. Pour ces citations et les suivantes, voir les Lettres à Necker.
d'avance tout ce que vous avez à dire sur le déisme. A qui en voulez-vous donc, si vous ne parlez ni aux princes, ni aux peuples, ni aux g-ens instruits? Peut-être direz- vous que votre livre était nécessaire dans un siècle et chez une nation où Ton a attaqué tantôt avec dérision, tantôt avec violence, la religion chrétienne et même l'existence d'un premier être. Il aurait donc fallu nous donner quelque argument nouveau en faveur de la religion, ou quelque nouvelle preuve de l'existence de Dieu. Mais vous vous contentez de recommander la morale évangélique et les cérémonies de l'Église; et vous n'établissez l'existence de Dieu que sur le grand spectacle de la nature et sur l'évidence des causes finales. » Ainsi son doigt léger se promène sur l'œuvre de Necker, et sous son doigt l'œuvre sonne creux. Sans se départir du ton qui sied à une discussion de bonne compagnie, il montre au « déiste théologien » combien sa position est fâcheuse, et jouit discrètement de l'embarras où il le jette : « Je n'ai cherché, direz-vous, qu'à épancher mon âme et mes idées.... Je suis un Fénelon, mais un Fénelon sans évêché; et loin de donner à un culte la préférence sur un autre, je me sens au fond du cœur une tolérance universelle qui voudrait protéger toutes les croyances et jeter de nouveaux liens parmi les hommes, en leur montrant à tous le même père dans un Dieu toujours prêt à recevoir la variété de leurs tributs et à sourire indulgemment à la bizarrerie de leurs hommages. Cette disposition d'esprit et de cœur, cette bienveillance qui vous attire vers tous les hommes, et qui vous rend heureux, ne peut aussi que vous rendre plus cher à vos amis : mais ce doit être le secret de votre âme. » Et le charmant pince-sans-rire, qui d'un coup d'œil a démêlé l'arrière-pensée du prédicateur, qui ne se laisse pas prendre au vanitas vanitatum d'un directeur général des finances en retrait d'emploi, et qui, les bras croisés, du haut de son esprit, s'amuse de voir les efforts, les désespoirs des ambi-
tieux de la politique, conclut ainsi sa première Lettre : « On ne peut, monsieur, qu'être frappé en vous lisant de la peinture que vous faites du vide et de la solitude que nous laissent les grandes places : elles ont rinconvénient des grandes passions, de rendre tout le reste insupportable. Vous le savez; tout homme qui s'élève, s'isole; et je comparerais volontiers la hiérarchie des esprits à une pyramide. Ceux qui sont vers la base répondent aux plus grands cercles, et ont beaucoup d'égaux : à mesure qu'on s'élève, on répond à des cercles plus resserrés : enfin, la pierre qui surmonte et termine la pyramide est seule et ne répond à rien. — Ce qu'il y a de triste, c'est que le monde qui veut compter avec les grandes places et les grands talents, se figure communément que, pour un homme qui les réunit, tout est plaisir et pensée. Et cependant, à quoi se réduit la vie, si on se sert de cette mesure? Sénèque ou Pétrone, soit que vous comptiez par vos plaisirs ou par vos pensées, vous aurez peu vécu! Quelques jouissances, quelques idées, voilà ce qui fait le grand homme ou l'heureux; et c'est dans une page d'écriture ou dans les bornes d'un jour, qu'on peut resserrer la gloire et le bonheur de la plus longue vie. Il n'en est pas ainsi de la sottise et du malheur. » Ai-je dit que le livre de Necker a près de six cents pages?
Mais allons au fond du débat. Si Necker s'en était tenu à dénoncer les gens qui, en s'intitulant philosophes, se croyaient dispensés d'avoir des mœurs, Rivarol l'aurait laissé gémir o temporal o mores! et ne lui eût rien dit, si ce n'est peut-être qu'il le trouvait bien ennuyeux. Necker a conclu de la corruption actuelle que nul ne peut être honnête homme sans avoir des « opinions religieuses », traduisez : sans espérer un paradis et craindre un enfer. Que si, malgré toute probabilité, il s'était rencontré ici ou là des gens vertueux hors de la religion, c'est que ces gens-là, savants enfermés dans un laboratoire, penseurs
cloîtrés dans une bibliothèque, « livrés aux abstractions ou préoccupés d'idées générales, ne connaissaient pas toutes les passions » \ Ils n'ont résisté à la tentation que parce qu'elle n'a pas eu lieu. Contre la tentation, point de ressource ailleurs que dans l'idée de peines et de récompenses éternelles : « Quelle route le simple raisonnement n'aurait-il pas à faire, pour persuader à un célibataire qu'il ne doit point enlever à un époux le cœur de sa femme? Où lui assignerait-on un dédommagement distinct du sacrifice de sa passion ^? » N'allez pas répondre : dans sa conscience ; Necker vous déclarerait que « tout est fabuleux dans un pareil système ; on nous parle de rougir à nos propres yeux, de redouter nos reproches secrets ^I » Parlez-lui de vertus qui « doivent être acquittées ou escomptées dans une autre vie » '^; à la bonne heure! il vous entendra. Nous cherchions un moraliste : nous nous heurtons à un calculateur pour qui la vertu est un bon placement à longue échéance. Et puis dites si cette voix qui du fond d'un coffre-fort criait au xvm'' siècle : sursum cordai pouvait toucher les cœurs.
C'est sur cette étroite et chétive définition de la morale que Rivarol l'attrape. Il relève le défi si gauchement porté à la philosophie : « Il serait triste, repli que-t-il, que malgré tant de sujets de division vous et M. de Calonne fussiez tous deux d'accord; lui pour nous annoncer le déficit des finances, et vous celui des idées ». Ayons soin de faire en le lisant la part de l'agacement que lui cause et que devait lui causer Temphatique niaiserie de Necker. Ne prenons pas au pied de la lettre ses boutades : « on peut dresser un enfant à la vertu comme on dresse un faucon à la chasse )>; ses hommages à Sparte, — nous savons de