‹ RivarolChapitre 175 sur 203 · Id · texte numérisé non relu

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4. Depuis le livre de l'abbé Girard, le petit jeu des synonymes est en grand crédit au xviii^ siècle; il se pourrait que l'origine en fût beaucoup plus ancienne et remontât jusqu'à la Préciosité. Faire des synonymes, cela consiste, comme l'observe finement Rivarol dans son article sur ceux de l'abbé Roubaud, à prouver qu'il n'en existe pas, à différencier des mots que l'usage a le tort de confondre. Gela mène, par suite, à de subtiles dissertations morales. Au fond, les petits moralistes du dernier siècle, Duclos, Sénac de Meilhan, dans leurs Considérations sur les mœurs, passent leur temps à faire des synonymes, et malgré ce qu'ils y mettent de finesse leurs œuvres nous semblent froides comme des recueils de définitions. En plus d'un passage du Discours Préliminaire, Rivarol lui aussi a fait des synonymes. Mme de Staël elle-même en avait fait.

on note les anomalies, en souligne les équivoques, essaie d'en fixer les lois. Pour lui, ce travail n'a rien d'aride. Ses Carnets fourmillent de petites observations grammaticales et d'exemples : « Je ne nierai pas que je ne sois un tel. Je doute que vous çoyez un tel. Je ne doute pas que vous ne soyez un tel. — L'usage de la particule ne décèle les étrangers et tous ceux qui ne savent pas la langue. Huber, traducteur de Winckelmann, etc., dit : ni un tel ni un tel nen font pas mention; il faut : n'e7i font mention. — L'usage du subjonctif après si ou que décèle encore l'ignorance; le même dit : cela n empêche pas qu'il n^auraity pour quil n'eût. — Différence entre assez et suffisamment, selon et suivant. — Quand vous répondez tout court non pas, c'est une expression redondante qu'on ne peut expliquer que par non, non, comme oui dà par oui, oui, vrahnent si, etc. ; ainsi non pas que je veuille vous nuire est moins bien que non que je veuille, etc. — Mauvais usage du verbe faire, il ny allait pas avec toute V impétuosité qu'il avait fait d'abord (La Rocbefoucault). — Il s'en faut bien ou beaucoup qu'il serve le Roi; il s'en faut de peu qu'il ne serve le Roi. Le premier est totalement affirmatif et sans aucun doute. — Pourquoi dit-on beaucoup de gens et bien des gens? Expliquer ceci qui a été sans réponse jusqu'ici. Une quantité de gens, une moitié des gens, un quart des voleurs, un nombre de voleurs. Partitif indéterminé, va avec de, comme beaucoup-, partitif déterminé, comme la moitié, va avec des; et bien n'étant pas partitif du tout, ni déterminé, ni indéterminé, ne ressemble ni à beaucoup ni à j)eu\ il est purement affirmatif ou confirmatif et joue le rôle de certainement. Il y a bien des gens, c'est : il y a certainement des gens; et dans il chante bien, il est d'approbation et ne signifie pas il chante beaucoup. On ne dit pas il s en faut de bien. — On dit avoir de la haine pour quelqu'un, et on a tort : parce que, de même qu'on ne peut dire avoir de Vamour contre quel-

quun, il ne faut pas dire qu'on a de la haine pour quelqu'un », etc., etc. \

En dépit de ses Carnets, de son Prospectus ou des Notes qui suivent le discours de V Universalité^ il n'est pas question de l'appeler le philologue ou le grammairien Rivarol; il faut laisser ce nom aux savants auteurs de gros livres qu'on ne lit pas. Il est un grand amoureux du Verbe. Pendant qu'il préparait son Nouveau Dictionnaire de la Langue française il se comparait à un amant obligé de disséquer sa maîtresse ^; s'il ne l'a pas disséquée, il l'a observée de très près, avec des yeux qui aiment et qui en même temps analysent. Il ne lisait rien sans analyser attentivement les belles expressions rencontrées : « Un mot par lui-même n'est rien qu'un assemblage de lettres; mais une expression est tout; c'est d'elle que les mots attendent la vie.... En vain, dit Montesquieu, il s'éleva vers le déclin de l'empire des princes qui repoussèrent les hordes du nord; il fallait bien que ces barbares, adossés aux limites du monde, refoulassent sur l'empire romain. Et ailleurs : Attila, dans sa maison de bois, levant des contributions avec des armées et des soldats avec l'or de l'empire, faisait ainsi un perpétuel trafic de la frayeur des Romains. — Certainement adossé et trafic sont des mots comme les autres, qu'on trouve dans tous les dictionnaires : mais adossé aux limites du monde, trafiquer de la frayeur des Romains, sont des expressions grandes comme l'empire, des expressions qu'on trouve dans Bossuet, Pascal, Corneille et Racine, et dont Voltaire est toujours avare dans sa prose » ^

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