‹ RivarolChapitre 174 sur 203 · Discours Préliminaire, p · texte numérisé non relu

Discours Préliminaire, p

de r Universalité, il a indiqué co que la langue des principales nations de l'Europe révèle de leur histoire et de leurs mœurs; il y a caractérisé ces langues, fort bien la langue italienne qui lui était familière, mieux encore la nôtre : « Le Français, par un privilège unique, est resté seul fidèle à l'ordre direct, comme s'il était tout raison.... C'est en vain que les passions nous bouleversent et nous sollicitent de suivre Tordre des sensations; la syntaxe française est incorruptible. C'est de là que résulte cette admirable clarté, base éternelle de notre langue.... Quand cette langue traduit, elle explique véritablement un auteur. . . . Elle est de toutes les langues la seule qui ait une probité attachée à son génie \ » Enfin, il a entrepris son Dictionnaire, et il nous en a laissé... le Prospectus! Évidemment son Dictionnaire, s'il l'eût exécuté tel qu'il l'annonçait, eût marqué un progrès sur ceux qui existaient, quoique encore un peu trop limité au bel usage et plus littéraire que scientifique ^ : le Dictionnaire n'ayant point paru, le Prospectus, après avoir fait grand tapage, risque de passer aujourd'hui pour la plus forte gasconnade de Rivarol. Il s'y trouve certain article 8 : « n'omettre, si possible, aucune des règles et des difficultés », qui l'eût, je pense, amusé, si le Prospectus eût été d'un autre que lui. Conterai-je à ce propos qu'en 1797 il y a déjà dix années qu'il promet à son siècle la règle « du placement des épithètes avant ou après le nom »? En 1787, il se disait en mesure de l'établir et de « tirer à jamais d'embarras les étrangers, les jeunes gens et les femmes » ^. Le monstre avait gardé son secret. En 1797, vous jureriez qu'il est sur le point de le dire. Et il est mort sans l'avoir dit. Les étrangers, les jeunes

d. De V Universalité de la Langue française, p. 32, 36, 37.

2. Voir les articles 1 et 3 du Prospectus. Mais son dessein de citer les classiques à chaque article du Dictionnaire était une idée neuve et heureuse; l'édition du Dictionnaire de ^Académie de 1798 ne les cite pas encore.

3. Article sur les Nouveaux synonymes français de M. Vahbé Roubaud.

gens et les femmes resteront éternellement dans l'embarras \

Je ne devrais pas me moquer; car je sais que s'il n'a pas mené à terme l'entreprise d'un Dictionnaire, il avait très réellement fait des recherches. Recherches d'érudition? Pas précisément; il est d'un siècle où les linguistes s'appellent l'abbé Girard et l'abbé Roubaud, Court de Gébelin et Beauzée, où les hypothèses rationnelles et les délicatesses de goût tiennent lieu de connaissances historiques. Son ambition était de déterminer le chemin que les mots ont parcouru pour passer du sens primitif au sens figuré : « Je ramène les mots du point d'où ils sont partis à celui où l'imagination les a forcés d'arriver; je montre la roture de chaque famille de mots ^ ». Il ne l'a pas fait, et rien n'indique qu'il pût le faire. Ses étymologies sont terriblement hasardeuses ; il note sans se troubler : « mœurs, de demeure. Ce qui est fixe ^. » Mais c'est avec une curiosité sans cesse ravivée qu'il amasse des définitions, démêle les nuances ténues d'idée ou de sentiment qui séparent deux mots quasi synonymes \ décompose la structure de la phrase,

1. L'histoire deviendrait tout à fait comique, s'il était exact que trois années après la publication du Prospectus, en 1800, il eût écrit à l'abbé de Villefort : « J'ai trouvé enfin la règle des participes et celle du placement de l'épithète avant ou après le substantif ». 11 est bien malheureux, soupire en note l'éditeur de ladite lettre, que ce morceau se soit perdu. — Mais ce qui est plus malheureux, c'est que la lettre soit apocryphe (voir la Bibliographie^ % 5;.

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