Actes des Apôtres^ n
l'effet en pourrait à la longue être un peu agaçant. Du Rivarol, cela ne doit pas s'avaler tout d'un trait ^; cela se déguste à petits coups, le soir, dans un bon fauteuil, les pieds au feu, et cela ne fait point rire aux éclats. Seulement, quand on referme le volume, on a un pli narquois au coin des lèvres, Tair de quelqu'un qui prépare une malice; non, c'est qu'on rumine les siennes.
Je les préfère, quant à moi, dans les Lettres à Necker, dans le Journal Politiciue National, où elles ne se succèdent pas ainsi sans trêve et sans relâche, où elles se glissent traîtreusement au milieu d'une dissertation des plus sérieuses ou d'une narration ^ Là, elles ont tout leur prix. Se moque-t-il? Ne se moque-t-il pas? Jusqu'à quel point se moque-t-il? Quelle est sa pensée de derrière la tête? Nous sommes intrigués, tenus en éveil, et au demeurant très amusés. Il y a de quoi l'être. D'un mot négligemment jeté, il marque le point faible des doctrines et des caractères; il oppose la capacité des uns à leur ambition, les actes des autres à leurs discours, les effets aux promesses, la réalité au rêve....
N'est-ce pas un pur joyau que cette Lettre sur la caipture de Vahhé Maury^ qu'il a un jour offerte aux souscripteurs
1. Il avait soin d'écrire en tête de V Almanach (Avis sur cette nouvelle édition) : « N. B. On n'a jamais lu un dictionnaire de suite.... Ainsi les personnes qui voudront parcourir cette galerie tout d'une haleine en seront bientôt punies. »
2. Après avoir rendu compte des premiers travaux de l'Assemblée, de la séance tenue au Jeu de Paume, il dit : « Le lendemain, l'Assemblée se forma dans une église, et c'est là qu'elle fut tout à coup augmentée de la majorité du clergé.... L'éclat d'une union si désirée, rehaussé d'un peu de persécution et joint à la sainteté du lieu, formait, dit-on, un spectacle touchant. On se parla au nom de la patrie, on se félicita avec transport et on se promit mutuellement l'immortalité » (1''^ série, n" 3). Dans le récit d'octobre : « On fut enfin averti de l'arrivée du marquis de La Fayette entre onze heures et minuit. M. Mounierpria un député d'aller à sa rencontre, afin de lui faire connaître l'acceptation pure et simple du roi, et d'en instruire l'armée. Cet honnête président ofi'rait cette acceptation à tout venant et en attendait toujours les meilleurs effets » (2" série, n° 20).
3. La Lettre sur la capture... porte la date du 28 juillet 1789; il se peut qu'elle n'ait paru que quelques jours ou quelques semaines plus tard;
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de son Journal, et qui mériterait d'être reliée entre la Conversation du Maréchal (THocquincourt et du P. Canaye, et les Lettres de Paul-Louis au rédacteur du Censeur^ Gomme il traversait Péronne, il y a trouvé le fougueux abbé prisonnier des gardes nationaux qui avaient cru sauver la patrie en s'opposant à la fuite d'un aristocrate. Il écrit à une dame de ses amies — ne s'appellerait- elle pas marquise de Coigny? — pour lui narrer l'aventure. Il lui peint la Picardie en émoi; il lui trace le tableau de la petite ville empressée à se modeler sur la capitale, Péronne parodiant le Paris de 1789 comme les salons du Marais parodiaient autrefois Tllôtel de Rambouillet : c'est une comédie des Sans-culotte Ridicules. Péronne a des assemblées et un comité permanent; Péronne a une milice, et un commandant de la milice qui, si la chose se passait à Tarascon, aurait nom Bravida : « Le La Fayette des Picards est un ancien sergent, boiteux et borgne, qui s'était déjà signalé dans deux ou trois émeutes populaires où il avait perdu l'œil qui lui manque. Il nous a raconté avec beaucoup de complaisance toutes les peines qu'il avait prises pour enrégimenter cent vingt Picards et leur procurer des cocardes i et un fusil. » Que font tous ces braves? Ils attendent les brigands, les brigands dont tous les journaux de Paris annoncent sans cesse la venue, dont le fantôme a suffi pour mettre toute la France en armes, et que d'ailleurs personne n'a jusqu'ici rencontrés. Rivarol va d'un groupe à l'autre, cause avec un « gros chanoine en cocarde » qui est l'abbé Fauchet de l'endroit, avec le maire qui « n'est pas des trois académies, comme M. Bailly », mais qui a été « nommé par acclamation ainsi que lui », et qui est « marguillier émérite et maître d'école ». Puisqu'à Péronne tout se fait à l'instar de Paris, pourquoi, demande-t-il ingénudans les diverses éditions du Journal elle forme d'ordinaire le vingt-quatrième numéro, mais non numéroté, de la 1'^ série. Elle fut ensuite publiée en une mince plaquette dont il existe un exemplaire à l'hôtel Carnavalet. Bertrand de Molleville l'a réimprimée dans son Histoire de la Révolution.
ment à ceux qui entourent Maury, l'abbé « épave », pourquoi la nation ne massacre-t-elle pas ses prisonniers à Péronne de même qu'à Paris? pourquoi « les Péronnels et les Péronnelles » se privent-ils « de ces exécutions qui font d'abord tant de plaisir et ensuite tant d'honneur aux Parisiens? » — « Messieurs! Messieurs! a repris gravement le maire de la ville, Paris a droit d'exécution sur tout le royaume; mais nous ne tuons jamais que des Picards, car nous ne sommes pas précisément la nation, comme les Parisiens. M. l'abbé Maury est un transfuge des Etats généraux. Ceci est délicat; nous attendons les ordres de l'x^ssemblée nationale : elle nous tirera d'embarras. » Hélas! L'Assemblée ordonne de rendre la liberté au captif, et toute la ville de Péronne en reste cruellement mortifiée : « on avait fait des frais, on s'était équipé pour le conduire à Paris, on s'était flatté de donner une grande preuve de zèle à l'Hôtel de Yille, et d'efFacer peut-être le souvenir du supplice de MM. Foulon et Berthier en faisant un peu brûler M. l'abbé Maury. H fallait renoncer à de si douces espérances et relâcher sa proie. » Sur quoi, le conteur prend galamment congé de madame, avec le regret de n'avoir pas tous les jours « des abbés Maury à lui conter ».
11 a eu de superbes cris d'indignation, des anathèmes où la ligne de prose vibre comme un ïambe. L'invective est d'un beau jet à la fm du Discours Préli7ni7iaire où il appelle la réprobation des siècles futurs sur les hommes de la Terreur; l'invective est d'une extrême virulence dans certains passages de ce même Journal qu'il pourrait y avoir intérêt à opposer à tel ou tel morceau des Châtiments. « Etait-ce donc à toi à commencer une insurrection, ville insensée! s'écriait-il après le meurtre de Foulon \ Ton Palais-Royal t'a poussée vers un précipice d'où ton Hôtel
1. Pourtant il aimait bien Paris et il l'avait chanté avant les années sanglantes (voir le discours de V Universalité, p. 16).
de Ville ne te tirera pas; l'herbe croîtra un jour dans tes sales rues. Pour te perdre, il n'est pas besoin de te prendre : il n'y a qu'à te quitter. C'est aux provinces à t'assiéger de loin; que, par un blocus aussi heureux pour elles que funeste pour toi, elles cessent de t'envoyer leurs denrées que tu consommes, leur argent que tu dissipes, leurs enfants que tu corromps; qu'elles cessent un jour, et tu n'es plus *! » Il excelle à finir ces grands couplets sur un trait court, à la La Bruyère. Mais l'énergie du trait, la vigueur toute latine de l'hyperbole me cachent mal le rhéteur : « Je vais passer à des hommes qui bravent le pouvoir de la parole par la puissance de leurs crimes. Ah! si le Ciel eût voulu qu'à côté des grands criminels il s'élevât toujours un grand écrivain, vous ne braveriez point les châtiments de l'histoire, Sieyès, Barnave, Target, La Clos, Sillery, Mirabeau, et vous tous, conseillers, directeurs et satellites d'un prince coupable! Comme vos devanciers, les Narcisse, les Tigellin, vous trembleriez sous les verges d'un
Tacite » ^ Il est là moins près de Tacite que de Juvénal.
Dès que le sarcasme se mêle à ses injures, elles valent mieux. Il y aurait à citer plus d'une phrase comme celle-ci dont la chute est si bien préparée et révèle le maître écrivain : « Le marquis de la Fayette promit d'être un héros; M. Bailly promit d'être un sage; l'abbé Sieyès dit qu'il serait un Lycurgue ou un Platon, au choix de l'Assemblée; M. Chassebœuf parla d'Erostrate^; les Barnave, les Pétion, les Buzot et les Target engagèrent leurs poumons; les Bussi de Lameth, les Guépard deToulongeon et les Bureau
1. Journal Politique National^ l^c série, n° 11. Serait-ce là cette « savante dissertation sur les moyens kaffamer Paris » que La Harpe dénonçait patrioliquement dens une lettre au Mercure, du 19 décembre 1789, dont j'ai déjà fait mention? Monsieur de La Harpe, vous n'y voyez plus clair, prenez garde; votre bonnet rouge vous tombe sur les yeux.
2. /rf., 2* série. Le « prince coupable » est le duc d'Orléans.
3. Il accusait Chassebœuf de Volney d'avoir excité les fureurs des paysans de l'Anjou et provoqué l'incendie des châteaux. Volney n'a pas besoin que je le justifie.
de Puzy dirent qu'ils feraient nombre; on ne manquait pas de tartuffes; le Palais-Royal promit des malfaiteurs, et on compta de tous côtés sur M. de Mirabeau »'.
En somme, quoiqu'il ne déteste pas les coups droits, — il y en a de terribles dans ces Promnciales dont le souvenir le hante, — la raillerie dé^-uisée sous un air d'inditférence ou de gravité, de respect ou d'admiration, mais enfin dég-uisée, lui est plus habituelle. Si habituelle que quand il appelle un chat un chat, l'effet a je ne sais quoi dimprévu qui nous amuse et l'amuse lui-même : « Dans la même séance, un imbécile, nommé Régnaud, de Saint-Jean d'Angély (et je dis que ce M. Régnaud est un imbécile, de peur qu'on ne m'accuse de faire des épigrammes)... » -. Il en a fait sans cesse, et ses colères ont pris le même tour que sa gaîté. Quel ton pouvait mieux convenir à celui qui a toujours préféré le rôle de critique au rôle d'acteur et qui s'intéresse à tout sans se dévouer à rien? C'est lui, n'en doutons pas, qui a donné à Peltier et à son groupe la note sur laquelle ils chansonnaient les décrets de l'Assemblée : c'est lui qui leur a enseigné à insulter la Révolution en affectant d'en glorifier les idées et les hommes, en se disant les « apôtres » de la Révolution. Les écoliers avaient la main lourde, et leur imitation est gauche. On n'imite pas le sourire de Rivarol; et dès qu'il ne sourit plus, Rivarol n'est plus tout à fait lui. La presque constante solennité du Discours Préliminaire nous déroute, et nous avons hâte de revenir à ses autres œuvres, oij sa raison, son bon sens, son bon goût et aussi sa passion politique sont assaisonnés d'ironie. Dirai-je que cette ironie, si concentrée et si délectable, à la fois si caustique et si enjouée, plus jaillissante et pourtant aussi littéraire que celle de Paul-Louis, a un
1. Journal Politique National, 2^ série, n° 6. — Voir à la fin du n° 17 de la 2" série une autre phrase qui s'achève de semblable façon sur le nom de Mirabeau; et de même au n° 1 des Actes des Apôtres.