Lettres à Necker
reste qu'il est d'Athènes ; les exagérations de Necker ont provoqué les siennes, et il se laisse çà et là emporter au delà de sa pensée. Puis, il aime à mystifier un peu son monde, et avec lui il est prudent d'être toujours sur ses gardes : « Que n'ai-je reçu de la nature, ou mérité par mes études, le droit de donner un catéchisme de morale à une grande nation! Je ne croirais pas avoir inutilement vécu. Mais c'est à vous, monsieur, à lui faire un tel présent : nos mœurs sont encore plus dérangées que nos finances. Songez que Gonfucius fut comme vous le ministre d'un grand roi.... » Tout le parallèle entre Necker et Gonfucius, et le développement qui vient ensuite : (( l'exemple de la Chine est admirable dans le sujet que je traite ici..., » doivent être lus comme il les écrivait, avec un demi-sourire. Il n'est pas le seul écrivain qui se soit plu à présenter ses plus chères et ses plus hautes \àèQ?> cuîn grano salis.
Sa thèse peut se résumer à peu près en ces termes : il est très vrai que la foi diminue et que l'immoralité grandit. Les âmes s'étaient habituées depuis de longs siècles à ne point séparer la vertu de la piété; faire le bien se disait faire son salut. Quand l'esprit d'examen s'est éveillé et que la classe instruite s*est débarrassée de la « superstition », le désarroi a d'abord été grand. Des sophistes sont venus dire : puisqu'il n'est plus question de faire son salut, libre à nous de ne plus faire le bien; tout est permis, à condition de n'être point vu : « un homme qui ne craint rien pour une autre vie et qui, pouvant égorger ou dépouiller son voisin à l'insu de toute la terre, ne le fait pas, est un insensé ». Le sophisme est inquiétant; il peut mener loin, les mœurs du siècle en sont la preuve. Mais ce sophisme, plus vous dites ^ : point de morale sans religion, plus vous
1. Il répondait en même temps à Necker et à Mme de Genlis qui avait publié quelques mois plus tôt son livre De la Religion... Mme Mentor y a mis toute son âme; aussi semble-t-il bien vide.
l'accréditez; et comme vous vous opposeriez en vain « au cours des lumières », comme, à mesure qu'elles se répandent, augmente le nombre de ceux qui ne croient plus, ils vont donc rester la bride sur le cou? Que ne leur disiez-vous plutôt : point de philosophie sans morale? Que n'essayiezvous de réhabiliter parmi eux la morale en la fondant, non plus dans le ciel, mais sur la terre? S'il n'y a qu'une morale, il y a plus d'une manière de l'enseigner. Avec ceux qui ne peuvent recevoir qu'une éducation rudimentaire — et ils sont encore, et ils seront toujours Timmense majorité, — employez les moyens les plus simples; parlez-leur d'un Dieu qui rémunère et qui châtie ; un mensonge qui les rend plus heureux et meilleurs n'en est plus un. Aux autres, aux privilégiés de la vie qui peuvent s'instruire, tenez un langage plus élevé : éveillez et développez en eux le sentiment de la dignité humaine qui peut servir de base à la plus noble vie. Apprenez-leur à faire, par amour d'euxmêmes et de l'humanité, ce que le chrétien fait par amour de son Dieu, et rappelez-leur qu'à cette condition seule ils peuvent mériter le beau nom de philosophes.
Et Rivarol trace le portrait d'un sage qui ne croit point, mais qui par l'étude et la méditation a rectifié son jugement, affiné sa conscience de façon à se pouvoir passer d'autres guides : « Quant à moi, lui fait-il dire, je mène une vie conforme à l'ordre, en suivant les lumières de ma raison. Comme Epicure, j'ai placé la vertu dans la volupté afin de la rendre plus délicate et plus aimable ».... « Il me semble, monsieur, continue-t-il en se retournant vers Necker, que si un incrédule avait Timpolitesse de vous pousser ainsi, vous pourriez être embarrassé.... Mais le peuple se moquerait d'un homme qui n'allègue pour règle de morale que Futilité générale des sociétés, pour motif que l'intérêt et le plaisir qu'on trouve à faire le bien. Ce système est si nu, il parle si peu à l'imagination, il suppose tant de réflexions et de connaissances, tant de noblesse
et de rectitude dans l'âme qu'il ne conviendra jamais à la multitude. »
En récoutant parler de la vertu, je serais bien fâché que la phrase de Figaro : « Il n'est pas nécessaire de tenir les choses pour en raisonner », vous revînt à la mémoire. Il va de soi que sa thèse semblerait plus forte s'il apportait à l'appui l'exemple d'une vie comparable à celle d'un Littré. Mais outre que sa vie n'est point laide, comment ne pas lui savoir quelque gré d'avoir évité en pareille discussion les paradoxes où s'égarent d'ordinaire les philosophes de son temps lorsqu'ils se mêlent de moraliser? Ne cherchons ici rien qui ressemble à un Supplément au voyage de Bougainville. La morale indépendante dont il se fait l'avocat n'est point du tout la morale naturelle chère à Diderot. Sa morale — chose étonnante au xvm® siècle — est morale. J'y reconnais la même délicatesse d'esprit que dans les belles pages qu'il a plus tard écrites sur les passions et le bonheur *. Dire : cette morale indépendante — qui est la mienne — n'est accessible qu'à des hommes de haute intelligence et d'extrême culture, est sans doute d'un grand orgueilleux. Et pourtant je ne suis pas sur qu'il n'y ait point là encore plus de bon sens que d'orgueil : car celui qui proclame ainsi les droits du libre penseur, lui rappelle du même coup ses devoirs.
Son orgueil l'a bien servi en lui persuadant qu'une élite intellectuelle peut, mais peut seule, s'élever sans le secours
i.No'w! Discours Préliminaire,^, i^^ à 187. « 11 y a quelque chose de plus haut que l'orgueil et de plus noble que la vanité, c'est la modestie; et quelque chose de plus rare que la modestie, c'est la simplicité. — L'or, semblable au soleil qui tond la cire et durcit la boue, développe les grandes âmes et rétrécit les mauvais cœurs. — On peut avoir goûté de tout, être couvert de gloire, comblé de biens, avoir même connu le malheur, et soupirer de fatigue ou sécher d'ennui au sein de tant de félicités apparentes. Mais si la tristesse est si près de la fortune, pourquoi l'envie est-elle si loin de la pitié? — En général, l'indulgence pour ceux qu'on connaît est bien plus rare que la pitié pour ceux qu'on ne connaît pas. » etc., etc. Ne sont-ce pas des traits dignes de Vauvenargues? Et je ne puis tout citer.
de la religion aussi haut — il aurait dit, je crois, plus haut — que la religion même. De là à combattre les demiinstructions, les ignorantins et les bedeaux de la libre pensée qui s'imaginent avoir tout appris en perdant la foi et, à coups de petites brochures d'abord, puis à coups de décrets, mènent la croisade contre le prêtre, il n'y avait qu'un pas : il Ta franchi. Et voilà comment son Discours Préliminaire n'est pas le désaveu, mais le complément de ses Lettres àNecker\ comment parmi ses « victimes » figure, en habit à la Robespierre, le grand-père de M. Homais.
Rivarol Ta exécuté sans merci en 1797, dans la dernière partie de son Discours Préliminaire. Ce sont ces pages, d'une éloquence enflammée, vibrante, qui valurent d'abord au livre une sentence d'interdiction signée de François de Neufchâteau \ et ensuite à l'auteur une diatribe signée de Rœderer ^. Dans un élan de vertu qui sied plus que je ne puis dire au membre de l'Institut (section des sciences morales) hier jacobin, demain sénateur de l'Empire, Rœderer s'écrie à la dernière ligne : « Le secret des succès n'est pas dans le talent seul : il est dans l'union du talent avec la probité! » Ce qui signifie qu'aux yeux de Rœderer
1. La brochure : De la Philosophie moderne, n'est qu'un tirage à part des 50 dernières pages du Discours Préliminaire, publié deux ans après le Discours. Une note de l'éditeur y signale le rôle joué par François de Neufchâteau, ministre de l'intérieur au moment où Fauche mettait en vente le Discours. « Le gouvernement, dit de son côté Cubières dans sa Vie d'Antoine Rivarol^ donna des ordres pour empocher le Prospectus du Dictionnaire et le Dictionnaire lui-même d'entrer en France: quelques exemplaires furent saisis et confisqués, et le libraire Maret expia, dit-on, par quelques jours de prison, son zèle pour le royalisme et pour la religion de nos pères. »
2. Insérée dans la Décade philosophique, n"' 36 de Tan vu, 1 et 4 de l'an VIII ; éditée en un petit volume de 49 pages, frimaire an vm. En revanche, le Magasin encyclopédique (t. IIP, 4^ année, an vii-n98), avait parlé du Discours Préliminaire presque avec éloge. Le Journal de Paris (Séjour complémentaire, an vu, n" 363) a protesté contre les articles de Rœderer.
un homme qui ne croit pas ne peut défendre la religion «ans être un fourbe. Car enfm, répète-t-il à Rivarol, vous ne croyez point; donc la religion vous semble fausse, donc, vous n'avez pas le droit de censurer ceux qui l'attaquent. Voici, sous une forme humoristique, la réponse de Rivarol. La page est inédite.
Dialogue enlre un Roi et un fondateur de Religion. Le Roi : comment, imposteur, tu viens fonder dans mes États une fausse religion?
L'Apôtre : Sire, ma religion n'est pas fausse et ne peut l'être.
— Quoi! tu vas donc me prouver ta religion?
— Non, Sire, je viens la prêcher.
— Tu la prêches donc sans la prouver et peut-être sans la croire? Elle est donc fausse.
— Sire, il n'y a point de fausse religion; j'en appelle à vos ministres; toute religion est une vraie religion, comme un poème est véritablement un poème. Si je venais dire à vos sujets, que 2 et 2 font 4, qu'il faut être juste et bon, etc., ce ne serait alors que de l'arithmétique ou delà morale que je leur apporterais, et vous pourriez vous fâcher : mais je viens leur annoncer que 2 et 2 font 5, que je suis fils du soleil, etc. Ainsi, accordez-moi protection et argent. Laissez-moi prêcher, bâtissons des temples. Car c'est véritablement une religion que je vous apporte.
— J'ai tort. Il est évident que vous savez mieux que moi ce que c'est qu'une religion. Les philosophes m'ont trompé : ils m'ont dit que toute religion était fausse : ils n'ont pas entendu l'état de la question. S'il y avait une religion vraie, elle serait unique sur la terre, comme la géométrie, ou plutôt ce ne serait pas une religion. Il est vrai que c'est la faute des prêtres de tout pays qui veulent toujours prouver leur religion comme une action en justice réglée ou une proportion de géométrie. Ainsi philosophes et prêtres ont également tort. Vous m'avez éclairé. Il ne s'agit donc plus que de savoir si votre .religion est bonne ou mauvaise, et non si elle est vraie ou fausse.
— Sire, la mienne est bonne, car j'ai mêlé à mes dogmes et à mes mystères toute la morale des Chinois, des Grecs, des Romains, des Égyptiens, des Perses, etc., en un mot, la morale qui est une et par conséquent vraie d'un bout de la terre à l'autre, puisqu'on dit bien les religions, mais il faut dire la morale.
— C'est très-bien; mais j'ai déjà une religion dans mes États, et je ne me soucie pas d'élever autel contre autel, de diviser mes sujets, de les charger de l'entretien de plusieurs cultes.
— En ce cas, je vais offrir mes services aux peuples qui n'ont pas encore de religion ou à ceux qui les admettent toutes : car il en est
de nous autres apôtres comme des commerçants; nous ne portons nos denrées qu'aux nations qui eu manquent tout à fait ou qui font beaucoup de demandes : à moins pourtant, Sire, que malgré vos prohibitions je ne trouve le secret d'entrer chez vous en contrebande.
— Essayez. Je veille ^ à l'exécution de mes ordonnances, vous serez rudement châtié.
— Ah! Sire, j'invoque ici la liberté du commerce, c'est l'ame des corps politiques. Si vos sujets demandent ma marchandise, elle passera malgré vous.
— Je vous prends ici en plein sophisme : les peuples demandent les denrées dont ils ont besoin, et vendent celles dont ils n'ont que faire : les gêner sur ces deux points est un reste de l'ancienne barbarie, une tyrannie absurde dont, Dieu merci, je ne suis pas coupable : mais il n'en est pas ainsi des religions. Les peuples qui en ont déjà une, n'en demandent pas deux, et ceux qui en ont deux, n'en demandent pas trois. Mes sujets sont libres d'aiUeurs de croire, chacun en son particulier, tout ce qui leur plaît, et de rendre à Dieu tel ou tel hommage; mais prêcher publiquement, fonder des temples, taxer les peuples, sont des actes de souveraineté queje ne souffrirai pas. Je punirais de même un philosophe qui renverserait nos autels, ou prêcherait l'incrédulité sous prétexte que notre religion actuelle n'est pas démontrée.
— Sire, il faut donc que je parte; un Prince qui raisonne n'est pas mon affaire ^ : Ah! si Votre Majesté m'avait d'abord méprisé, je me serais glissé dans son empire; ensuite, elle m'aurait persécuté, et si enfin elle m'avait fait pendre, mon succès et ma gloire étaient infaillibles, et dans un demi-siècle j'avais des Temples ^.
Que si le ton du dialogue nous paraît peu en harmonie avec la nature du sujet, reportons-nous au Discours Préliminaire : nous y retrouverons la même idée, non plus formulée au petit bonheur de Fimprovisation et sur un feuillet qui n'était pas destiné à l'imprimeur, mais ornée d'une expression digne d'elle. Quoique le morceau soit un peu long, la comparaison est trop intéressante pour que je me fasse scrupule de le reproduire :
1. Le manuscrit porte :je vais. Il faut donc lire : je veille, ou : je vais veiller.
2. Voir Esprit des Lois, liv. XXV, chap. x : « Ce sera une très bonne loi civile, lorsque l'état est satisfait de la religion déjà établie, de ne point souffrir l'établissement d'une autre.... Quand on est maître de recevoir dans un état une nouvelle religion, ou de ne la pas recevoir, il ne faut pas l'y établir; quand elle y est établie, il faut la tolérer. »