DOCUMENTS ET PIÈCES JUSTIFICATIVES
§ 1- Généalogie et Noblesse de Rivarol.
Acte de mariage d'Antoine-Roch : copie délivrée le 23 août 1820 par le maire de Nimes, signée de lui et légalisée au tribunal civil. J'en retranche les formules en style notarié et les noms illisibles des témoins.
Van il 20, 22 mai, après trois publications... du mariage entre sieur Antoine-Roch Riveroli \ natif du lieu de Vinsaly au diocèse de Navarre dans le Milanais, fils If^gitime et naturel de défunts sieur Jean Riveroli, officier des troupes du duc de Milan, et demoiselle Anastasie Rineliy, résHant depuis quelques années en celte ville de ISismes, le dit sieur Riveroli procédant comme personne libre et majeure selon qu'il nous conste ^ par un certificat couché au pied de son baptistère le 2 décembre 4119, signé par Messire Jean-Simon Turchelly prêtre et recteur de la dite paroisse de Vinsaly, dûment légalisé par Messire Jacob-Antoine Casenas, vicaire général du dit diocèse de Novarre le 4 6 du dit mois de décembre, souscrit Cherchay ^ avec le sceau, que le dit sieur Rivaroli a remis au sieur Achard notaire royal de cette ville de JSismes, d'une part, — et demoiselle Jeanne Ronnet, originaire de la ville dAlais, fille aussi naturelle et légitime d'André Bonnet, maître
1. Quelques lignes plus bas : Rivaroli. Ce détail nous rappelle qu'il peut y avoir de l'a peu près même dans les actes de l'état civil, clans ceux tout au moins du vieux temps.
•2. C'est le mot latin constat : « ainsi qu'il nous est prouvé ».
3. Une autre copie du même acte non légalisée porte Charolus, ce qui me semble une meilleure lecture. Signalerai-je d'autres différences, Casemiis au lieu de Casenas, Turchelles au lieu de Turchelly, messire Jean Rivaroli, dame Anastasie de Dinely au lieu de sieur... et de demoiselle..., Françoise Donzet au lieu de Françoise Donzel? Des deux textes je reproduis naturellement celui qui est légalisé.
tailleur d'habits de la dite ville, et de Françoise Donzel, résidant au du JSismes depuis environ trois ans, d'autre part^... noiis leur avons donné la bénédiction nuptiale... en présence de..., qui ont signé avec nous: répoux illiltéré, et Vépouse a signé avec nous, etc.
L'extrait de baptême d'Antoine-Roch fixe la date de sa naissance : le août 1685. J'en ai comparé trois copies que j'ai trouvées identiques, l'une envoyée en 1801 à la famille de Rivarol par les soins du vicaire général du diocèse de Novare, une autre envoyée par le même, contresignée le 30 décembre 1810, par le curé de Vinsaly et légalisée par le préfet, une troisième envoyée le 10 décembre 1820 par le curé de Vinsaly. Ce dernier envoi était accompagné d'une lettre du curé de Novare à l'oncle de Rivarol, l'abbé Claude-François de Rivarol; la lettre est en latin :
Ad postulata tua quod attinet, id habeto conquisitum et repertum fuisse codicem ex quo nunc tibi licet habere descriptum monumentum diei natalis patris tui Rochi Rivaroli.... Refert tabula baptizatorum Paroissiw Vi7îzalii, ut videre est in scheda authentica quam ob oculos hahes, a Columna Balthasarre id temporis Paroissiœ redore fuisse baptizatum patrem tuum^ filium Johannis Rivaroli et Anastasiœ, suppresso, ut tune moris erat., gentis suœ cognomine, etc.
En 1808, Justet, frère de lait de Rivarol, employé à la Préfecture des Apennins, à Chiavari, essayait de reconstituer la généalogie des Rivaroli et faisait part de ses recherches à la famille. D'après lui, le père d'Antoine-Roch, Jean Rivaroli ou Riveroli (le nom s'écrivait indifféremment d'une manière ou de l'autre) était sergent-général de bataille; sa femme, Anastasie Binelys (nouvelle orthographe du même nom), était apparentée aux Rorrhomée et aux Visconti du Milanais; ils s'étaient mariés en 1655. Si Justet ne s'est pas trompé en transcrivant la date, ils n'auraient eu leur second fils, Antoine-Roch, qu'après trente ans de mariage. A condition qu'Anastasie Binelly ou Binelys se soit mariée à douze ans comme Mme de Rambouillet et d'autres femmes du xvii® siècle, la chose n'est pas impossible.
En même temps Justet envoyait le chapitre du Nobiliaire Génois de 1781 qui concerne la Casa Rivarola.
J'y vois que la Casa est originaire de Parme. En 1050, l'empereur Conrad II fit don du fief de Rivarolo dans le Parmesan à Bernard Rossi, comte de San Secondo. Guillaume, fils de Bernard, dépouillé de son fief par la comtesse Mathilde de Toscane, vint, en 1089, s'établir près de Chiavari, et y fit construire un château qui reçut à son
tour le nom de Rivarolo. Les Rivaroli restèrent fidèles à la cause de l'empire; leur cri de guerre était : Ecco H Guelfi!
Le Nobiliaire décrit leur blason : coupé au premier d'or à l'aigle de sable éployée et couronnée; au deuxième, de gueule, au lion d'or; couronne de comte. Gomme le nom de Fancêtre Rossi signifie : roux, fauve, le lion, roi des fauves, est emblème parlant : l'aigle a été concédée le 5 octobre 1496, par l'empereur Maximilien l^^, avec la devise : Léo meruit aquilam.
La Casa a rayonné en tous sens. La branche principale, en Ligurie, s'est alliée aux Doria, aux Spinola, etc. ; de là sont sortis le cardinal Dominique Rivarola, nonce à Paris en 1610, Étienne-Bonaventure Rivarola, ambassadeur de la République de Gênes en Russie en 1776; ajoutons-leur Augustin Rivarola que le Nobiliaire publié en 1781 ne mentionne pas : celui-ci, mort cardinal à Rome en 1842, à l'âge de quatre-vingt-quatre ans, était aux environs de 1820 en correspondance suivie et courtoise avec l'abbé Claude-François de Rivarol. Ses lettres se sont conservées; je les ai lues. Il ne doutait pas de sa parenté avec les Rivarol et s'en tenait fort honoré.
Une autre branche, qui avait pour chef le duc de la Rocella, s'est étendue en Sicile.
Une autre, en Espagne, aUiée aux Lopès-Pinéda, Ponce de Léon, etc., a produit Rivarola-Pinéda, auteur d'une Histoire du Gouvernement ancien et moderne de Gênes.
Mais c'est sur les Rivaroli du Piémont et du Milanais que nous voudrions surtout être renseignés; et c'est sur eux que le Nobiliaire Génois nous renseigne le moins. Il faut chercher ailleurs nos sources d'information. J'ai dit que Saint-Simon nous fait connaître l'un d'eux :
« Rivaroles, autre fort bon lieutenant général, écrit-il dans sa chronique de l'année 1704, mourut en même temps. C'était un Piémontais, qui s'était attaché au service de la F'rance et qui y était estimé. Un coup de canon lui avait emporté une jambe il y avait fort longtemps ; un autre lui emporta sa jambe de bois à Nerwinden et le culbuta. On le releva sans mal; il se mit à rire : Voilà de grands sots, dit-il, et un coup de canon perdu. Ils ne savaient pas que j'en ai deux autres dans ma valise. Il était grand croix de Saint-Lazare, puis de Saint-Louis à l'institution. Il laissa des enfants peu riches qui ont servi et n'ont pas fait fortune. Ce Rivaroles, qui était un grand homme fort bien fait, adroit et vigoureux, était, avec sa jambe de bois, un des meilleurs joueurs de paume, et y jouait souvent. »
Dans sa belle Histoire de Louvois, t. IV, p. 279, M. Camille Rousset a relaté les négociations dont le marquis de Rivaroles ou de Rivarol fut foccasion entre Louis XIV et Victor-Amédée II, duc de Savoie, en l'année 1689; il était alors colonel du régiment Royal-Piémontais.
Si ses enfants n'avaient pas « fait fortune » au temps où Saint- Simon les a connus, ils ont jeté plus d'éclat dans la suite. J'en con-
nais deux, qui portent tous deux le titre de marquis : abus qui semblera moins étonnant si j'ajoute que l'un vivait en France et l'autre en Italie. Les Mémoires du duc de Luynes nous ont conservé les noms du premier : Charles-Amédée de Saint-Martin d'Aglié, marquis de Rivarol. Une note du ministère de la guerre, communiquée en 1822 à la famille de Rivarol, établit ainsi ses états de service : cadet dans le régiment de Bissy cavalerie, 1694; mousquetaire du roi, 1695; cornette au régiment de Mestre de camp général de dragons, 1696; capitaine, 13 août 1697; mestre de camp, 6 mars 1714; brigadier, 20 février 1734; maréchal de camp, l*^"" mars 1738. Son nom figure sur le registre des officiers-généraux jusqu'en 1754, sans indication d'époque de décès.
L'autre se nommait Charles-Amé-Baptiste de Saint-Martin d'Aglié, marquis de Rivarol. Il est plusieurs fois question de lui dans les notes que Montesquieu avait rapportées de son séjour à Turin {Voyages de Montesquieu^ 1894). Il écrit en octobre 1728 : u Le marquis de Rivarol, grand veneur, a eu son père mort lieutenant-général au service de la France; a des terres en Auvergne. Il m'a beaucoup parlé de la France où il a servi et où il est allé bien souvent. C'est un espion du Roi; il est méprisé comme de la boue; le Roi seul l'estime. » 11 redit même chose un peu plus loin et nous apprend que le marquis était grand conservateur de l'ordre de Saint-Maurice. Le savant annotateur des Voyages de Montesquieu, M. Barckhausen, observe à ce propos que le voyageur s'est montré un peu sévère; après avoir été lieutenantgénéral de cavalerie au service de Victor-Amédée II, le marquis de Rivarol « se distingua comme vice-roi de la Sardaigne, où il rétablit en 1736 la sécurité publique. 11 devint plus tard gouverneur de Nice, de Crémone, de Novare, etc. En 1737, il fut promu chevalier de l'Annonciade. » A vrai dire. Barbier, en racontant dans son Journal, au mois d'octobre 1731, la tentative faite en septembre par Victor- Amédée II pour ressaisir la couronne qu'il avait abdiquée et son emprisonnement au château de Montcalier, assurait que le marquis de Rivarol et quelques autres grands seigneurs du pays avaient eu la tête tranchée. Barbier a parlé trop vite, sur la foi d'un on-dit, et la Storia del Regjio di Vittorio Amedeo II scritta da Domenico Carutti (1863) nous montre d'où provient l'erreur : il y est dit [capitolio XXVIll) que le comte de Blondel (attaché à l'ambassade de France à Turin) a en effet mentionné parmi les conspirateurs arrêtés le marquis de Rivarol; mais que tous, peu de jours après, furent mis en liberté. Il est dès lors aisé de comprendre que le marquis, grâce à sa souple nature de courtisan, après avoir joui de la faveur du père a pu conquérir celle du fils; de là sa haute situation en Sardaigne, son titre de gouverneur de Nice (même ouvrage, capitolio XX) ; de là son élévation au rang de chevalier de l'Annonciade, honneur réservé aux grands dignitaires du royaume.
Antoine-Roch était-il le cousin germain de Charles-Amédée et de
Charles- Amé-Baptiste? En d'autres termes, Jean Rivaroli, quoiqu'il ait vécu et servi dans le duché de Milan, était-il, conime le veut la tradition de famille et comme l'affirme Gubières, le frère du Piémontais dont parle Saint-Simon? La chose est probable, mais non certaine. Peut-être Jean Rivaroli était-il le cadet et portait-il le titre de comte, tandis que le Piémontais est qualifié de marquis. Il resterait, puisque la Casa Rivarola n'avait dans son blason qu'une couronne comtale, à savoir d'où est venu et de quand date ce marquisat.
Au xix« siècle, Dominique Rivarola Barbaggi, Corse et député de la Corse avant 1830, mort en i84i sans enfants mâles, et son cadet, major général au service de l'Angleterre, mort à Malte en 1853, père de deux jumeaux (l'un d'eux en 1853 était lieutenant dans l'armée anglaise, au 26<^ régiment d'infanterie), étaient issus des Rivaroli de Piémont. Ils correspondaient avec le frère de Rivarol et le traitaient de cousin.
Dans tous les actes ofiiciels relatifs à Claude-François, frère de Rivarol, son nom est précédé d'un titre nobiliaire. 11 est le chevalier de Rivarol dans son brevet de lieutenant aux chasseurs de Maillebois, brevet sur papier doublé de toile, rédigé en allemand (la légion était composée d'étrangers), timbré d'un large cachet de cire rouge (6 décembre 1785); dans un certificat que lui a délivré le colonel comte de Maillebois à sa presque immédiate sortie de la légion; dans son brevet de garde du corps, signé Noailles, prince de Poix (1*^'' janvier 1786); dans son brevet de capitaine (23 septembre 1788, parchemin signé Louis). Son titre change pendant la Révolution, lorsque sa famille croit ,que son frère Jean-Baptiste, plus âgé que lui, est mort en Amérique. Le Journal général de la Cour et de la Ville, où il est bien connu, l'appelle encore le chevalier de Rivarol dans le numéro du 24 mars 1791. Burke, dans sa Lettre sur les Affaires de France et des Pays-Bas (mai ou juin 1791), puis le Journal Royaliste qui commence à paraître le 16 mars 1792, et dont il est un des collaborateurs, l'appellent le vicomte de Rivarol, et il reste vicomte une trentaine d'années. 11 est qualifié ainsi dans l'attestation que signe Clermont Gallerande de sa présence aux Tuileries le 10 Août; sur le parchemin, signé Louis, qui lui donne plein pouvoir en 1795 de diriger les complots des royalistes cachés à Paris; sur son brevet de maréchal de camp, signé Louis, contresigné duc de Feltre, 10 mai 1816; sur son brevet de prévôt du Gard, 13 novembre 1816, et dans les lettres que lui adressent en 1815 et 1816 Chateaubriand, le duc de Gramont, etc. A cette époque, nouveau changement dans son titre. Est-ce parce qu'il apprend la mort en Russie de Raphaël, fils d'Antoine? Cette mort date en réalité de 1812; mais la nouvelle ne lui en est sans doute parvenue que longtemps après. Raphaël mort, la couronne
de comte lui revient. En effet, il est le comte de Rivarol dans l'arrêté royal du 31 mai 1825, qui le charge de conférer à M. le Payen de Fiacourt le grade de chevalier de l'ordre de Saint-Louis; et aussi dans les lettres de Mathieu de Montmorency (1826), de Chateaubriand (1837), de Mole, Ministre des affaires étrangères (1837), etc. Et, à sa mort, son (ils Edouard est à son tour comte de Rivarol.
Le brevet signé Noailles, prince de Poix, dont j'ai fait mention, certifie qu'il a été reçu dans les gardes du corps « après avoir donné les preuves nécessaires pour y être reçu ». Le Recueil des anciennes Lois Françaises (Isambert, t. XXIII, p. 282) nous dit quelles étaient ces preuves :
« 15 décembre 1775, Règlement sur la composition et l'organisation des Gardes du corps.... Article 10 : Sa Majesté voulant maintenir la bonne composition d'un corps auquel elle confie la garde de sa personne, défend au major de ses gardes de lui présenter aucun sujet qu'il n'ait justifié qu'il est né noble : ceux qui se présenteront pour être admis dans les compagnies devront être munis d'un certificat signé de quatre gentilshommes, dont un au moins servant dans le corps. Ce certificat sera visé par le commandant de la province. »
Mais ce n'est pas seulement pour entrer dans les gardes du corps qu'il fallait être noble. Par arrêté du 22 mai 1781 (même recueil, t. XXXVII, p. 29), nul ne pouvait être proposé à des sous-lieutenances dans l'infanterie ou dans la cavalerie, s'il n'avait fait preuve de quatre générations de noblesse; les titres originaux devaient être présentés au généalogiste en charge.
Il suit de là sans contestation possible que Claude-François, lieutenant aux chasseurs, puis garde du corps, puis capitaine entre 1785 et 1789, était reconnu noble, malgré la mésalliance et la dérogeance de son père et de son grand-père. La noblesse de Rivarol était du même coup établie. Il est assez amusant que son dernier biographe, M. de Lescure, hésite là-dessus et soit plus scrupuleux que Chérin. Je ne sais, du reste, d'où vient qu'il n'a pas soufflé mot de l'acte de mariage d'Antoine-Roch. Le comte Edouard de Rivarol et après lui M. Tollin ne le lui avaient-ils pas confié, en même temps que les autres documents dont il a été le premier à se servir et ne s'est pas toujours bien servi?
M. Alègre, au bas d'une page de sa notice sur Rivarol (Notices Biographiques du Gard, t. II, p. 197), dit négligemment : « Il est à remarquer que le nom de Rivarol et Rouveyrou, forme de l'idiome populaire, apparaît sur les registres de l'état civil (de Bagnols) jusqu'à la date de 1630 où un Rivarol est dénommé voiturier ». Je suis peu familiarisé avec « l'idiome populaire », bien que j'aie lu le français de M. Alègre. Mais je sais que par acte d'huissier, l'an xi, Claude- François avait fait signifier « au sieur Rouveirol de Bagnols, courtier », défense de continuer à prendre et à signer le nom de Rivarol.
Ce qui me ferait supposer que Rouveyrou ou Rouveirol est un nom (de voiturier ou de courtier, n'importe), et que Rivarol en est un autre.
Frères et sœurs de Rivarol.
Je ne dresse pas la liste complète des frères et sœurs de Rivarol. M. de Lescure l'a donnée (Rivarol et la Société française,^. 34). Seuls, quatre d'entre eux ont laissé quelques traces; une note manuscrite que j'ai retrouvée dans les papiers de la famille m'avertit que les autres sont morts très jeunes. Je ne m'occupe donc que de Françoise et de Claude-François dont l'histoive a été inexactement contée, de Jean-Baptiste et d'Élisabeth-Paule dont l'histoire n'a jamais été faite.
* * Françoise de Rivarol.
Le second des seize enfants. Elle est née le 20 août 1754, quatorze mois après Antoine; elle est morte le 10 décembre 1824, à soixantedix ans. Son acte de décès, qui ne lui en donne à tort que soixanteneuf, la qualifie de rentière, et la déclare mariée à M. le baron de Beauvert (absent sans nouvelles). J'en ai si peu de nouvelles que je ne puis garantir qu'il ait existé; je serais tenté d'écrire à la suite de son nom, comme Rivarol après le nom de tel poète de son Almanach : Incertain. Dans V Année des Dames Nationales ou le Kalendrier des citoyènes (sic), Restif de la Bretonne a consacré une de ses plus sales notices à Françoise qu'il appelle « la Rivarole ». Il l'a, prétend-il, rencontrée avant la Révolution chez le docteur de Préval qui la soignait.... Elle « était belle ».... « On publiait alors qu'elle avait été mariée », et il précise : mariée à Strasbourg. Mais le recueil de Restif, où il a bavé sur quelques centaines de femmes, sur Marie-Antoinette, Mme Elisabeth, Mme Royale, etc., comme sur Françoise, et les a traitées toutes en filles publiques, ne prouve pas grand'chose, sinon que Restif est un répugnant monomane. Mal renseigné du reste : il confond Bagnols et Bagnères, et dit que le père de Rivarol n'a eu que quatre enfants. Quoi qu'il en soit, le nom de baronne de Beauvert pourrait être un nom d'emprunt. Le cousin de Rivarol, le fils de sa tante de Barruel, officier de dragons avant 1789, un des pires intrigants de l'émigration et de la Restauration, signait : comte de Barruel-Beauvert; il a quelque part écrit que le nom de Beauvert était celui d'une terre à lui léguée par ses ancêtres, qu'il l'avait joint à son nom de famille pour se distinguer d'autres Barruel qui ne lui étaient pas parents (par exemple, l'abbé de Barruel, auteur d'insignifiants Mémoires pour servir à l'histoire du Jacobinisme),
qu' « une amie de Dumouriez » avait pris et conservé ce nom « sans y avoir aucun droit »; il n'a garde d'ajouter que « cette ci-devant belle » est sa cousine germaine {Lettres sur quelques Particularités secrètes de Vhistoirc pendant Vinterrègne des Bourbons, t. I, p. 33 et 144). 11 est vrai que le témoignage de Barruel n'est pas plus que celui de Restif parole d'Evangile (voir ce que dit de lui Rivarol dans sa Lettre de 4797 à son père).
Mariée ou non, Françoise se faisait appeler baronne de Beauvert. Seul, Sulpice de la Platière la nomme baronne d'Angel. Pourquoi? Ne serait-ce pas un malin sobriquet que les ennemis de Rivarol avaient donné à sa sœur, et que Sulpice, candide à son ordinaire, a pris pour un nom véritable? Ils appelaient quelquefois l'auberge, la légendaire auberge tant de fois évoquée en réponse au Petit Aimanach, auberge de VAngel ou du Petit Ange (voir les Bagnolaises) ; ils ont bien pu tirer de là un surnom pour Françoise, de même qu'ils surnommaient Antoine M. le comte de Rivarol-Bagnolet.
S'il est difficile de savoir la vérité sur la jeunesse de Françoise, c'est qu'à partir de la Révolution elle a eu à ses trousses, outre 'es ennemis de son frère, ceux de son amant, et qu'ils n'en étaient pas à une calomnie près. En 1789, à l'âge de trente-cinq ans, elle s'était attachée à Dumouriez, et elle l'a suivi lorsqu'il a passé à l'étranger. Dès lors, les journaux du temps font sans cesse mention d'elle ; la baronne de Beauvert, ou « la Beauvert » tout court, est successivement en butte aux attaques de tous les partis. (Voir en particulier la Nouvelle Correspondance Politique, n° 6, 10 juin 1792; les Mémoires de Mme Roland, les Lettres de Thauvenay à d'Avaray; VHistoirc de la Conjuration d'Orléans, de Montjoie qui estropie son nom et en fait Boisvert!). Dumouriez a raconté tout au long dans ses Mémoires sa rupture avec sa femme, dévote à outrance, tracassière, quoique bonne (elle l'a obligé à changer cent vingt fois de domestiques en quinze ans!), et sa liaison avec Françoise. '< Pendant les deux premières années de la Révolution, dit-il dans cette quasi-apologie de lui-même écrite à la troisième personne, il a vécu des Isienfaits d'une dame qui se dépouillait elle-même pour l'aider à payer la pension de son épouse, et qui partageait son existence avec lui. Cette dame, pleine de douceur et d'amabilité, a voulu depuis partager son infortune, et a doublé (?) ses peines par la constance et la noblesse de ses sentiments. Il est chargé de son sort, et c'est le lien le plus fort qui l'attache à la vie. » Il revient là-dessus un peu plus loin, rappelle qu'il était sans ressources au commencement de la Révolution, qu'il avait dû vendre son argenterie, « ce qtii ne lui aurait pas suffi à beaucoup près, sans la générosité de son amie, chez laquelle il logeait et à laquelle il a depuis sept ans les plus grandes obligations, puisqu'elle s'est sacrifiée pour lui ». Il serait plus juste de dire qu'elle s'était entièrement emparée de lui. Spirituelle, intrigante, ambitieuse, elle a eu une influence décisive sur sa conduite, j'entends sur ses fautes. A Ham-
bourg, OLi elle vivait avec lui de 1797 à 1800, elle effarouchait un peu Thauvenay. Le 10 mai 1800, celui-ci écrit à d'Avaray que le comte de Gruel « a renoué depuis trois mois ses anciennes liaisons avec Mme de Beauvert, son ancienne maîtresse, à ce qu'il m'a dit luimême il y a deux mois )>. La veille, il écrivait à d'Avaray pour le mettre au courant d'une intrigue en train de se former entre Dumouriez et le baron d'Angely; selon lui, l'intrigue doit avorter en raison de « l'aversion très-prononcée de Mme de Beauvert pour le Baron. Je n'ai vu qu'une seule fois cette dame, mais elle me témoigna confiance, et elle m'a plus d'une fois communiqué ses craintes pour les radotages et les indiscrétions du Baron. Elle a un mauvais ton et a bien l'air de son premier métier, mais il me paraît qu'elle a l'âme élevée, qu'elle désire vivement la gloire de Dumouriez... et enfin qu'elle y tient d'autant plus que la femme du général Dumouriez vient de mourir en France, » Il faut lire les lettres de Thauvenay pour être édifié sur le rôle de Dumouriez dans l'émigration, sur sa politique véreuse et intéressée, sur le cynisme de ses plans. Le vainqueur de Valmy fait passer à Thauvenay en février 1800 une note qui suggère aux Anglais les moyens d'attaquer la France par le Midi (Archives, t. 597) ; en juin 1800, il s'engage à écrire à Moreau et à le gagner à la cause du roi (Archives, t. 598). Quant à son espoir d'être veuf, il s'est vite trouvé déçu. Il se disposait en juillet 1800 à épouser sa vieille amie, âgée de quarante-six ans. Que faire, demande Thauvenay à d'Avaray, s'il me prie d'être un des témoins à son mariage? {Lettre du 4 juillet.) La perspective ne souriait guère à l'agent de Louis XVIII; mais pour le service du roi, il était prêt à boire tous les calices. Celui-là lui devait être épargné. Quinze jours plus tard, Dumouriez apprend que sa femme vit toujours : « Il me parait en être fort peu satisfait » {Lettre du 24 juillet). Et voilà comment Françoise est morte sans être devenue Mme Dumouriez, morte à Paris, rue des Quatre-Vents, très pauvre, à peu près seule, dans « un garni ». Triste fin, de signification tout aussi morale qu'un cinquième acte de mélodrame.
Elisabeth-Paule de Rivarol.
Le septième des seize enfants. Elle est née le 13 février 1761. Reslif, dans l'article déjà cité, dit avoir connu les « deux sœurs » de Rivarol, à Paris; elles sont, ajoute-t-il, beaucoup moins célèbres que leur frère, « la cadette surtout qui n'a fait qu'apparaître à Paris », et qui (< est retournée dans son pays dès avant la Révolution ». La cadette est Elisabeth-Paule. Elle avait épousé M. de Faguet, professeur au collège de Bagnols, dans la suite censeur au lycée de Grenoble. Elle a dû effectivement venir à Paris quelques années après son mariage et
déjà mère d'une fille. Dans sa lettre du 12 mai 1797 à son père, Rivarol dit : « Vous me parlez de la petite lîUe dePaule. Qui a-t-elle donc épousé? Se souvient-elle toujours de moi? » Il avait donc connu la fille de Paule, et il l'avait connue lorsqu'elle était tout enfant; quoiqu'il apprenne son mariage, il la revoit toujours « petite fille ». En admettant qu'elle se soit mariée de bonne heure, à dix-sept ans, elle serait née vers 1780. Élisabeth-Paule avait alors vingt et un an. Si j'en crois les Bagnolaises, son voyage à Paris daterait de 1785 ou 1786. Peut-être est-elle venue sans son mari, car Rivarol semble ne pas connaître M. de Faguet. Il dit dans une autre lettre, adressée à sa tante, le 18 août 1797 : « Dites à mon beau-frère que je suis trèssensible aux assurances qu'il me donne de son amitié. Il suffit qu'il mérite la vôtre pour être sûr de la mienne. » Il s'exprimerait autrement, je pense, s'il avait pu juger par lui-même le mari de Paule; et, de fait, Restif dit que Paule, lorsqu'il l'a entrevue dans les salons -de Paris, s "y montrait accompagnée, non pas de son mari, mais de son frère. Même indication dans les Bagnolaises.
Dans ses deux lettres, Rivarol ne fait allusion qu'à une Ville d'Élisabeth-Paule, à celle qu'il nomme tantôt « la petite fdle de Paule », tantôt « la petite Paule ». Il a un peu perdu de vue, semble-t-il, une sœur dont il est depuis si longtemps séparé. Mais Élisabeth-Paule a eu bel et bien deux filles, qui ni Tune ni l'autre ne s'appelaient comme elle. L'une, Fainée, celle dont il a su vaguement le mariage, Hélène ou Nely, avait épousé un officier. Désiré Boyer; l'autre, Goraly, n'était pas mariée en 1829, et il est assez probable qu'ayant plus de la quarantaine à cette date, elle est morte vieille fille. Je trouve leurs noms sur un acte passé entre elles et le général de Rivarol, pardevant notaire, relativement à leurs droits sur les manuscrits d'Antoine; en cas d'impression et de vente, les bénéfices doivent être partagés par tiers entre elles et le général (5 juillet 1829). J'en conclus que leur mère, Élisabeth-Paule, était morte avant f année 1829.
Jean-Baptiste de Rivarol.
Troisième des seize enfants; né le 22 décembre 1753. Il s'en est allé de bonne heure, comme l'aïeul Antoine-Roch, s'enrôler en Espagne, et y est devenu colonel des dragons de la Reine. En 1789 ou 1790, il a été envoyé dans les colonies espagnoles d'Amérique et n'a plus donné de ses nouvelles à sa famille. Elle était persuadée qu'il avait péri.
En 1822, une Mexicaine, la marquise de Selva Nevada, de passage à Paris, y entend nommer le général de Rivarol; elle déclare qu'elle a connu au Mexique un Rivarol, qu'il est encore vivant, qu'il est lui-même général en retraite, et jouit d'une fortune considérable.
Claude-François, à qui ce propos est rapporté, désireux d'informations plus complètes, cherche à voir l'étrangère : elle a disparu. Quelques années après, il retrouve sa piste ; elle est retournée au Mexique. Elle promet de lui écrire, n'écrit pas et disparaît de nouveau. En revanche, en 1826, il reçoit une lettre d'un autre Mexicain, doni Gaspard de Diaz, qui dit connaître son frère Jean- Baptiste, être en mesure de renseigner la famille sur le compte de l'absent, annonce sa très prochaine visite... et ne se montre pas. Claude- François s'adresse au Ministre des affaires étrangères, et attend une quinzaine d'années la réponse. Elle arrive enfm : Jean-Baptiste est mort, dit-on, à Lima, en 1843. — Que sont devenus ses biens? Ont-ils été adroitement captés? Il y a des romans-feuilletons plus simples et plus vraisemblables que la vie de Jean-Baptiste.
Claude-François de Rivarol.
De cinq ans plus jeune que Rivarol, né le 3 juin 1758 S Claude- François arrive à Paris peu de temps après son frère, en mars 1779. Le duc de Penthièvre le fait entrer au séminaire Saint-Magloire. Il en sort très promptement. Surnuméraire dans les gendarmes du roi en 1780; lieutenant dans la légion des chasseurs de Maillebois (6 décembre 1785); garde du corps (du 1^'' janvier 1786 au 4 avril 1788); capitaine d'une compagnie de fusiliers dans le troisième régiment provincial d'État-Major (23 septembre 1788), il est aide de camp du lieutenant général comte de Maillebois en 1789. Dès que la Révolution éclate, il prend fait et cause pour la royauté. Il collabore aux Actes des Apôtres, au Journal Royaliste, au Journal général de la Cour et de la Ville, est membre du Salon Français, club royaliste dont la populace ne tarde pas à troubler les réunions et à fermer les portes. Un jour, en 1790, il déchire au Palais-Royal, aussi hardiment qu'aurait pu le faire Suleau, une affiche collée contre un arbre et injurieuse pour la reine; le peuple s'ameute, crie : à la lanterne! au bassin! Il fait si crâne contenance que les furieux finissent par l'acclamer. La cour lui confie diverses missions, pour Coblentz, pour Londres où il a une entrevue avec Pitt. En 1791, il est à Bruxelles et se bat en duel pour une question de cocarde avec le fils du prince de Ligne qu'il blesse grièvement. Monsieur le charge de porter une
d. Une notice manuscrite du comte Edouard de Rivarol, consacrée à son père, dit que celui-ci est né le 6 juin 1762. L'arrêt d'incarcération lancé contre lui en septembre 1800 le déclare âgé de trente-sept ans, ce qui le suppose né en 1763. Dans ses Notices biographiques du Gard (t. II, p. 229-238), M. Alègre le fait naître le 6 juin 1759. Mais les Tables générales des registres de l'état civil, consultées à Bagnols, ont permis de rectifier ces petites erreurs (voir Lescure ; Rivarol et la Société française, p. 34).
lettre à la reine. 11 revient, fait le coup de feu aux Tuileries le 10 Août contre le peuple, se réfugie le soir à l'Assemblée, réussit à quitter Paris avant les massacres de septembre et rejoint les armées de la coalition. Plusieurs fois il rentre à Paris pour y conférer avec les contre-révolutionnaires. Il est pris en 1793, au moment du procès du roi. Il est d'abord gardé à vue par le gendarme Buisson au Petit Picpus, puis transféré au Luxembourg. Il reste, ainsi que sa femme, vingt-deux mois en prison pendant la Terreur, et a la chance d'en sortir le 27 brumaire an m. Il repart pour l'émigration où il reçoit la croix de Saint-Louis et le grade de colonel; il est un des agents les plus actifs de d'Avaray, il va et vient d'Allemagne en France et de France en Allemagne, séjourne six mois, en 1796, à Hambourg. A la fin de 1799, il est à Paris, d'où il envoie des rapports à Thauvenay S assiste au coup d'État de brumaire, est arrêté le -6 vendémiaire an IX (7 septembre 1800) comme « prévenu de propos contre le gouvernement », passe encore deux années en prison, au Temple, où il apprend un matin la mort de Rivarol, et n'est relâché que sous la condition de résider à Grenoble. 11 obtient d'échanger cette résidence pour celle de Bagnols. Il s'y tient tranquille jusqu'en 1812. A cette date, il se montre à Paris, est de nouveau emprisonné, sort de France en 1813. La Restauration l'y ramène. En 1814, à Mmes, il préside une cour prévôtale instituée pour juger en toute hâte et en dernier ressort les crimes ou délits politiques. En 1816, il obtient sa retraite de colonel avec le grade honorifique de maréchal de camp, c'est-à-dire de général, et le poste de prévôt du Gard. Mais il se brouille avec le préfet, le provoque au théâtre et le force à descendre dans la rue; ils se battent à la lueur d'un réverbère. 11 ménage le préfet, le désarme, et lui offre son bras pour le ramener chez lui. Sous ses cheveux gris M. le prévôt avait encore la tète trop chaude. Le voilà rendu à la vie privée. La monarchie écarte et oublie celui qui a tant de fois risqué sa vie pour elle. Il habite son domaine de Fontbelle, près de Bagnols, de 1817 à 1822, se fixe à Paris, et meurt pauvre en 1848, à quatre-vingt-dix ans, à Brie-Comte- Robert.
11 s'était marié deux fois : 1° en 1784 à Paris, avec Marie-Louise de Lézan; de celte union est né, en 1786, Jean-Élienne-Auguste de Rivarol, mort en 1825, ex-élève de l'École Polytechnique, capitaine-adjudanlmajor dans la garde royale, auteur de divers opuscules, ISotice historique sur la Calabre (il y avait fait campagne avec le régiment d'Issembourg), Ode sur le Café, Discours sur la vie et les ouvrages de Rollin; marié en 1821 à Anligone Barlalier de Mas, et père de deux
1. Deux de ses rapports se sont conservés avec les lettres de Thauvenay (Archives, t. 598) : l'un du 24 juin 1800, l'autre du 30 juin. Ce sont d'agréables chroniques de la vie à Paris. Elles devaient servir à des Entelles pour le « bulletin » qu'il projetait (voir plus loin).
filles : Antigone, qui est morte jeune, et Clotilde, devenue en 1843 la femme d'Ernest de Marguerit de Rochefort; elle est morte en 1851, laissant deux filles; — 2^ en 1808, à Bagnols, avec Charlotte de Sibert-Cornillon, fille d'un ancien officier aux gardes-françaises, morte en 1852; de cette union sont nés Jean-Hector-Édouard de Rivarol (1812-1870), marié en 1844 h Marie-Laurence Blanchau (morte en 1870), sans enfants, et Charlotte-Anastasie-Delphine (1814-1867), mariée en 1843 à M. Charrier (mort en 1857), mère d'une fille que le comte Edouard de Rivarol a adoptée; celle-ci est Mme ïollin. Le nom de Rivarol est éteint aujourd'hui.
Le général a été un parfait galant homme, brave jusqu'à la témérité, gai, un peu cerveau brûlé, dévoué corps et âme à la cause monarchique. Son arrêt d'incarcération du 6 vendémiaire an ix nous a conservé son portrait en forme de signalement : « taille 1 m. 79, cheveux et sourcils châtains, front dégagé, nez aquilin, yeux bleus, bouche petite, menton rond, visage ovale ». Il est resté beau et a gardé son allure de vieux militaire jusqu'à la fin. 11 avait de la verve et était d'une courtoisie raffinée. Je n'ai pas le courage de railler ses prétentions poétiques quoiqu'elles ne fussent guère justifiées; il était si prompt à proclamer la supériorité de talent de son frère et il l'a tant aimé que les rivarolisants doivent être indulgents à ses poésies. Us ont plus de peine à lui pardonner l'édition qu'il a faite des œuvres posthumes d'Antoine.
Il avait beaucoup écrit. Quatre petits volumes, publiés d'abord en 1799, puis en 1813 à Paris chez Laurens jeune, portent le titre d'Œuvrcs Littéraires de Fr. de Mvarol. Il y a réuni les œuvres de sa jeunesse : un poème De la Nature et deTHomme, présenté au concours de poésie de l'Académie française en 1782 (je croirais volontiers que son aîné y a mis la main) ; les Chartreux, 1783, en vers français avec, en regard, une traduction en vers italiens; Isman ou le Fatalisme, histoire persane, imprimée une première fois en 1785 et présentée comme une traduction du portugais de dom Lonzo ; Chamfort en a fait l'éloge dans le Mercure du 6 janvier 1787; j'ai cité divers passages de la touchante dédicace à son père, datée du 15 juin 1799; Guillaume le Conquérant, tragédie achevée en 1787, reçue en 1790 au Théâtre- Français, mais non représentée; le Poète Emprunteur, comédie imprimée quelque temps avant la Révolution sous le nom de Saint-Martin, et composée pour faire suite au Petit Almanach de nos Grands Hommes. Le recueil contient en outre d'innombrables « fugitives », des élégies, des idylles, des fables, des stances, des madrigaux, des épigrammes, des traductions d'Horace, du Tasse, de Guarini, de Marini, etc. Claude- François avait une facilité désolante. Dans sa prison, de 1800 à 1802, il a écrit tout un cahier de petits et de grands vers :
Où donc es-lu, mon Eulalie, etc.
Oui, vous m'aviez donné votre cœur, Arabelle, etc.
II avait publié à part des poèmes satiriques dirigés contre les idées et les hommes de la Révolution : 1° Les Crimes de Paris, en 1789. 2<> La Fuite de Marat, poème comique en trois chants, par M. de R*" le cadet. Sur l'exemplaire, annoté par lui, que possède la famille, il a corrigé : « par M. de R*** le père >) ; et il a en effet attribué la Fuite de Marat à son père dans la préface des Pensées inédites de Rivarol : il tenait à donner au bonhomme Jean une réputation de fervent royaliste. Mais le bonhomme est bien innocent de ce poème, fait de toutes les plaisanteries et injures dont les Apôtres ont usé et abusé. 2'^ Le Tableau de Paris, satire imprimée en 1799, saisie alors et détruite par la police du Premier Consul; peut-être est-ce là le motif de l'emprisonnement de Claude-François au Temple en 1800. Ce qu'il y a de plus plaisant dans l'ouvrage, c'est une note de l'auteur : « II ne faut pas confondre Rivarol l'aîné avec son frère ». Il n'y a pas grand risque. 4<> La Prise de VHélicon ou la Guerre des Sots, poème héroïcomique en quatre chants, écrit en 1790 et publié seulement en 1823, comme « médecine », dit une préface du comte de Saint-Maur, à l'usage des libéraux. La médecine est dure à avaler. Shakespeare y est orthographié Chekspir « pour la rime ». Entre autres gentillesses, on y voit Mme de Staël fouettée par un satyre.
Pour les éditions qu'il a données de divers manuscrits de Rivarol et pour quelques articles ou épigrammes de lui, faussement attribués à Rivarol, voir la Bibliographie.
Il dit dans la préface des Pensées inédites : « On pourrait faire une édition des œuvres de la famille Rivarol.... Tous les hommes bien pensants qui ont une bibliothèque souscriraient inévitablement à cette édition qu'on donnerait par livraisons et à bon marché. » Quelqu'un qui n'eût pas souscrit au projet, c'est, je pense, Rivarol luimême. Aux beaux jours du romantisme, Claude-François aurait voulu publier ses poésies « vraiment françaises », pour couper court à la folie romantique et sauver le bon goût; il ne trouva pas d'éditeur, de sorte que Lamartine et Hugo continuèrent à chanter. J'emprunte l'anecdote aux Portraits et Souvenirs de M. de Belloy qui le fréquentait et qui, s'il souriait un peu du poète, estimait infiniment l'homme. Il faut faire comme M. de Belloy. Dans les prisons de la Terreur Claude-François chantonnait :
On va me guillotiner, •
Le moment approche; Pourquoi vous en étonner?
Je suis sans reproche.
J'aime Dieu, je sers mon Roi, Voilà mon acte de foi.
Adieu, ma caboche, ô gué!
Adieu, ma caboche!
Sa « caboche » ne valait pas celle d'Antoine; mais il a vécu » sans reproche » et sans peur. C'a été le dernier des mousquetaires.