‹ RivarolChapitre 59 sur 203 · De l'Universalité, p · texte numérisé non relu

De l'Universalité, p

Ces conquêtes, disaient-ils, sont l'œuvre de l'homme; et donc l'homme est grand, n'a pas besoin de lisière; le souverain, c'est lui; à bas les religions et les gouvernements| qui l'entravent! Que ne ferait-il pas s'il était libre? — Ces conquêtes, répond-il, sont l'œuvre de l'homme social, dé/ l'homme agrégé à un « corps politique » qui a un passé,'^ où les efforts s'unissent et s'additionnent, où les générations se continuent, où le dépôt des richesses acquises se transmet de siècle en siècle. Ce que ferait l'homme hors de là? une hutte de sauvage, qui, apparemment, ne vaut! pas le Louvre. Soyez logiques; Rousseau du moins l'a été; dites que les sciences et les arts sont haïssables; ou, si vous reconnaissez l'importance de leurs bienfaits, n'attaquez pas la société qui leur a seule permis de naître et de prospérer; ne faites point honneur à la nature des avantages et des vertus que nous devons à la société. Vous allez répétant que l'homme est bon et que les hommes sont mauvais; retournez la formule :

En voyant l'homme nu, réduit à ses seuls organes, supposons qu'une voix se fût élevée et eût dit : « Donnons à cet être une vitesse double de la sienne; qu'il parcoure la terre sans se lasser; qu'il franchisse l'Océan et fasse le tour du monde; qu'il emporte sa maison avec lui par mer et par terre; que les murs transparents et solides de cette maison flottante ou roulante ne laissent passer que la lumière et le défendent de la pluie et des vents; qu'il ait l'étoile polaire à sa disposition, le temps dans sa poche et la foudre dans ses mains; ou qu'enfm immobile et paisible dans sa demeure, il fasse partir ses volontés et entendre sa pensée d'un bout de la terre à l'autre ». Le monde entier se fût écrié : « Vous voulez donc en faire un Dieu » ! Et c'est cependant là ce qui est arrivé : l'homme monté sur un vaisseau, porté dans sa voiture, muni d'une boussole, d'une plume et d'une arme à feu, a réalisé le prodige ; et ce grand pas ne sera point le dernier : car dans la carrière des arts, où finit l'homme qui précède, commence l'homme qui suit. Voilà en peu de mots l'abrégé des merveilles qui résultent de la réunion politique des hommes *.

1. Discours Préliminaire, p. 228. Passage mis en vers par Chênedollé, au 4* chant de son Génie de l'Homme :

En voyant l'homme nu, réduit à sa faiblesse,

Qu'une voix nous eût dit : accroissons sa vitesse, etc.

Rivarol s'impatiente et s'irrite quand il entend prêcher le retour à l'état de nature qui est l'état de barbarie; il rougit « de perdre le temps et la parole à défendre des vérités si triviales »; la « honte « en est à ceux qui l'y réduisent \ Le berceau de l'humanité a été arrosé de larmes et de sang : « En découvrant l'Amérique, nous avons assisté à l'âge d'or; l'homme de la nature a été pris sur le fait. Ces grands mots ne peuvent plus nous faire illusion ^ » Pour vivre en société, pour jouir des arts et des métiers, nous ne sommes pas devenus des créatures artificielles : « C'est folie de dire que nos mains n'étaient pas faites pour exécuter ce que notre esprit inventait, ce qu'exigeait l'ingénieuse et impérieuse nécessité » ^; nous n'avons fait qu'obéir aux exigences de nos besoins, et la société nous a faits vraiment hommes. « C'est là que l'espèce humaine se développe dans tout son éclat; qu'elle fleurit et fructifie infatigablement; que les actions naturelles deviennent morales; que l'homme est sacré pour l'homme; que sa naissance est constatée, sa vie assurée et sa mort honorée; c'est là qu'il s'éternise, qu'il recommence,, je ne dis pas dans un enfant que le hasard lui aura donné, mais dans l'héritier de son nom, de son rang, de sa fortune et de ses honneurs, enfin dans un autre lui-même : là ses dernières volontés sont recueillies; elles deviennent lois : un homme mort est encore puissance, et sa voix est entendue et respectée. C'est là que chacun a le fruit du travail de tous.... C'est enfin là que les peuples sont autant de géants qui comptent leurs années par les générations, qui aplanissent les monts, qui marchent sur les mers, embrassent, fécondent et maîtrisent le globe qu'ils habitent*. » Telle est l'espèce humaine aujourd'hui : « La

Page 1