Carnets
Par je ne sais quelle démence inexplicable, les philosophes ont exigé qu'on leur démontrât la religion, et les prêtres ont donné dans le piège; les uns ont demandé des preuves et les autres en ont offert : on a produit, d'un côté, des témoins, des martyrs et des miracles; de l'autre, un tas d'arguments et de livres aussi dangereux que fastidieux. Le scandale et la folie étaient au comble quand la révolution a commencé. Les prêtres et les philosophes traitaient la religion comme un problème; tandis qu'il fallait, d'un côté, la prêcher, et de l'autre, la respecter. Ils n'ont donc ni les uns ni les autres entendu l'état de la question (toujours!); car, il ne s'agit pas de savoir si une religion est vraie ou fausse, mais si elle est nécessaire. On doit toujours, pour ne pas sophistiquer, démontrer les vérités dahs leur ordre : or, si telle religion n'est pas démontrée, et qu'il soit pourtant démontré qu'elle est nécessaire, alors cette religion jouit d'une vérilé politique. Je vais plus loin, et je dis qu'il n'y a pas de fausse religion sur la terre, en ce sens que toute religion est une vraie religion, comme tout poème est un vrai poème. Une religion démontrée ne différerait pas de la physique ou de la géométrie; ou plutôt ce ne serait pas une religion. Malgré la diversité des langues, il n'y a qu'une parole sur la terre; ainsi, malgré la variété des cultes, il n'y a qu'une religion au monde; c'est le rapport de l'homme à Dieu, le dogme d'une providence : et ce qu'il y a d'admirable, c'est que tout peuple croit posséder et la plus belle langue et la vraie religion. Quand il est vrai qu'il me faut une croyance, il est également certain qu'il ne me faut pas une démonstration; et comme ce serait tromper les peuples que de les assembler sans religion, il est bien inepte aux philosophes d'avancer que la religion trompe les peuples. Un peu de philosophie *, dit Bacon, découvre que telle religion ne peut se prouver, et beaucoup de philosophie prouve qu'on ne peut s'en passer. — Que les philosophes ouvrent donc les yeux,... qu'ils demandent des secours, non des preuves, au clergé : qu'ils se souviennent que Dieu s'en est reposé sur nous de tous nos développements : qu'il n'a pas fait l'homme sans savoir ce que l'homme ferait; que c'est en le faisant religieux que Dieu a réellement fait la religion, et que c'est ainsi que l'Être suprême opère certains effets de la seconde main. Mais qu'ils ne traitent pas cette politique d'hypocrisie; car n'est pas hypocrite qui lest pour le bonheur de tous ^.
1. Il avait écrit déjà en 1189 [Journal Politique National, T" série, n° 19) : « En remontant à l'origine du monde pour fonder sur la terre un nouvel ordre de choses, l'Assemblée évita d'abord avec affectation de prononcer le nom de Dieu; et cette affectation fut extrêmement remarquée. 0 apprentis en politique et même en philosophie!.. Peu de philosophie, dit le chancelier Bacon, écarte de la religion; beaucoup y ramené. »
2. Discours Préliminaire, p. 21 4, 215. Voir le Génie du Christianisme, Introduction.
Ne nous pressons pas trop de résumer tout ceci en un : il faut une religion pour le peuple. Sur les lèvres de Rivarol la fameuse formule n'aurait point du tout le sens qu'elle avait sur celles de Voltaire. Gomme on l'a finement remarqué \ c'est après avoir soutenu toute sa vie, et avec quel acharnement! que les annales du christianisme sont le long martyrologe de l'humanité et qu'il ne peut que dégrader, abrutir l'homme, que Voltaire, pris d'un petit frisson bien connu de tous les rentiers, prononce : il faut une religion pour le peuple. Rivarol n'affirme la nécessité de la religion chrétienne que parce qu'il en a, sinon pleinement senti, du moins entrevu la bonté et la beauté. Son siècle avait établi qu'elle n'était a qu'un système barbare dont la chute ne pouvait arriver trop tôt pour la liberté des hommes, le progrès des lumières, les douceurs de la vie et les élégances des arts » -. Il répond qu'elle est le chef-d'œuvre de la raison, ce que le génie de l'homme a produit à la fois de plus habile et de meilleur.
L'envisage-t-il dans le passé? Il voit quel rôle elle a joué dans l'histoire de la civilisation. « Le christianisme, écrivait-il dans sa première Lettre à Necker, vint et parla aux sens, à l'esprit et au cœur : en retenant la pompe du paganisme, la métaphysique des Grecs et toute la pureté du stoïcisme, cette religion se trouva parfaitement appropriée à la nature humaine. C'est elle qui a consacré le berceau de toutes les monarchies de l'Europe : elle a favorisé le progrès de la lumière en nourrissant le feu des disputes; elle a fait tourner au profit des nations et les utiles scandales des papes, et les loisirs du cloître, et les succès des méchants, et les efforts des incrédules; et je ne sais ce que tous ses adversaires réunis pourront mettre à sa place, si jamais l'Europe les constitue arbitres entre l'homme et Dieu ^ »