hL, du 22 août
7. Le Prospectus lui-même s'est fait bien désirer. Le 4 juillet, des Entelles assure qu'il est prêt, que deux copies en ont été expédiées, l'une à Paris, l'autre à Londres. Le 11 juillet, il dit à Thauvenay : vous l'aurez dans huit jours; le 1*' août : vous l'aurez avant le courrier prochain. Le 12 août, Rivarol déclare qu'il doit attendre « pour en régler les modifications » la décision de la paix ou de la guerre. Le 15 août, il ne lui faut plus que « deux heures » de travail. Le 18 : comptez-y pour demain. Le 22, même promesse par écrit. Finalement il l'a envoyé, puisque la pièce se trouve aux Archives, mais je ne sais à quelle date; il l'a envoyé?
Cette vie-là, nous n'en connaissons plus que la contrefaçony. Elle était au dernier siècle le chef-d'œuvre et comme la fleur de la civilisation. Elle en condensait tous les reflets et tous les parfums. Elle était un enchantement tel que Voltaire en devait garder le regret, écrivait-il avant de mourir au marquis de Villetle, « à la table des dieux «. Elle tenait lieu de tout, elle faisait tout oublier. En 1784, l'abbé Raynal, exilé en Prusse pour avoir publié son Histoire Philosophique^ rentre en France : il arrive à Toulon chez Malouet, y trouve une belle assistance, des officiers suédois, l'amiral hollandais Kinsbergen, et des Français. La conversation roule sur la question à l'ordre du jour : la fermeture de l'Escaut; il émet son opinion, s'échauffe, parle trois heures sans lasser personne, puis : « il me dit qu'il était à jeun depuis vingt-quatre heures; qu'il ne vivait que de lait et qu'il n'avait pu en trouver sur la route.... Je le fis rafraîchir et reposer\ » Siècle haïssable et charmant, qui nous
j'imagine, à d'Avaray, sans passer par l'intermédiaire de ce Tiiauvenay qui devenait assommant.
La vraie justification de Rivarol est qut les événements marchaient alors avec une rapidité foudroyante et changeaient de face d'heure en heure, de par la volonté du premier Consul. « Il s'applaudit fort, écrit Thauvenay le 22 mai 1800, de n'avoir pas commencé il y a un mois la publication de ses premiers numéros, prétendant, mais sans m'en donner l'explication (était-elle si nécessaire?), que ce qui s'est passé depuis un mois l'aurait forcé à se rétracter sur ce qu'il aurait avancé dans son début. » Puis il y avait tant d'incertitude dans la politique des Bourbons! Le 4 avril, la cour de Mitlau désire qu'il attaque Bonaparte; le 24 juillet, elle souhaite qu'il le ménage. Ce n'est en eïïel que le 7 septembre que Bonaparte écrit au roi la lettre, déjà d'un souverain, où il lui ôte avec une brusquerie qui veut être courtoise toute illusion et tout espoir. Rivarol n'était pas fait pour le rôle de Talleyrand que le roi lui proposait de jouer. Il a envoyé au diable des gens qui ne savaient pas ce qu'ils voulaient, et n'a pas eu tort.
{. Mémoires de Malouet. Est-ce au livre de l'abbé Raynal que pensait Rivarol en écrivant sur ses Carnets : « Il est bien ridicule d'intituler un livre Histoire philosophique, Examen impartial, etc. Je verrai bien si ton histoire est philosophique, si ton examen est impartial. ïu mets un jugement au lieu d'un titre. »
rendra tes salons? Je sais ce qu'il fallait de millions d'hommes « humiliés et offensés », opprimés et asservis, pour permettre à quelques milliers d'oisifs d'en savourer les délices; et il y a là une iniquité qui révolte nos cœurs Mais cette iniquité, je sais aussi qu'elle est éternelle, et que d'autres millions de créatures, au prix de souffrances à peu près égales, assurent aujourd'hui à d'autres milliers de privilégiés des loisirs dont l'emploi est sans esprit et sans beauté. Les salons ont pris Rivarol comme ils avaient pris Diderot. Qui donc, avec la certitude d'y plaire, aurait eu le courage de s'en écarter? Qui donc en a su jouir mieux que lui *?
Tout d'abord, il n'y apporte aucune arrière-pensée d'intérêt. Peut-être n'a-t-il pas sur la question d'argent tous les scrupules que je lui voudrais, quoiqu'il en ait beaucoup plus que n'en exigeait son siècle. Je voudrais qu'il ne lui fût point égal de devoir ses très modestes ressources à son travail ou à la générosité d'autrui; qu'il acceptât moins facilement les avances, les prêts ou les dons : je ne puis le vouloir plus généreux lui-même et plus désintéressé. Il a vécu souvent de sa plume; il n'en a jamais trafiqué. Il ne s'est laissé prêter ou donner, soit dans les premières années de son séjour à Paris, soit dans ses années d'exil, que de bien modiques sommes ; et sabourse n'est pas plutôt pleine qu'il la vide entre les mains de ses amis. Sauf une courte période pendant laquelle les multiples éditions de son Journal Politique National l'ont enrichi sans qu'il y prît garde et pour ainsi dire malgré lui, il a vécu au jour le jour. Il n'eût pas été fâché d'être riche : « Il y a des vertus, disent ses Carnets, qu'on ne peut exercer que quand on est riche » ; mais il était bien décidé à ne point faire une con-
1. << Plus d'un érudit secouerait la poussière de ses livres s'il se reconnaissait possesseur du don de plaire », avoue ingénument Dampmartin, s'il était, ainsi que Rivarol, «. couronné de roses ou de myrtes par les mains de la beauté >•. {Notice citée; j'ai dit que la date en est 1809, et le style porte sa date.)
6â RIVAROL.
cession ni même un pas pour l'être. Il a vécu el il est mort pauvre, alors que les occasions de faire une grande fortune ne lui manquaient pas *.
Autour do lui de vulgaires ambitions sont en lutte. Autour de lui combien sont-ils qui ne soient les solliciteurs de personne? La curée des places et des faveurs était chaude avant 1789 : elle devient furieuse dans l'émigration; les recueils des Archives sont en grande partie formés de suppliques adressées à Louis XVIII, au comte d'Artois ou à leurs représentants, de demandes et de remerciements d'aumônes. Au milieu de toutes ces mains tendues, de toutes ces échines courbées, il passe la tête haute et la main dans son jabot ^ De 1777 à 1801, il est en relations avec les hommes les plus puissants et les plus opulents de l'époque; il se plaît au milieu d'eux; il lui serait aisé de les employer en sa faveur, et il ne les emploie pas. A d'autres les fauteuils académiques, les fonctions officielles, les lucratives sinécures et les croix de Saint-Louis! A peine est-il arrivé de Bagnols que d'Alembert, ébloui et charmé, s'engage à lui ouvrir les portes de l'Académie française ou de l'Académie des sciences dès qu'il aura produit quelque ouvrage ^ Va-t-il se mettre à la besogne, prendre part aux concours annuels où le suffrage de d'Alembert lui assure d'avance un prix, et cajoler le
1. Tous les contemporains de Rivarol, j'entends ceux qui l'ont approché de très près, Gubières, Sulpice de la Platière, Dampmartin, etc., sont d'accord sur son désintéressement et sa générosité. Le brouillon de la préface des Pensées inédites, que j'ai retrouvé dans les papiers de son frère Claude-François, m'apprend que le succès du Journal Politique National lui a permis d'emporter, en quittant Paris, environ 80 000 francs. Pendant les premières années de sa vie d'émigré, il avait prêté de droite et de gauche à de plus pauvres que lui, et prêté signifie ici donné, « plus de 10 000 francs » (voir sa Lett7^e du U juillet 1797 à M. de Gaste).
2. « Le maréchal de Ségur, qui était manchot, venait de solliciter une pension de l'Assemblée constituante. Rivarol dit à ce sujet : U tend à l'Assemblée jusqu'à la main dont le bras lui manque « {Esprit de Rivarol). Sur Mirabeau : « Quand on se baisse pour ramasser des pommes d'or, on ne gagne pas le prix de la course » (Carnets).