Chateaubriand et son groupe, II
à loisir la solution : « Raison pourquoi un sot est si obstiné et un homme d'esprit si docile. — Raison pourquoi les gens à talents * s'enivrent comme les gens du peuple, et que les gens d'esprit y répugnent », etc. : n'empêche que trois fois sur quatre la pensée est déjà frappée en médaille, et pourrait passer telle quelle dans le Discours Prélwi'inaire. Eh bien! il n'en est guère qu'il n'ait refondues et travaillées à nouveau avant de les y introduire. S'il arrive qu'il soit assez satisfait de ses mots pour les replacer dans un ouvrage après qu'ils ont déjà figuré dans un autre, il lui est bien plus habituel de se corriger en se recopiant \ Les différences sont notables entre les éditions qu'il a données en 1784, 1785 et 1797 du discours de VUniversalité, en 1787 et 1797 de l'article sur V Amitié', et le dernier texte est incontestablement le meilleur ^ Il avait retouché de sa main l'exemplaire de la Lettre sur le Globe aérostatique envoyé à Cubières S chargé de notes et de corrections un exemplaire de sa Traduction de Dante qu'Esménard emprunta et ne rendit point \ un exemplaire du Discours Préliminaire qui s'était conservé jusque vers 1870 et qui s'est malheureusement perdu ^ L'édition in-4 de ce même
1. Au XVIII* siècle, le mot désigne les chanteurs, les musiciens, etc. Par exemple, dans son joli récit, Mon séjour chez M. de Voltaire, le prince de Ligne raconte que Voltaire prit un jour « un accordeur de clavecin de sa nièce pour son cordonnier, et après quantité de méprises, lorsque cela s'éclaircit : Ah! mon Dieu, Monsieur! un homme à talents!... Je vous mettais à mes pieds, c'est moi qui suis aux vôtres. »
2. Comparer à ce point de vue la Lettre sur l'ouvrage de l'Influence des Passions, et la page 87 du Discours Préliminaire, la Lettre à la Noblesse française et les Lettres ou Mémoires à M. de La Porte et aussi le Journal Politique National; les Lettres à Necker et la citation qu'il en fait p. 211 du Discours Préliminaire, etc.
3. U a retouché l'article en plus de trente endroits, ajoutant, retranchant, éclaircissant et dégageant les phrases, mettant ici une épithète, là un point à la place d'un point et virgule, etc. Le texte du Spectateur qui a passé dans l'édition de 1808 est très certainement préférable à celui du Mercure.
o. « Criez haro sur Esménard, écrivait-il de Berlin à Manette; je veux ravoir mon Dante; lorsque je prête, je ne donne pas. »
6. Il appartenait à M. le comte Edouard de Rivarol; prêté à M. de Lescure, il s'est égaré.
SON TALENT. 2»y
Discours témoigne du soin avec lequel il en a revu les épreuves : le texte en est presque irréprochable, et V Errata qu'il y a mis est moins un relevé d'erreurs typographiques qu'une liste de changements ou additions que lui suggèrent les scrupules de son purisme. Et, je l'ai dit dès le début de ce livre, si en dépit de son exceptionnelle facilité il a laissé une œuvre inachevée, incomplète, c'est à sa mollesse, mais c'est aussi à ces scrupules-là qu'il faut s'en prendre.
« Tous les ouvrages de Rivarol sont si bien écrits qu'on voit, dit Gubières, qu'il avait fait une étude très particulière de la langue française *. » Entendons-nous. Gubières a un peu trop l'air d'oublier que sans le don de nature une étude, même très particulière, de la langue ne fait pas un écrivain, et que par exemple, s'il faut un exemple, M. le chevalier de Gubières Palmezeaux, eut-il toute sa vie étudié le vocabulaire et la syntaxe, n'en fût pas moins demeuré un piètre auteur ^ Son mot me rappelle qu'un plus récent biographe a très gravement expliqué que Rivarol devait son esprit à l'assidue lecture, dans sa jeunesse, d'un recueil de Pensées ingénieuses des anciens et des modernes ^. Ge biographe, qui avait retrouvé le recueil, est donc inexcusable de n'en avoir pas fait le même usage.
Il est vrai, au reste, que Rivarol a fait du langage un de ses plus chers sujets d'analyse et de méditation. Dans le Discours Préliminaire il lui a demandé des clartés sur le phénomène et les lois de la pensée, « la parole est en effet la physique expérimentale de l'esprit » ''. Dans le discours
2. « 11 y a des règles pour parler, et ces règles font un art qu'on appelle la grammaire. Or on a remarqué que les maîtres dans cet art, et tous ceux qui s'étudient à parler régulièrement, parlent plus mal que les autres » (P.-L. Courier, Conversation chez la comtesse d'Alhany).
3. Léon Alègre, Notices biographiques du Gard, II, p. 202, 203.