‹ RivarolChapitre 163 sur 203 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

J'ai eu trop de peine à meltre ses idées à peu près en ordre pour ne pas savoir qu'il compose mal.

Il est vrai que s'il composait bien il serait presque un phénomène au xviii^ siècle. Les œuvres y ont rarement la forte unité qui fait ressembler les créations de l'art à celles de la nature; elles sont un assemblage de pièces plus ou moins bien ajustées et se démontent au besoin. Pour un livre combien de recueils! Recueils de lettres, d0 contes, de fugitives, dictionnaires, encyclopédies, etc., voila i le genre de productions approprié à l'esprit du siècle, esp ri tl'^^ actif, mais épars, qui a le besoin de se répandre plutôt ; que le pouvoir de créer; et Diderot est assurément le plus significatif exemple de la difficulté que le génie mêmex>. éprouve alors à se rassembler en une œuvre faite.

Très souvent, un simple coup d'œil jeté sur un écrit de Rivarol suffit à en révéler le défaut de composition. Observez d'abord comme ses préférences vont aux formes littéraires qui contrarient le moins ses habitudes do^causÊUtet leiibre vagabondage de son ..esprit, aux LeJMes, aux .E^itres, aux Dialogues^ aux DIscjOut^, etc. x\rrivé à la dernière ligne, il s'aperçoit qu'il n'a^ pas dit tout ce qu'il voulait dire, et comme il serait trop long de refondre l'ouvrage, il y ajoute

SOiN TALENT. 267

post-scriptum sur post-scriptiwi \ Le Récit du portier du sieur Pierre Augustin Caron de Beaumarchais a trois pages de texte, une de notes; la Lettre sur le Globe aérostatique, trente pages de texte, huit de notes; le discours de C Universalité de la Langue française, quarante-quatre pages de texte, dix-huit de notes ^ Le Petit Almanach, sous sa forme définitive, comprend : les Aveicx de F Arche de Noé, un Avis sur cette nouvelle édition, une Dédicace à M. de Cailhava de Lestandoux, une Préface', enfin les notices par ordre alphabétique avec un Nota henè aux lettres X. Y. Z. qui est une péroraison ; après quoi vient un Supijlément aux notices, précédé lui-même d'un Avertissement et augmenté d'un Erratal La parodie du Songe d'Athalie se compose d'une cinquantaine de vers, plus : un Avis au Libraire, une Epitre dédicatoire à M. le marquis Ducrest, des Notes, un Désaveu, un Vrai Désaveu,.., tel un cerf- volant, grand comme un mouchoir de poche, qui traîne une queue dix fois plus longue que lui. Sur les deux cent quarante pages du IhKour^^M^^élimmair^ il y en a cent huit qui s'intitulent Rée€tpù%tiatiun; et il paraît que les cinquante dernières ne tiennent pas bieiy fortement aux autres puisque, deux ans après la publica- ' tion du Discours, il les a fait imprimer à part.

Poussons plus avant l'examen, et nous nous apercevrons que l'analyse même de ses plus petits opuscules n'est pas toujours aisée, tant sa pensée va, vient, se disperse. Il est, non pas tour à tour, mais en même tamps, critique, poli- ^ t|que, linguiste, polémiste, philosophe. L'argumentation '>, est serrée, déduite avec force dans les Mémoires à M. de La

1. Cela lui est si habituel que la recherche de ses articles dans les Actes des Apôtres en devient plus facile (voir la parodie de Phèdre, au n° 19, la Lettre de M. VUlette à M. Biquet-à-V Enchère, au n° 181; le plus piquant est peut-être dans les noies).

2. Quelques notes de la première édition, une entre autres sur la poésie, ont passé, aux éditions suivantes, dans le corps du discours. Telle note, celle sur Shakespeare, est tout un discours; celle sur Mical est la seconde moitié de sa Lettre sur le Globe aérostatique, un peu resserrée.

Porte; point de digressions qui troublent dans la Lettre sur Mical et Montg-olfier : en va-t-il de même de la Lettre sur Delille ou de l'étude sur Florian?Signalerai-je à la fin de la Lettre ses : « J'oubliais de vous dire ».... « Aureste, je vous

dirai » « Maintenant donc j'aurai l'honneur de vous

dire «; aux derniers alinéas de l'élude ses : « Enfin... » et ses : (( On a aussi remarqué... »? Il lui en coûte de conclure, de rien sacrifier des ingénieuses observations qu'il tient en réserve ou qu'il rencontre en écrivant; de gré ou de force, il faut qu'il les utilise \ La Lettre sur l'ouvrage de V Influence des Passions n'a guère que deux cent cinquante lignes; je ne prétends pas qu'il y parle de tout et de tout le monde, excepté de Mme de Staël; au moins lui estelle un prétexte à critiquer un récent écrit de Necker, et les romans de Mme de Genlis, et la prose de M. G., rédacteur de la Clé du Cabinet, et la poésie de M. J. Chénier, et la parole de l'abbé Siéyès; à disserter sur les femmes auteurs, sur la différence de l'esprit et du talent, sur la gloire du savant comparée à celle de l'homme de lettres. — Et après ^ tout, peut-être est-il bien permis de bavarder à quil bavarde comme lui; peut-être aurait-il raison de ne pas s'astreindre à un ordre rigoureux dans une Lettre, dans un court article ou dans une pochade de caricaturiste, de ne point diviser sa malice en trois points comme Beaumier le Brigand sa colère -, si dans ses œuvres de longue haleine, dans des œuvres quasi didactiques où le décousu ne peut être un agrément, il savait s'en corriger.

Je crois avoir dégagé la signification de ses Lettres à Necker; quant à en retracer le plan, j'aimerais autant être condamné à lire une seconde fois le livre de Necker. En tête du discours de V Universalité de la Langue française, il dit : « Elle tient à des causes si délicates et si puissantes à la fois

1. Remarquez l'abus qu'il fait du signe : dans sa ponctuation. Chaque idée en amène une autre à sa suite.

Page 1