‹ RivarolChapitre 170 sur 203 · kl., p · texte numérisé non relu

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Politique National de (juittor et de reprendre plus d'une^ fois des questions qui, en 1789 et 1790, sont le fond mêmei du débat et dont l'aspect se modifie sans cesse. Chacun sait , qu'un journal, écrit au fur et à mesure des événements, ne^ saurait être composé comme un livre, et nous sommes tout émerveillés que celui-là se lise presque comme un livre. Nous admirons Rivarol de ne s'être pas dispersé davantage, de ne s'être pas attardé à de petites chicanes et à une peinture anecdotique, d'avoir été, en pleine bataille révolutionnaire, non pas le chroniqueur, mais vraiment l'historien des premiers mois de la Révolution. Avec leurs épigraphes qui condensent d'une façon si frappante chaque numéro, les cinq Résumés qu'il a achevés constituent un drame, historique et philosophique à la fois, oii le récit des journées d'octobre a toute la valeur d'un dénouement. Avec quelle habileté il l'a conduit ce récit qui ne compte pas moins d'une centaine de pages et qui semble n'avoir pas une ligne de trop ' ! Je mets ceux qui en commenceront la lecture au défi de s'en détacher avant d'être arrivés à la fm. Peu m'importe ici qu'il ait exagéré les torts des uns, atténué ceux des autres; il est entendu qu'il est rûyalifite ? c'est l'ordre, c'est le mouvement, c'est l'intérêt et la vie de sa narration, ou, si l'on veut, de sa plaidoirie royaliste) que je voudrais louer, que je ne louerai jamais assez.

Il peint tout d'abord à grands traits Paris en proie à la famine, l'Assemblée mécontente de la conduite du roi qui diffère son consentement aux articles de la Constitution déjà décrétés et à la Déclaration des droits de l'homme, comme si le pouvoir royal était encore maître de résister aux volontés de l'Assemblée; la formation de la légende autour

1. Voir les n°' 15, 16, 17, 18, 19, 20, 21, 22 de la 2e série auxquels je vais emprunter mes citations. Il a eu tort, à tous égards, d'y ajouter à quelques mois de là, dans les n°' 7 et 8 de la 3e série, de nouveaux détails qui forment réquisitoire contre certains grands seigneurs, le duc d'Ayen, le prince de Poix, etc., ralliés à la Révolution. C'est l'inévitable post-scriptum, mais tout à fait indépendant du récit.

du repas des gardes du corps qui fournit prétexte à l'insurrection prête à éclater, a Quelle orgie indécente, s'écriait-on, la cocarde nationale foulée aux pieds! l'Assemblée maudite et menacée! Allons punir tant de blasphèmes; vengeons la nation et enlevons le roi aux ennemis de la patrie. — Ces murmures et ces cris n'auraient pourtant produit que d'autres cris et d'autres murmures si la faction d'Orléans n'eût ramassé trois ou quatre cents poissardes et quelques forts de la halle habillés comme elles et mêlés à des espèces de sauvages portant de longues barbes, des bonnets pointus, des piques, des bâtons ferrés et d'autres armes bizarres ; hommes étranges, qu'on voyait pour la première fois à Paris, et qui parurent et disparurent avec cette dernière tempête. » Voilà le prologue.

A la page suivante, c'est le 5 octobre au matin; la place de Grève est noire de monde; l'Hôtel de Ville est pris par les émeutiers, repris par les gardes nationaux; vers midi survient La Fayette. « Le peuple lui cria, d'une voix féroce, qu'il fallait aller à Versailles chercher le roi et la famille royale; et, comme ce commandant hésitait, on le menaça du fatal réverbère. Pâle, éperdu, sans énergie et sans dessein bien déterminé, il flottait sur son cheval" au milieu de cette foule immense »,... Bientôt, il reçoit de la Commune l'ordre de se rendre à Versailles : « muni de la cédule de ces vingt bourgeois, il partit, vers les quatre heures à la tête de 18 ou 20 000 hommes, et marcha contre son roi ». Depuis cinq ou six heures déjà, sur la route de Versailles, chemine la troupe des brigands et des mégères : leur mine et leurs menaces sèment la terreur devant eux : « chacun fermait ses portes ». Dans les bois de Meudon le roi chassait paisiblement. Averti, il revient en hâte; le prince de Luxembourg lui demande s'il a quelques ordres à donner : « Eh! quoi, pour des femmes? vous vous moquez! »

A l'Assemblée, on discute violemment la lettre que le roi a fait parvenir le matin à Mounier et qui ne contient

qu'une acceptation conditionnelle des décrets. Pétion dénonce les gardes du corps; Mirabeau s'apprête à dénoncer la reine. Vers les trois heures et demie, les citoyens et les citoyennes débouchent de l'avenue, entrent à l'Assemblée en hurlant : du pain! « Le président répondit que l'Assemblée ne concevait pas qu'après tant de décrets il y eût si peu de grains; qu'on allait encore en faire d'autres, et que les citoyennes n'avaient qu'à s'en aller en paix. Cette réponse ne les satisfit pas.... Elles dirent donc au président : Cela ne suffit poi7ît, mais sans s'expliquer davantage; et bientôt après, se mêlant aux délibérations des honorables membres, elles criaient à l'un : Parle donc, député; et à l'autre : Tais-toi, c^e/?w/e. Le canon qui grondait dans l'avenue soutenait leurs apostrophes. » L'Assemblée arrête que son président, suivi d'une députation, ira présenter les articles constitutionnels à la signature du roi; de plus, « elle voulut que cette députation exigeât de sa Majesté une abondance subite pour la ville de Paris : comme si le roi, en signant qu'il n'était plus le roi et en reconnaissant forcément que tous les hommes sont libres, pouvait conjurer l'orage qui grondait sur sa tête et approvisionner Paris. »

La députation se met en marche, à pied, dans la boue, sous la pluie, escortée d'hommes en haillons, et parvient à grand'peine jusqu'au château * : « Il était cinq heures et demie, et le jour sombre et pluvieux allait faire place à la plus affreuse nuit ».... A dix, le roi se résigne et remet l'acceptation pure et simple à Mounier qui croit qu'elle va tout apaiser : « Quoi ! l'adhésion du roi à un article constitutionnel dont si peu de Français ont encore une idée claire, aurait pu dissiper tout à coup l'armée, les brigands, les poissardes, les mauvaises intentions des députés, et les complots des conspirateurs! Par quel prestige M. Mounier conçut-il cet espoir insensé? Au reste, on lui dessilla bientôt

1. 11 cite ici deux belles pages de Mounier : Exposé de ma co?iduile.

les yeux : car à peine il entra dans la salle, triomphant et annonçant l'acceptation pure et simple du roi, que la populace lui cria de tous côtés : Cela est- Il donc bien avantageux et nous fera-t-il avoir du pain ? Il fut obligé de dire no7i ; et cet honnête homme resta avec le regret d'avoir servi, contre la voix de sa conscience, les fureurs de la démagogie. »

Cependant, les députés et « la canaille » fraternisent : « On remarqua surtout la conduite de M. de Mirabeau : sûr du régiment de Flandre, des dragons, de la milice de Versailles et de l'armée qu'on attendait d'heure en heure, ce député osa sortir de la salle et se montrer dans l'avenue de Paris. Il joignait à l'habit noir et à la longue chevelure, costume du tiers état, un grand sabre nu qu'il portait sous le bras. On le vit en cet équipage s'essayer peu à peu dans l'avenue, marcher à pas comptés vers la place d'armes, et, plus aidé de sa figure que de son sabre, étonner les premiers brigands qui l'envisagèrent. On ne sait jusqu'où cet honorable membre aurait poussé sa marche, s'il n'eût pris l'air glacé des brigands pour un air de résistance ou de menace. Le malheur de M. de Mirabeau a toujours été de trop partager l'effroi qu'il cause, et de perdre ainsi tous ses avantages. Il rentra donc avec précipitation dans la salle; mais un moment après, la réflexion l'emporta sur l'instinct, et il sortit encore pour voir, comme il le dit luimême, où en était le vaisseau de la chose publique. Mais le bruit des premiers coups de fusil le fît renoncer à cette entreprise, et ce bon patriote rentra dans la salle pour n'en plus sortir. Il est du petit nombre qui ne déserta point dans cette nuit fatale, et nous devons le dire. »

Tandis que Mounier parlementait au château, et que les députés attendaient son retour, le sang avait déjà coulé. En écartant un milicien qui « tâchait de poignarder, à travers la grille, la sentinelle suisse », M. de la Savonnières, officier des gardes du corps, avait eu le bras cassé

d'un coup (le feu. « Ce fut là le signal du massacre. L'officier des gardes du corps alla tomber au milieu de son escadron qui, fidèle aux ordres du roi, ne songea point à la vengeance et garda ses rangs. Une décharge considérable fut le prix de celle modération : quelques gardes du corps et beaucoup de leurs chevaux furent grièvement blessés. » Le roi ordonne à ses gardes de regagner leur hôtel; ils se forment en colonne sous une grêle de balles, et « se retirent en bon ordre, sans jamais user de représailles. Il était environ sept heures. » Presque aussitôt le roi les rappelle. Ils reviennent, encore au milieu des coups de fusil : « à peine étaient-ils rangés devant la grille de la cour royale que le roi, toujours irrésolu et toujours malheureux dans ses résolutions, leur fit dire de se replier sur la terrasse de l'Orangerie.... Peu de temps après, sa Majesté les envoya à Rambouillet, sous la conduite du ducdeGuiche.... Il ne resta dans le château que la garde de service. »

La Fayette paraît un peu avant minuit avec son armée, se présente à l'Assemblée, puis chez le roi, place quelques sentinelles, rassure tout le monde.... A trois heures du matin, le calme et le silence ont succédé à tant de bruit. La nuit est triste et glacée. La famille royale repose en paix sur la parole de La Fayette. Il semble que tout dorme à Versailles....

Il y eut néanmoins dans cette nuit quelques personnes qui ne partagèrent point cette sécurité et qu'un esprit de prévoyance empêcha de dormir. Une surtout, pressée d'une secrète inquiétude, sortit de sa maison et monta au château. Ce témoin i, digne de foi, vit que les

1. J'ignore qui c'est; les détails qui suivent sont de ceux qui ne s'inventent pas. Rivarol, avant d'écrire son récit, s'est informé auprès de témoins oculaires; il nomme, entre autres, un ancien garde du corps, M. de la Motte; il devait avoir des amis dans les compagnies des gardes auxquelles son frère Claude-François avait appartenu. Il recueillait de toutes parts, du reste, des documents. Je retrouve, par exemple, dans ses papiers des notes sur la conduite des quatre députés de la sénéchaussée du Haut-Languedoc qui ont quitté l'Assemblée le jour de la réunion des trois ordres, des notes sur le 18 brumaire d'après une narration de Claude-François qui y avait assisté, etc.

postes étaient occupés par les anciens gardes-françaises et par la milice de Versailles, mais qu'il n y avait pas une sentinelle extraordinaire. Seulement il trouva, près de la cour de marbre, un petit bossu à cheval, qui se dit placé là par M. de La Fa'yette, et qui, sur les craintes que lui marquait notre témoin au sujet des brigands, ajouta qu'il répondait de tout; que les gens à piques et bonnets pointus le connaissaient bien. Mais, insista le témoin, puisque votre général est couché et que le château est sans défense, comment ferait-on si on avait besoin de la garde nationale? Le bossu répondit : il ne peut y avoir du danger qu'au matin. — Ce propos était effrayant; mais à qui le rendre? Le témoin parcourut la place d'armes et l'avenue de Paris jusqu'à l'Assemblée nationale. Il vit de proche en proche de grands feux allumés, et, autour de ces feux, des groupes de brigands et de poissardes qui mangeaient et buvaient. La salle de l'Assemblée était absolument pleine d'hommes et de femmes. Quelques députés s'évertuaient dans la foule. La milice parisienne était dispersée dans tous les quartiers de la ville; les écuries, les cabarets, les cafés, regorgeaient. — Telle fut la situation de Versailles depuis trois heures du matin jusqu'à la naissance du jour.

Et le jour naît. L'hôtel où restaient quelques gardes du corps est envahi. Ces gardes sont poursuivis, maltraités; quelques-uns sont tués, quinze conduits vers la grille « où on les retint en attendant qu'on eût avisé au genre de leur supplice ». Les émeutiers en égorgent encore deux qui étaient en faction au château et traînent leurs corps « tout palpitants » sous les fenêtres du roi « ou une espèce de monstre, armé d'une hache, portant une longue barhe et un bonnet d'une hauteur extraordinaire, leur coupe la tète ». Ils se répandent dans l'intérieur des salles, demandent à grands cris la tête de la reine : la reine, grâce à rhéroïque résistance de deux gardes, le chevalier de Miomandre Sainte-Marie et M. du Repaire, a le temps de s'enfuir, en chemise, parle balcon, jusqu'à la chambre du roi. « A peine avait-elle quitté son appartement, qu'une bande d'assassins, dont deux étaient habillés en femmes, entrent et pénètrent jusqu'à son lit dont ils soulèvent les rideaux avec leurs piques. Furieux de ne pas la trouver, ils se rejettent dans la galerie pour forcer l'CEil de Bœuf, et sans doute ils auraient mis la France en deuil, s'ils

n'avaient rencontré les grenadiers des anciens gardes-françaises.... »

La Fayette, en effet, « arraché de son lit au premier bruit de ce qui se passait », s'est présenté « d'un air passionné » aux grenadiers, leur a peint le danger du roi, les a entraînés à son secours. Mais l'angoisse était grande dans la chambre du roi : « La reine s'y était à peine réfugiée, que Monsieur, Madame et Mme Elisabeth vinrent y chercher un asile; un moment après arrivèrent les ministres et beaucoup de députés de la noblesse, tous dans le plus grand désordre. On entendait les voix des brigands mêlées au cliquetis des armes, et ce bruit croissait de plus en plus. Bientôt les anciens grenadiers des gardes-françaises occupèrent l'Œ^il de Bœuf, pour en défendre l'enlrée aux assassins; mais on n'en fut guère plus rassuré. Quelle foi pouvait-on ajouter à des soldats infidèles et corrompus? Une belle action étonne plus qu'elle ne rassure, quand l'intention est suspecte. Aussi tout n'était que pleurs et confusion autour de la reine et du roi. Les femmes de la reine criaient et sanglotaient; le garde des sceaux se désespérait; MM. de la Luzerne et Monlmorin se voyaient tels qu'ils étaient, sans courage et sans idées; le roi paraissait abattu; mais la reine, avec une fermeté noble et touchante, consolait et encourageait tout le monde. »

Dehors, La Fayette court, vole, se multiplie, harangue le peuple, arrache les gardes du corps prisonniers des mains de ceux qui s'apprêtaient à les frapper. L'apparition du roi à sa croisée demandant grâce pour ses gardes et promettant de partir dans quelques heures pour Paris, provoque une explosion d'enthousiasme populaire. Grand brouhaha dans la cour, où le monstre à bonnet pointu se promène, et montre avec ostentation son visage et ses bras couverts de sang; oii des poissardes, assises sur le cadavre d'un garde, mangent son cheval dépecé et rôli par elles; où les Parisiens dansent en rond autour de leur festin : « à

leurs transports, à leurs mouvements, à leurs cris inarticulés et barbares, Louis XVI, qui les voyait de sa fenêtre, pouvait se croire le roi des cannibales », Et soudain, ils crient qu'ils veulent voir la reine....

Cette princesse qui n'avait encore vécu que pour les gazettes ou la chronique, et qui vit maintenant pour l'histoire, parut au balcon, avec M. le Dauphin et Mme Royale à ses côtés. Vingt mille voix lui crièrent : Point d'enfants ! Elle les fit rentrer et se montra seule. Alors, son air de grandeur dans cet abaissement et cette preuve de courage dans une obéissance si périlleuse l'emportèrent, à force de surprise, sur la barbarie du peuple : elle lut applaudie universellement.

Tragœdia acla est. Il ne reste plus qu'à triompher des vaincus; et la description de la marche triomphale va servir ici d'épilogue :

On vit d'abord défiler le gros des troupes parisiennes : chaque soldat emportait un pain au bout de sa baïonnette. Ensuite parurent les poissardes, ivres de fureur, de Joie et de vin, tenant des branches d'arbres ornées de rubans, assises à califourchon sur les canons, montées sur les chevaux et coiffées des chapeaux des gardes du corps; les unes étaient en cuirasse devant et derrière, les autres armées de sabres et de fusils. La multitude des brigands et des ouvriers parisiens les environnait, et c'est du milieu de cette troupe que deux hommes, avec leurs bras nus et ensanglantés, élevaient au bout de leurs longues piques les têtes des deux gardes du corps. Les chariots de blé et de farine enlevés à Versailles et recouverts de feuillages et de rameaux verts formaient un convoi suivi des grenadiers qui s'étaient emparés des gardes du corps dont le roi avait racheté la vie. Ces captifs, conduits un à un, étaient désarmés, nu-tête et à pied. Les dragons, les soldats de Flandre et les Cent-Suisses étaient là; ils précédaient, entouraient et suivaient le carrosse du roi. Ce prince y paraissait avec toute la famille royale et la gouvernante des enfants, on se figure aisément dans quel état, quoique la reine, de peur qu'on ne se montrât à la capitale avec moins de décence que de douleur, eût recommandé aux princesses et à toute sa suite de réparer le désordre du matin. 11 serait difficile de peindre la confuse et lente ordonnance de cette marche qui dura depuis une heure et demie jusqu'à sept. Elle commença par une décharge générale de toute la mousqueterie de la garde de Versailles et des milices parisiennes. On s'arrêtait de distance en distance pour faire de nouvelles salves; et alors les poissardes descendaient de leurs canons et de leurs che-

vaux, pour former des rondes autour de ces deux lêles coupées et devant le carrosse du roi; elles vomissaient des acclamations, embrassaient les soldats et hurlaient des chansons dont le refrain était : voici le boulanger^ la boulangère, et le petit mitron. L'horreur d'un jour sombre, froid et pluvieux; cette infâme milice barbotant dans la boue; ces harpies, ces monstres à visage humain et ces deux têtes portées dans les airs; au milieu de ses gardes captifs, un monarque traîné lentement avec toute sa famille : tout cela formait un spectacle si effroyable, un si lamentable mélange de honte et de douleur, que ceux qui en ont été les témoins n'ont encore pu rasseoir leur imagination; ejl de là viennent tant de récits divers et mutilés de cette nuit et de cette journée qui préparent encore plus de remords aux Français que de détails à l'histoire.

Quelques lignes encore pour décrire l'arrivée des captifs à l'Hôtel de Ville, un beau cri d'appel indigné jeté à l'avenir : « Si ces annales franchissent le temps de barbarie dont nous sommes menacés... » et le narrateur a fini.

Je ne m'excuse pas d'avoir tant cité : mon seul regret est de n'avoir pu reproduire le récit dans son entier. J'en connais peu de plus dramatiques, où l'intérêt, les repos, les coups de théâtre, le crescendo d'horreur soient plus habilement ménagés \ Cela est vivant, cela, comme on dit, est vu. Je ne doute point, quant à moi, que Rivarol n'ait assisté, de quelque fenêtre de Paris ou de Versailles, au passage de l'émeute. Il s'est, en tout cas, renseigné minutieusement. Il peut y avoir une interprétation différente des faits : personne, je dis personne, non pas même Michelet, ne les a présentés avec un pareil relief et en un tableau mieux distribué. Une figure d'héroïne ressort peu à peu,

1. Ce sont des pages comme celles-là qui lui ont valu le surnom tant de fois répété de Tacite de la Révolution (voir \a. Lettre de Burke à son frère, le Réveil de M. Suleau, la Correspondance politique de Pellier, la Letti'e du député Guillermy à la municipalité de Castelnaudary, etc.). Rivarol luimême avait provoqué cette flatteuse comparaison en invoquant Tacite à la fin du n° 13 de la 2* série. Et puis, la comparaison était à la mode. Les correspondants de Mallet Dupan lui disent à lui aussi, en louant ses articles du Mercure : « C'est du Tacite », comme Voltaire écrivait à la fin de sa lettre à Duclos : « Bonsoir, Salluste ». En 1797, à Tilly qui l'appelait encore : « Mon cher Tacite », Rivarol répondait : « Vous avezgrand'raison; il y a longtemps que je me tais ».

domine enfin tous ces groupes sombres; tout semble converger vers la scène du balcon. Et lorsque Rivarol y fait paraître la reine, l'art du peintre égale, ne craignons pas de le proclamer, la tragique grandeur du réel. Quelle merveille ce serait que toute une Révolution française contée et illustrée de la sorte !

Il était donc capable d'ordonner même un vaste sujets lorsqu'il en voulait bien prendre la peine. Mais la peine est extrême pour lui. « Son imagination, dit Dampmartin, créait des plans magnifiques, soit d'histoire, soit de tragédie ^ » Ce n'est pas assez. « Un plan, dit excellemment Littré dans la préface de son Dictionnaire, quand il apparaît à l'esprit, le séduit et le captive, il est tout lumière, ordre et nouveauté; puis, lorsque vient l'heure d'exécution et de travail, lorsqu'il faut ranger dans le même cadre et dans les lignes régulières qu'il présente la masse brute et informe des matériaux amassés, alors commence l'épreuve décisive. Rien de plus laborieux que le passage d'une conception abstraite à une œuvre effective. » C'est ce passage qui est si difficile à Rivarol ; il taille et sculpte les fragments de pur marbre dont il n'a pas la patience ou l'énergie de faire un édifice. Puisqu'il lui faut, de son propre aveu, « opter entre l'ordre et le style », son choix ne saurait hésiter.

Il écrit si bien qu'en certains cas c'est presque trop bien. Sa réputation de styliste pourrait faire tort à sa réputation de penseur, tant il y a de gens intéressés à soutenir que ceux qui écrivent bien manquent d'idées. A ces gens-là il a répondu que les plus belles idées du monde « ne peuvent se passer du talent », qu'elles sont u des fonds qui ne por-

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