Gubières, Vie d^Antoine Rivai^ol
protecteur qui s'offre? La protection de d'Alembert! Avec quel empressement, quelles courbettes se la disputent alors les jeunes écrivains!... Comme avec Voltaire, comme avec BufTon, il traite d'égal à égal avec le grand mathématicien dont l'intolérante étroitesse, dont l'esprit géométrique ^ n'ont pas tardé à le blesser; il raille ses bévues littéraires et lui tourne le dos ainsi qu'à sa petite église dont il nargue les anathèmes. Que l'Académie de Berlin propose un sujet de dissertation qui le tente : il le traite, est couronné, nommé membre de la docte compagnie ^; son brevet l'avertit que seuls les membres résidents ont droit à une rente : à la bonne heure! Ce brevet lui plaît fort et il en remercie Frédéric II. Le prince Henri de Prusse vient en France à peu de temps de là, en septembre 1784, sous le nom de comte d'Oëls, le complimente, s'éprend de lui, l'invite à passer la belle saison en son château du Rheinsberg : il est sensible à l'honneur qui lui est fait... et envoie son frère au Rheinsberg à sa place ^ M. de la Borde, qui l'aime et s'afflige de le voir dans la gêne, voudrait l'intéresser dans une entreprise où il y a gros à gagner. Grand Dieu! se condamner aux tracas, aux angoisses des financiers et des agioteurs ! perdre son somme et sa chanson !
1. Voir sur cet esprit-là le Discours Préliminaire, p. 152. « Pourquoi, me disait un jour d'Alembert en parlant de BulTon, ce comte de Tuffière a-t-il peint si emphatiquement le cheval, cette noble conquête de Vhomme, etc. au lieu de dire simplement le cheval^ — Vous avez raison, lui répondisje; c'est comme ce misérable J.-B. Rousseau qui dit :
Des lieux sacrés où nait l'aurore Aux bords enflammés du couchant,
au lieu de dire tout uniment de Vest à Vouest » {Carnets).
2. Sur sa nomination, postérieure d'un an à son prix, et sur ses relations avec l'Académie de Berlin, voir V Appendice, § 1. Le prix qui lui avait été décerné le 3 juin 1784 n'était, si les Bagnolaises n'ont pas menti, que de 500 francs. Le prix, il est vrai, avait été partagé entre lui et un Allemand nommé Schwab.
3. Voir Sulpice de la Platière, Vie... deRivarol, I, p. 7, et, dans les Œuvres littéraires de Claude-François deRivarol, la description en vers du Rheins berg avec la note où Claude-François dit avoir été présenté au prince en 1784 et avoir passé chez lui l'été de 1786.
« Lire Barème, écouter Baculard et mal dîner, voilà, répond-il, ce que je léguerai à mes ennemis », et il part de ce texte pour parler sur les linances « comme Sully ou Colbert » *. Quelques amis lui ménagent une entrevue avec le vieux Maurepas : il se dérobe en riant à ses maladroites avances et lui donne assez clairement à entendre qu'il n'a nul besoin d'une recommandation ministérielle pour être « un personnage » ^ Il a passé sa vie à nous expliquer le mot : l'esprit est une dignité.
Jusqu'à la Révolution il n'a point approché du roi, qui admirait fort son discours de V Unwersalité de la Langue française et lui faisait depuis 1785 servir secrètement une pension : il est si éloigné de l'avoir demandée qu'il n'en apprend la provenance qu'après la mort de Louis XVI ^ et pour s'assurer qu'il ne s'estime point lié par là il suffit de lire ses écrits. Il y a incompatibilité d'humeur entre les courtisans et lui; il ne pourrait endosser leur livrée : « On me dit de faire ma cour : mais il se trouva que des gens que je méprisais faisaient les renchéris. Jugez avec quelle promptitude nous nous entendîmes. Ils faisaient mine de se retirer, et j'étais déjà loin ^. » En une phrase il résume là l'histoire de ses rapports avec les gens en place; aux heures d'embarras toutefois ils reviennent à lui parce qu'ils ont besoin de lui, et il est enchanté de leur faire la leçon. En 1788, il est reçu et très écouté chez Loménie de Brienne : il y voit
1. Sulpice de la Platière, Vie... de Rivarol, I, p. 13 et 14. Cerutti nous la baille belle quand il le dit associé aux opérations financières de Beaumarchais.