Carjiets
Mais rantidoto, si nécessaire au déclin du dernier siècle, n'était pas dans la sottise : il était dans le cœur. Rivarol le savait; il l'avait dit éloquemmcnt : il n'a pas dépendu de lui de se métamorphoser. Que de fois, tandis que je lisais ses œuvres, m'est revenue à la mémoire la vieille formule : (( 11 s'en faut de rien qu'il n'y ait là du grand ». 11 n'y aurait fallu, en effet, qu'un peu plus de chaleur et de force dans son âme.
11 a compris tout ce que l'intelligence peut à elle seule comprendre, et c'est beaucoup : est-ce vraiment assez? La plus haute raison, sans le secours de quelque chose qui ne vient pas d'elle, reste en deçà de la vérité. Je crains qu'en exprimant tant de pensées fines ou profondes, en n'exprimant même que de ces pensées-là, il n'ait eu qu'une incomplète vision de la vie et des événements dont il était le témoin. Il a vécu au milieu d'un drame et d'une épopée où le génie aimant d'un Michelet voit plus clair que l'esprit analytique d'un ïaine. Il avait le droit de discuter, de combattre les idées de la Révolution : quelque admiration que m'inspire l'étincelante et forte critique qu'il en a faite, je m'afflige qu'il ait assisté à un prodigieux spectacle sans en avouer une seule fois la grandeur. Chateaubriand, de Maistre lui-même ont senti ce qu'il y avait de sublime dans l'élan de tout un peuple vers la justice et la liberté, dans le frisson qui secouait soudain le vieil univers. A Pélersbourg, à Berlin, plus d'un ci-devant, en dépliant le soir la Gazette, en y lisant les noms qui, après un siècle écoulé, sonnent à nos oreilles une si magnifique fanfare : Valmy, Jcmmapes, Arcole, Rivoli, Marengo, oubliait un moment ses rancunes pour ne songer qu'à la gloire de la patrie et crier : Vive la France! Combien j'aurais voulu surprendre de ces tressaillements d'involontaire enthousiasme chez Rivarol! Non, toujours le dépit et l'indignation à l'idée qu'aux massacres de là rue ont succédé ceux du champ de bataille, et que la civilisation est enrayée.
COiNCLUSION. 321
Comment ne s'est-il pas aperçu que, pour être cruelle et brutale, l'œuvre de la Révolution n'était pas une œuvre de mort, que la vie palpitait sous tant de décombres, et qu'à tout prendre la France de 1800, la France du Consul déjà presque Empereur, était plus glorieuse et plus belle que celle du pauvre Louis XVl? Comment n'a-t-il pressenti que les arts même sortiraient de la tourmente ainsi que d'une renaissance *? Il a eu beau émettre une foule de prédictions qui se sont réalisées, d'observations qui se vérifient autour de nous : il n'est pas un grand voyant.
Aussi n'a-t-il pas subjugué les âmes. Elles vont éternellement vers ceux que le réel, que dis-je? vers ceux que les progrès réalisables ne contentent pas, et qui ont la folie de l'idéal. Elles croient qu'en fait de progrès il faut demander trop pour obtenir assez, et l'anti-Rousseau ne saurait avoir sur elles Fempire de Jean-Jacques.
Mais Rivarol a gardé, il aura toujours des amis dans le petit groupe des purs lettrés. Il n'a écrit que pour eux, il ne peut être connu et goûté que d'eux seuls, et il leur en est d'autant plus cher. Des nouvelles formes de sottise dont la liberté de la presse et la démocratie avaient doté la France, ils savent qu'il a été le premier à saisir, à noter d'un trait de plume le ridicule ou le danger, et que ses railleries, loin de vieillir, n'ont jamais eu plus de sel et d'àpropos qu'un siècle après sa mort. Ils chérissent en lui, non seulement le prosateur orfèvre jusque dans sa besogne de publiciste, mais la parfaite expression de tous les dédains qui, aujourd'hui encore, font d'eux une aristocratie. Ils lui restent fidèles, parce qu'il avait bien du talent
1. « A. Ne pensez-vous pas que le changement arrivé dans la constitution sera nuisible aux beaux-arts?
B. Au contraire. Il donnera aux âmes, aux génies, un caractère plus ferme, plus noble, plus imposant. Il nous restera le goût, fruit des beaux ouvrages du siècle de Louis XIV, qui, se mêlant à l'énergie nouvelle qu'aura prise l'esprit national, nous fera sortir du cercle des petites conventions qui avaient gêné son essor. » (Chamfort, Dialogue XXXIX, écrit vers 1792.)
et qu'il adorait le talent; parce que l'histoire de sa vie est celle d'une continuelle bataille contre toute médiocrité, et qu'à une époque où la littérature se fait de plus en plus un négoce, il y a plaisir à évoquer, ainsi qu'une épigramme posthume de M. de Rivarol, l'élégant désintéressement de cette vie donnée toute au culte de l'esprit. Tant qu'il y aura chez nous des amoureux de l'esprit et du talent, tant que la pambéotie, qu'il redoutait par-dessus tout, n'aura pas achevé d'envahir le monde, et que les barbares, à qui il a si crânement tenu tête, n'auront pas fait sauter l'Acropole, son œuvre, d'exquise qualité littéraire, survivra. Que si, après l'avoir savourée, beaucoup d'entre nous ne s'en contentaient pas, et, à l'exemple de Ghênedollé, désertaient la maisonnette de Hamm à la recherche d'un René, c'est qu'ils sont nombreux ceux qui, plus encore que de penser et de comprendre, ont besoin de sentir et d'aimer.