Discours Préliminaire, p
4. Elle ne l'abandonne pas même dans les circonstances les plus critiques. 11 fit naufrage en passant d'Angleterre à Hambourg : « A quinze pieds dans l'océan, ma présence d'esprit ne m'a point abandonné et m'a sauvé » [Lettre à son père du 12 mai 1797).
Je dormais; l'évêque dit à cette dame : laissons-le dormir, ne parlons plus. — Je lui répondis : si vous ne parlez plus, je ne dormirai pas.
Les hommes ne sont pas si méchants que vous le dites. Vous avez mis vingt ans à faire un mauvais livre, et il ne leur a fallu qu'un moment pour l'oublier *.
Vous parliez beaucoup avec des gens bien ennuyeux. — Je parlais de peur d'écouter.
Je sue horriblement. — C'est que vous, vous écoutez trop.
L'abbé Sieyès qui s'exprime avec disgrâce me disait un jour : il faut que je vous dise ma façon de penser. — Épargnez-moi la façon, lui répondis-je, et dites-moi tout simplement votre pensée.
Je vous écrirai demain sans faute. — Ne vous gênez pas, lui répondis-je, écrivez-moi comme à votre ordinaire.
Quelqu'un m'ayant demandé une épigraphe pour son ouvrage : je ne puis, lui dis-je, vous offrir qu'une épitaphe 2.
Presque tous ses mots ont cet accent de bonne humeur'; point de fiel; et il arrive que la victime en rie avec lui. Mais il arrive aussi qu'elle regimbe, essaye de riposter et n'y réussisse, pas trop mal. Bravo ! Il y a double satisfaction à se battre avec dçs gens qui connaissent l'escrime. Il se fatiguerait de donner des coups de bouton à un abbé Balivière, à un abbé Sabatier, à un duc de Guiche. Paraissez, Gerulti, Beaumarchais, Rulhière, Sénac de Meilhan, Garât, Ghamfort, et tout ce que l'époque a produit de mauvaises langues! Ah! la joie de ferrailler de la sorte, à visage découvert et sous les yeux des dames, ainsi qu'en un tournoi! A toi, Gubières! A toi, Mirabeau! Tu veux m'assommer à coups de « massue »*; pare, si tu
i. Le mot est raturé, mais lisible dans les Carnets.
2. Carnets. Quelques-uns de ces mots ont été recueillis dans VEsprit de Rivarol. Mais les Carnets ont l'avantage de nous les présenter sous la forme même qu'il leur a donnée.
3. « Enfermé dans ma paresse, je voyais croître autour de moi ma réputation de méchant, sans qu'il m'en coûtât d'autres crimes que quelques gaîtés, et je me disais : Les Néron et les Caligula commettaient bien des crimes pour se faire craindre et haïr, tandis qu'avec quelques plaisanteries ils auraient passé pour des monstres » {Carnets). 11 n'est pas question de le traiter de Caligula. Mais il ne faudrait pas tout de même qu'il fit trop l'innocent.
peux, ce coup de fleuret! Gai, alerte et verdissant comme la Suzanne de Figaro, prompt à crier : touché! mais plus prompt à la riposte, assez beau joueur pour colporter les plaisanteries dont il fait les frais et pour les corriger jusqu'à les rendre parfaites*, il amuse parce qu'il s'amuse lui-même. Rentré chez lui, s'il est de loisir, il note ceux de ses mots qui lui reviennent, et il en rit encore; il songe à ceux qu'il dira demain, et il en rit d'avance.
Et ses mots se retrouvent sur ses tablettes, inscrits de sa main? — Quelques-uns, seulement, hélas! quelquesuns. — Il les admire donc? — N'en doutez pas. — Et il les ressert? — De temps à autre. — Mais alors, c'est de l'esprit voulu? — Ne nous récrions pas : personne ne saurait être spirituel à ce point, et à toute heure, et durant un quart de siècle, sans le vouloir; et j'en sais plus d'un qui ne l'est pas du tout, même en le voulant bien. D'ailleurs, pour un mot qu'il prépare ou replace, il en improvise, il en gaspille des centaines ^ S'il y a de l'art dans sa grâce et dans son persiflage, s'il fait des gammes et assure son doigté même dans la solitude, c'est qu'il adore le rôle auquel ses dons naturels l'ont voué, c'est qu'il y consacre tous ses soins, c'est qu'il est amoureux de l'esprit, du sien comme de celui des autres, c'est que u les gens d'esprit aiment les choses de l'esprit comme les gourmands aiment les friandises et les coquettes la louange » ^; et il rit deux fois d'un bon mot, « d'abord de la manière dont *
1. Vie... de Rlvarol, par Sulpiee de la Platière, 1, p. 7 et 8.
2. Il était en droit d'écrire d'après lui-même cette définition : « L'esprit est... cette faculté qui voit vite, brille et frappe.... Dans le monde, l'esprit est toujours improvisateur; il ne demande ni délai ni rendez-vous pour dire un mot heureux » {Discours Préliminaire, p. 80). Mercier, après avoir déclaré que Rivarol est un « sot » — il est vrai qu'un peu plus loin il trouve Chamfort « bête », — dit dans son Tableau de Paris, t. XI : « Tel, comme lui, apprend le matin les conversations du soir; tel s'entend avec une espèce de compère qui fait venir un sujet dont le bon mot est tout préparé dans la bouche de l'autre; tel enfin, entendant un trait heureux, sort vite, prend un fiacre, et va le colporter comme de son cru à l'extrémité dé la ville ». — A ce compte, Rivarol a dû se ruiner en fiacres.
il l'entend, et ensuite de la manière dont on le lui explique * ».
Est-ce là tout? Se borne-t-il à savourer et à égrener des bons mots? Se contente-t-il de ce que La Fontaine appelait la « bagatelle »? Non pas; il est des voluptés plus hautes et plus noble§ qu'il préfère encore à celles-là. Près de lui il n'y a pas que des rieurs, que de gentils et légers humoristes. Parmi ceux môme que j'ai nommés, il s'en trouve déjà, un Lauraguais par exemple ou un prince de Ligne, dont la curiosité souriante va parfois jusqu'au fond des choses. Près de lui je vois aussi, je vois surtout des philosophes, des écrivains, des savants, des médecins, des hommes de finances et des hommes d'État, les « têtes pensantes » et « les puissances » de ce monde : avant la Révolution, d'Alembert, Voltaire, Diderot, Buffon, le comte de Tressan, Loménie de Brienne, le physicien Robert, le docteur de PrévaP, etc. ; de 1789 à d792, Bergasse, Montlosier, Malouet, Mallet Dupan, Clermont-Tonnerre, La Porte, Breteuil, Lessart, Dumouriez, etc. ; dans l'émigration, Mercy d'Argenteau, Burke,Talleyrand,Fontanes, etc. Car il lui faut la présence à ses côtés des hommes qui par leur génie ou leur rang sont à la tête des affaires et dirigent l'opinion ; il lui faut la discussion, qui avec lui s'élève à la vraie éloquence, des plus graves problèmes, l'occupation de sa solide et saine raison : en même temps que le Décaméron, les jardins d'Académos. Avec un grand fonds de lectures, il a une faculté de compréhension et d'assimilation telle qu'en fréquentant les spécialistes, ceux qui représentent les diverses formes du savoir, il s'est rendu universel. Surprenante universalité de connaissances à laquelle un