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rien de perfidie de plus que celle de Paul-Louis et de tous nos autres princes du pamphlet? Dirai-je que sa science de l'antiphrase et de l'équivoque, des sous-entendus et des insinuations dépasse un peu la limite où s'arrête le génie français et nous rappelle que Rivarol est issu des Rivaroli?
Ce qui est bien, en tout cas, d'un homme du Midi, et presque d'un Oriental *, c'est son goût du langage imagé.
Du langage imagé plus que du pittoresque. Nous avons vu, dans son récit d'octobre, qu'il sait noter une attitude, un costume, peindre une scène de la réalité. Soit qu'il y évoque à nos yeux le geste tragique de Témeute qui passe, la cohue bizarre où le petit manteau noir des députés du tiers s'agite et bat de l'aile parmi les blouses et les uniformes bleus, derrière la grille l'escadron des gardes du corps impassible et correct comme à la parade, à l'intérieur du château l'affolement des courtisans autour de celle qui semble devenir reine en perdant sa couronne ; soit qu'il répande sur cette agonie de la royauté la grise et triste lumière d'une journée d'automne : il fait de la belle et grande peinture. Ceci est rare, même dans son Journal ^ Il n'y pré-
1. Barbey d'Aurevilly l'appelait « un asiatique » au sens où les Latins prenaient ce mot (article du Constitutionnel^ 19 août 1880). Mais quel nom donnerons-nous à Barbey d'Aurevilly qui, dans cet article, après lecture du Journal de Rivarol, s'écrie : « Je viens de lire ces pages concentrées.... Et je n'ai rien vu de plus beau, je l'avoue, que cette martingale du bon sens politique mise à l'hypogrifFe de l'imagination....»
2. Il y aurait néanmoins à citer les pages où il a décrit l'aspect de Paris à la veille de la prise de la Bastille (1'^ série, n° 1) et les pages saisissantes où il a raconté le départ de Louis XVI pour Paris et sa réception à l'Hôtel de Ville le 17 juillet 1789 (1'" série, n"" 8 et 9). Là se trouve un mot qui fit une vive impression sur les premiers lecteurs de son Journal : «< M. de Lally-Tollendal, député dont nous avons déjà parlé, harangua aussi Sa Majesté; mais ses apostrophes étaient pour les assistants. Le voilà, criait-il, le voilà ce roi! et il continua sur ce ton une longue et pathétique paraphrase de VEcce homo! Car les mômes circonstances amènent les mêmes expressions » (voir VHistoire de la Révolution, t. II, de Bertrand de MoUeville qui proteste contre cette assimilation trop ingénieuse).
SON TALENT. î^07
sente pas l'histoire de la Révolution, comme faisait Chamfort, en une succession de tableaux; il laisse à d'autres le soin de décrire les événements : son affaire à lui est d'en analyser les causes et les conséquences. La substance de ses œuvres est philosophique. Tl vit avec Fidée.
Mais il se fait une loi de prêter un corps et un visage à l'idée la plus abstraite : « Quand on a des observations subtiles à faire, on ne saurait employer trop d'imag-es. Il serait aisé de prouver que le style figuré est toujours le plus clair et le plus précis : ôtez l'imagination, l'esprit humain ne vole plus, il se traîne à pas lents sur les objets, et ternit tout ce qu'il touche » *. « L'esprit le plus sec ne parle pas longtemps sans métaphores; et s'il paraît s'en garantir à dessein, c'est que les images qu'il emprunte, étant vieilles et usées, ne frappent ni lui ni ses lecteurs. On peut dire que\ Locke et Gondillac, l'un plus occupé à combattre des erreurs et l'autre à établir des vérités, manquaient également tous deux du secret de l'expression, de cet heureux pouvoir des mots qui sillonne si profondément l'attention des hommes en ébranlant leur imagination. Leur saura- ■ I t-on gré de cette impuissance? Dira-t-on qu'ils ont craint de se faire lire avec trop de charme, ou que le style sans figures leur a paru plus convenable à la sévérité de la métaphysique? Je pourrais d'abord prouver qu'il n'existe pas de style proprement direct et sans figures; que Locke et Gondillac étaient figurés malgré eux ou à leur insu; qu'enfin ils ont souvent cherché la métaphore et les comparaisons, et on verrait avec quel succès; mais ce n'est pas
1. Sur les Nouveaux synonymes français de M. Vabbé Roubaud. Il cite dans cet article une belle phrase « d'un ouvrage qui va paraître •». Je crois que l'ouvrage en question n'a jamais paru, et que la phrase est simplement extraite de l'un de ses Carnets. Chènedollé n'hésite pas à la lui attribuer dans V Esprit de Rivarol. Elle a bien l'air, en elïet, d'être de lui: < Les idées font le tour du monde; elles roulent de siècle en siècle, de langue en langue, jusqu'à ce qu'elles s'enveloppent d'une image sublime, d'une expression vivante et lumineuse qui ne les quitte plus; et c'est ainsi qu'elles entrent dans le patrimoine du genre humain ».
ici mon objet. Notre grand modèle, la nature est-elle donc sans images, le printemps sans fleurs, et les fleurs et les fruits sans couleurs? Aristote a rendu à l'imagination un témoignage éclatant, d'autant plus désintéressé qu'il en était lui-même dénué, et que Platon, son rival, en était richement pourvu. Les belles images ne blessent que l'envie *. »
Il est allé plus loin, jusqu'à ébaucher la fameuse théorie des Correspondances que les décadents ont de nos jours poussée à l'absurde. 11 dit dans une note de son Dante : « On trouve encore dans le Dante une expression très hardie, et qui se présente sous plusieurs formes. C'est le soleil qui se tait, un lieu muet de lumière, une clarté enrouée; tout cela revient au silentia lunae, au clarescunt sonitus de Virgile. Cet artifice de style n'est autre chose qu'un heureux échange de mots que nos sens font entre eux : l'œil juge du son, en disant un son brillant; le gosier, de la lumière, en disant une clarté enrouée. Racine a dit aussi : je veîTai les chemi^is parfumés : et c'est la vue qui empiète sur l'odorat. L'aveugle-né qui entendant une trompette disait : cest du i^ouge, voyait par l'oreille et parlait en poète; le son était éclatant pour lui, comme le rouge l'est pour nous \ » N'est-ce pas le sonnet de Baudelaire :
La Nature est un temple où de vivants piliers Laissent parfois sortir de confuses paroles : L'homme y passe à travers des forêts de symboles Qui l'observent avec des regards familiers.
Comme de longs échos qui de loin se confondent Dans une ténébreuse et profonde unité,
1. Discours Préliminaire, p. 143-144; et aussi p. 77. Voir également le discours de V Universalité, p. 38 et 39, l'article VI du Prospectus cVun Nouveau Dictionnaire, sa conversation avec ChênedoUé {C hateaubriand et son groupe, II) et le thème qu'il y développe : « Le poète n'est qu'un sauvage trèsingénieux et très-animé chez lequel toutes les idées se présentent en images. »
2. Traduction de V Enfer, chant V, note 9. En vertu de la même « correspondance », M. Verlaine, par exemple, dit de telle marche de Wagner qu'elle est « or et fer «. •
Vaste comme la nuit et comme la clarté, Les parfums, les couleurs et les sons se répondent. Il est des parfums frais comme des chairs d'enfants, Doux comme les hautbois, verts comme les prairies, etc.
Laissons là le théoricien, et voyons Rivarol à l'œuvre. Il ne s'est fait une loi de traduire sa pensée en image que parce que ce lui est un besoin. Ecoutons-le causer : une machine aperçue en Angleterre, dans quelque manufacture, est « une espèce de géant qui avec cent bras n'a qu'un estomac >> *; voici des parvenus, hier laquais, aujourd'hui millionnaires : « ils ont sauté du derrière de la voiture en dedans, en évitant la roue ^ » ; le chevalier de P. est d'une malpropreté remarquable : « il ferait tache dans la boue ^ » ; Palissot, tour à tour transfuge de la religion et de la philosophie, « ressemble à ce lièvre qui, s'étant mis à courir entre deux armées prêles à combattre, excita tout à coup un rire universel * ». — « Les journalistes qui écrivent pesamment sur les poésies légères de Voltaire sont comme les commis de nos douanes qui impriment leurs plombs sur les gazes légères de l'Italie ^ ». — Quand il fut présenté à Voltaire» ils eurent une conversation sur les mathématiques et principalement sur l'algèbre : « Eh bien ! disait Voltaire, qu'est-ce que c'est que cette algèbre où l'on marche toujours un bandeau sur les yeux? — Il en est, répondit-il, des opérations de l'algèbre comme du travail de vos dentelières qui, en promenant leurs fils au travers d'un labyrinthe d'épingles, arrivent, sans le savoir, à former un magnifique tissu ^ »
Puis, ouvrons ses livres. Fait-il de la critique, dans la
- 1. Esprit de Rivarol.