Carnets
salon comme parmi les conteurs. Ses Carnets sont tout pleins de pensées qu'il a dites et n'a pas fait imprimer :
De même que plus une fleur ou un fruit sont embellis ou grossis par la culture, moins ils portent de graines ou de pépins : ainsi plus un homme cultive sa tête, moins il est propre à la génération ou au travail des mains. Ce qui prouve toujours que la nature n'est pas qu'une fleur soit une belle fleur, ou un fruit un gros fruit, ou l'homme un grand penseur.
Dans l'état sauvage les espèces sont belles, parce que c'est toujours le mâle le plus fort qui chasse les autres et jouit de la femelle.
Le goût viole quelquefois les règles, et la conscience les lois.
Les sots, les paysans et les sauvages se croient bien plus loin des bêtes que le philosophe. Raison de cela.
On passe la moitié de la vie à retenir sans comprendre, et l'autre moitié à comprendre sans retenir.
Quelles raisons a-t-il eues de se tuer? — Il faut de si fortes raisons pour vivre qu'il n'en faut pas pour mourir.
La nature n'ayant que ses quatre grandes décorations des saisons, le soleil, la lune et les autres acteurs célestes, change les spectateurs et les envoie dans un autre monde. Nous qui ne pouvons changer les spectateurs, nous changeons les décorations et la pièce.
Ce ne sont pas les peines d'un état qui nous en dégoûtent, mais les plaisirs d'un autre.
Un homme habitué à écrire écrit aussi sans idées, comme un vieux médecin, nommé Bouvard, qui tâtait le pouls à son fauteuil en mourant.
Il naît plus d'hommes que de femmes en Europe; cela seul y condamne les femmes à l'infidélité ^
11 fait provision d'anecdotes, sans y attacher néanmoins plus de prix qu'il ne convient. A moins d'être des documents sur la vie, elles ne sont qu'une amusette de vieillards et de femmes ^ Je relève sur ses Carnets une vingtaine d'indications comme celles-ci : « Histoire de Léonard le coiffeur. — Histoire du maître serrurier qui se plaignait chez Mlle Arnoux (sic) que la nouvelle musique avait gâté ses ouvriers. — Excuse de celui qui arrache les cheveux à une vieille femme. — Les mêmes moyens qui ren-
i. Carnets. ie ne garantis pas l'exactitude de sa statistique; il l'empruntait à Montesquieu (Esprit des Lois, liv. XVI, chap. iv). 2. Voir Discours Préliminaire, p. 145.
dent un homme propre à faire fortune l'empêchent d'en jouir; histoire de Jousseran au café de Foi ^ — Anecdote de Marigny pleurant sur sa fortune un certain jour de la semaine; et de M. de Lassay. — Anecdote de mon frotteur au sujet du CJiou et du Navet. — Anecdote de l'abbé Sabatier qui veut jeter son laquais par la fenêtre »% etc. Parfois, Dieu merci, il développe un peu plus son texte : « Un philosophe très-avare m'ayant une fois offert sa bourse m'étonna si fort qu'il profita de ma surprise pour s'en aller. — Sur la comète attendue en 1777 : si cette vilaine comète vient, disait Mme de Cambis à sa fille, il faut que nous allions à la campagne. — Histoire du Collier. Il y a deux coupables et deux victimes : Mme de la Mothe et le baron de B. ; la Reine et le cardinal. La première par intrigue et besoin, le second par vengeance; il écrasa le cardinal sur le front de la Reine, et la Reine en resta marquée. — Mot d'une femme savante : la preuve qu'Énée a vu et connu Didon à Carthage, c'est qu'il la retrouve aux Enfers. — M. de Brunoi accusé de folie en 1780 et privé de ses biens et de sa liberté pour avoir fait des temples et de riches présents à la Vierge. Il se défendit ainsi en plein parlement : si j'avais entretenu des filles d'opéra, je passerais pour un galant homme, pour un homme très-sensé etc. Comparez cette aventure à celle du soldat accusé auprès de Frédéric d'avoir volé une chapelle de la Vierge ^ — En 1782, quelques demoiselles de nom, âgées de quinze à dix-huit ans, s'ennuyant à l'Abbaye-aux-Bois, s'avisèrent
\. Voir Discours Préliminaire, p. 187. L'idée csl déjà dans les Caractères de La Bruyère, chapitre de la Cour.