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Lettre du 24 janvier ISOl

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tracé sa mission et lui refuse tout d'un coup les occasions de la remplir? Dès qu'il rencontre un partenaire digne de lui, un Chênedollé ou un Fontanes \ il est encore, il est plus que jamais le prestigieux enchanteur que Paris a connu, toujours le charmant Rivarol. Il n'a rien perdu de ses qualités; au contraire, sa parole a je ne sais quelle

vibration de plus

Le hasard a permis qu'avant de mourir il goûtât une dernière fois les délices dont il était depuis si longtemps sevré. A Berlin, oii les gens de lettres, les représentants des cours étrangères, les grands seigneurs d'Allemagne s'étaient entendus pour transformer son arrivée « en une espèce de triomphe » % auprès de la belle et bonne princesse Dolgorowki ^ du major Gualtieri, du ministre de Suède, Engestrœm, du savant Donadéi, de Dampmartin, il a pu se refaire une petite Athènes qui, sans valoir l'autre, était encore bien aimable. Grâce à eux, sa mort a été douce; grâce à eux, elle a été non seulement une fin, mais une conclusion. La Fontaine voulait qu'on sortît de la vie ainsi que d'un banquet : attentif jusqu'à la suprême minute à ] 'élégance de sa personne et à la propreté de sa chambrette ^ il est sorti de la vie ainsi que d'un salon, avec un dernier sourire et sur un dernier bon mot.

1. « Depuis une quinzaine de jours il ne quitte pas M. de Fontanes revenant d'Angleterre » {Lettre de Thauvenay à d'Avaray du 24 juillet 1798),

2. Dampmartin, Notice citée; des personnages illustres, ajoute Dampmartin, venaient à Berlin uniquement pour l'entendre.

3. M. de Lescure a donné sur elle tous les détails désirables. C'a été la dernière conquête de Rivarol. l.a grâce slave avait pour lui l'attrait de la nouveauté, de l'inconnu. M. de Lescure a cru nécessaire d'affirmer qu'il n'y avait eu entre eux rien de plus qu'une liaison de tendre amitié. Ces enquêtes-là, à un siècle de distance, sont un peu bien hasardeuses, et de plus bien inutiles. La chose n'aurait pu intéresser que le colonel prince Dolgorowki. Mais il n'était même pas à Berlin alors; il accompagnait de Berlin à Bruxelles et de Bruxelles à Paris le général russe Sprengporten (Rapports du général Beurnonville, Archives du ministère des Affaires étrangères, t. 226).

4. « 11 donna quelques détails relatifs à la propreté de sa personne ainsi qu'à celle de son appartement », le vendredi 10, veille de sa mort. Je puise ces détails dans la Notice de Dampmartin et dans sa Relation destinée à

Un peu souffrant dès le 4 avril 1801, il s'alite le 6 et ne se croit pas réellement malade. Le docteur Formel vient le voir, en ami plutôt qu'en médecin, le trouve entouré d'auditeurs, l'examine rapidement et découvre que son mal est des plus graves. Il est atteint d'une fluxion de poitrine infectieuse ^ L'alarme se répand. Ceux de ses compatriotes qui sont comme lui réfugiés à Berlin se disputent l'honneur de le veiller. Il souffre, il gémit : « Moi seul, je suis capable de résister à des maux si déchirants! » Dans l'intervalle des crises il parle d'une façon « touchante » de son fils, de ses vieux de Bagnols, de son père à qui il prie Dampmartin d'envoyer le prix d'une belle Bible cédée dernièrement à un prince ^; il fait Télogc de son bon frère Claude- François, il nomme son vieil ami de Caste, il évoque son enfance : « Nous irons respirer pendant six mois le bon air du Languedoc, nous nous rendrons ensuite à Paris; vous éprouverez qu'il n'y a personne au monde avec qui il soit plus facile de vivre ». Il a conservé toute sa lucidité de pensée; il s'exprime avec sérénité, avec charme; ses souffrances se sont apaisées; il plaisante le docteur qui s'inquiète : « Ce cher docteur Formel a eu bien peur de me déformer.... Quelque pénible que soit ma position, je ne saurais me fâcher contre le lit où j'ai conçu mes plus belles pensées. » Puis, soudain, il s'affaiblit, s'affaisse; une sueur

la famille de Rivarol; les deux récils se complètent, et sont émouvants parce qu'ils sont très simples. On sait que Sulpice de la Platière et Chênedollé dans la préface de VEsprit de Rivarol ont romancé le récit de sa mort; ils ont jonché de roses son lit d'agonisant; Arsène Houssaye a trouvé mieux : « Sur le soir... il demanda des figues attiques et du nectar ». Qu'il est donc maladroit d'enjoliver la mort et que ces essais dC' symbole sont puérils!

1. On disait dans le vocabulaire médical de ce temps-là : fluxion de poitrine bilieuse. « La gangrène rongeait les poumons », dit Dampmartin.

2. A la dernière ligne du manuscrit que M. de Lescure n'a pas trop bien lu et copié (il a lu Donadéi presque partout où il y avait Da., Dam. ou Damp., c'est-à-dire Dampmartin, et appelle Brorun et Huem les docteurs Brown et Hoem), la Relation contient des mots qu'il n'a pas reproduits : « La Bible fut renvoyée trois jours après la mort; l'ien donc à' redonner pour le boji père ».

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abondante l'épuisé, il ne reconnaît plus Donadéi. Le délire vient, « tantôt violent, tantôt triste... ». Combien sont morts ainsi à la fin du dernier siècle, nostalgiques comme des proscrits, en Angleterre, en Allemagne, en Russie, dans cette autre captivité pire que les prisons de la Terreur! En montant dans la lourde berline qui les emportait hors de France se doutaient-ils qu'ils montaient, eux aussi, dans la charrette des condamnés?... Tandis qu'il délirait, le curé de l'église catholique lui administra l'extrème-onction. Le huitième jour, le samedi H avril, Dampmartin avait passé son bras sous l'épaule du mourant. Le prêtre s'approcha, regarda et dit : u Monsieur, vous ne tenez plus qu'un cadavre ».

Et celui que son siècle avait appelé « le Français par excellence » * dort dans le cimetière de BerHn....

i. UEsprit de Rivarol attribue le mot à Voltaire; H. de la Porte à Buffon; d'autres à Lauraguais. Tous les trois ont bien pu le dire. Rivarol lui-même avait ainsi appelé Voltaire dans son discours de l'Universalité de la Langue française.

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