‹ RivarolChapitre 191 sur 203 · Id., V^ série, n · texte numérisé non relu

Id., V^ série, n

3. Discours Préliminaire, p. 40. — Mettrai-je en regard de cette malheureuse phrase, la plus malheureuse, je crois, qu'on puisse relever dans son œuvre, une des plus belles qu'ait écrites Chateaubriand : « Les ouvrages des anciens se font reconnaître, nous dirions presque à leur sang. C'est moins chez eux, ainsi que parmi nous, quelques pensées éclatantes, au milieu de beaucoup de choses communes, qu'une belle troupe de pensées qui se conviennent et qui ont toutes un air de parenté : c'est le groupe des enfants de Niobé, nus, simples, pudiques, rougissants, se tenant par la main avec un doux sourire, et portant, pour seul ornement, dans leurs cheveux une couronne de fleurs » {Génie du Christianisme). Ceci n'est plus de la mythologie, mais de la statuaire grecque. Quelle joie pour les yeux qu'un pareil style!

que les philosophes lui avaient ouvert de leurs mains et pavé de leurs têtes : époque où sur une surface de trente mille lieues carrées, six cent mille Français se trouvèrent tout à coup sans asile et sans issue; où chaque loi ajoutait à la lâcheté plus encore qu'au désespoir; où 4'on ne savait plus que gémir, payer et mourir; où tout était en réquisition et dans les fers; où tout l'ut victime et bourreau : époque sans exemple, où les pères et les enfants poussés par milliers aux frontières y venaient en tremblant pour y faire trembler l'Europe; ils y arrivaient, dis-je, courbés par la crainte, mais, grâce à la politique des puissances, ils y trouvaient d'abord la brillante distraction des victoires qui les relevait, et on vit pour la première fois peut-être la peur orgueilleuse et l'orgueil tremblant : on vit la première armée <iui ait encore marché entre la terreur et la gloire, entre les triomphes et l'échafaud; et cependant la nation écrasée au dedans, et redoutée au dehors, consternée de ces massacres sans fin et confuse de ces ■victoires sans fruit, attendait en frémissant un nouveau Dieu et un gouvernement inconnu.... L'agonie de ce peuple a duré quatorze mois, et il n'a pas tenu aux ennemis de l'humanité, tant intérieurs qu'extérieurs, que le dernier Français ne se soit enfin trouvé en présence du dernier bourreau ^

Cette effroyable crise s'est appelée gouvernement révolutionnaire : expression indéfinissable, monstrueuse alliance de mots préparée parla philosophie du siècle!... Le signal est donné : plus d'autorités constituées : tout est comité ou tribunal révolutionnaire : la souveraineté du peuple est suspendue; ses représentants, déclarés inamovibles, ne sont plus inviolables; car il faut que l'un meure et que l'autre règne, La nation entière tombe à la fois en état d'interdiction et de conspiration ; mineure pour agir et majeure pour le supplice : elle tombe et se débat sous le poignard de cent mille assassins.... Quel est ce char mystérieux, immense dont les roues innombrables vont

. 1. Il y aurait de nombreux rapprochements à marquer entre le Discours Vréliminaire et VEssai sur les Révolutions. Les deux œuvres ont paru la même année 1797, à quelques semaines de distance, l'une à Hambourg et l'autre à Londres. VEssai met, lui aussi, en scène le citoyen qui reçoit l'ordre de partir pour l'armée : «■ Frappé comme de la foudre, il ne sait ■s'il veille : il hésite, il regarde autour de lui, il aperçoit les lèles pâles et les troncs hideux des malheureux qui n'avaient peut-être refusé de marcher à la première sommation que pour dire un dernier adieu à leur famille.... Ce citoyen, la guillotine sous les yeux, et ne trouvant qu'un seul asile, part le désespoir dans le cœur. Bientôt rendu aux frontières, la nécessité de défendre sa vie, le courage naturel aux Français... lui font oublier qu'il -a été conduit là malgré lui; il devient un héros. » — Voyez également un peu plus loin le tableau de la Terreur à Paris : « Le coutelas des guillotines tombe nuit et jour, » etc. — Dans la préface de 182G il y a mieux qu'une rencontre avec Rivarol; il y a une réminiscence : « Ces impies et -ces fanatiques acharnés à se détruire, s'ils étaient les maîtrss, ne s'arrêteraient qu'au dernier bourreau et à la dernière victime ».

SON TALEiNT. 317

en tous sens, chargé d'échafauds, de têtes coupées et de sceptres brisés? C'est le char de la Révolution. Et ce peuple hideux et couvert de haillons, aux yeux hagards, aux bras ensanglantés, qui se presse

autour du char? C'est le peuple de la Révolution Mais le char

avance, aplanissant tout; il roule continuellemeat dans les places publiques, dans les rues, devant les portes ^ ; parcourant la France^ traînant ou écrasant mille victimes par jour, et la nuit ne ralentit pas sa course. Sur le char est assise la Révolution, le soupçon en, avant et la hache à la main. Le bruit lugubre de sa marche couvre celui de la guerre, et le canon qui tue au loin parait doux et brillant à desimaginations profondément épouvantées des coups imposants, perpétuels et sourds de la guillotine. Point de douleur éclatante : tout est glacé d'horreur. Point de retour sur sa fortune et sur sa famille : tout est à la Révolution. Point de pitié pour la jeunesse et l'innocence : tout est nécessaire. 11 faut que le sang coule, que les villes tombent, que la nation diminue : il faut que le brigand aguerri et que le pauvre oisif, brute et féroce, mettent la France à leur portée. Je n'entends qu'un cri : la Révolution ira, le char avancera. Eh! quoi, tant de villes sans communication, tant de bouches sans murnjure, tant de population sans mouvement? la terreur comprime tout : la terreur isole tout. Vieux respects, propriétés antiques, droits, humanité, vous êtes des conspirations : sanglots étouffés, soupirs et gémissements, vous êtes des signes de contre-révolution : la terreur est la justice.... Cependant les maisons se ferment, les chemins se couvrent d'herbe, et les murailles de listes mortuaires. Quel silence.^ la nation entière est aux écoutes : quelques journaux lui disent froidement les décrets du jour et le nombre des morts.

Tout Français est soumis, rampant, fidèle, et tout Français est suspect : on passe, on s'examine à la dérobée, de peur de se reconnaître; on se reconnaît pour s'éviter. Quand on marche au supplice,, il n'y a qu'une ancienne réputation ou quelque rôle éminent dans la Révolution qui vous attire un regard, un mot ou quelques féroces applaudissements de ce peuple occupé, et le spectacle du lendemain vous efface à jamais ^.

1. Paul-Louis, d'imagination moins opulente, faisait modestement asseoir la Liberté dans un coche : « Il va, mes chers amis, et ne cesse d'aller. Si sa marche nous paraît lente, c'est que nous vivons un instant. Mais que de chemin il a fait depuis cinq ou six siècles! A cette heure, en plaineroulant, rien ne le peut arrêter » (fin du Pamphlet des pamphlets). D'où je conclus que Paul-Louis avait été un peu imprudent de crier : « Dieu, délivre-nous du malin et du langage figuré! »

2. Discours Préliminaire, p. 231 à 234. Chênedollé a mis là-dessus desrimes, au chant IV de son Génie de l'Homme :

Quel est ce char sanglant, mystérieux, immense, Dont la roue en tout sens va, revient et s'élance, etc.

Quoique cette belle déclamation offre quelque analogie avec certains passages de Chateaubriand que j'ai cités en note S et plus encore peut-être avec la préface de la Confession d'un Enfant du Siècle, l'éclat en est trop factice, il y a là dedans trop de figures et de fleurs de rhétorique pour que j'y voie commencer le romantisme. Colorer la prose française qui se mourait de chlorose et d'anémie, la prétention en était excellente. La prose de Voltaire, d'un dessin si souple et si juste, n'est que du dessin. Le difficile était de n'employer que des couleurs vraies. Pour ramener dans notre littérature les sensations de l'artiste et les visions du poète, il fallait plus que les qualités dont Rivarol était doué. Il fallait que les conditions d'existence, et, pour tout dire d'un mot, que les âmes fussent enfin changées; il fallait que l'écrivain, prosateur ou poète, il n'importe, eût franchi le seuil des paradis artificiels où s'étiolait la vieille France, et qu'il eût retrouvé aux champs la nature, au foyer l'homme, dans la solitude Dieu. Malgré ses hardiesses et ses fulgurances, le style de Rivarol ne venait pas faire une révolution et n'était que du classique flamboyant. C'est encore à la raison que son talent sait le mieux plaire; il n'ébranle pas fortement l'imagination, et ne dit rien du tout au cœur.

\. Veut-on un modèle du splendide langage auquel aspirait Rivarol, dont il a maintes fois approcha dans le Journal Politique National ou dans le Discours Préliminaire, d.\\qne\ il n'a pas véritablement atteint? La chute de Charles X et l'avènement de Louis-Philippe ont inspiré à l'auteur des Mémoires d'Outre-Tombe ce début de chapitre : «• Vous venez de voir la royauté de la Grève s'avancer poudreuse et haletante sous le drapeau tricolore, au milieu de ses insolents amis; voyez maintenant la royauté de Reims se retirer à pas mesurés, au milieu de ses aumôniers et de ses gardes, marchant dans toute l'exactitude de l'étiquette, n'entendant pas un mot qui ne fût un mot de respect, et révérée même de ceux qui la détestaient. Le soldat, qui l'estimait peu, se faisait tuer pour elle; le drapeau blanc, placé sur son cercueil avant d'être reployé pour jamais, disait au vent : saluez-moi : j'étais à Ivry; j'ai vu mourir Turenne; les Anglais me connurent à Fontenoy, j'ai fait triompher la liberté sous Washington; j'ai délivré la Grèce, et je flotte encore sur les murailles d'Alger! »

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