‹ RivarolChapitre 63 sur 203 · Préface des Souvenirs d'enfance et de jeunesse · texte numérisé non relu

Préface des Souvenirs d'enfance et de jeunesse

n'est pas routine. S'il n'est point de ceux qui croient à la perfectibilité indéfinie, il n'est pas davantage de ceux qui nient le progrès : « M. Dutens, auteur d'un livre où il dit que les modernes ont tout tiré des anciens; lui demander pourquoi il n'a pas donné un fusil à Apollon. Au reste, comme il y aura de nouvelles découvertes, et par conséquent de nouveaux Dutens qui ne manqueront pas de les attribuer aux anciens, je voudrais que celui-ci prévînt ses confrères et trouvât tout d'un coup dans les anciens toutes les découvertes qui sont à faire in sœcula sœculorum. Amen \ » Si le siècle de Louis XIV lui apparaît dans une sorte de rayonnement, les dernières pages du discours de r Univeî'salilé rendentjustice aux grandes vérités qui depuis se sont fait jour. S'il ne déclame ni sur les crimes des rois et des papes, ni sur les solécismes de Corneille et l'immoralité de La Fontaine, il est bien loin de trouver tout parfait soit dans le passé, soit dans le présent, et de dire : restons-en là. Son idée est qu'il y a un acquis considérable : les modernes sont riches de tous les trésors lentement accumulés par leurs devanciers; qu'ils y ajoutent, ils le peuvent et le doivent. Mais qu'ils commencent par veiller sur le dépôt commis à leur garde; qu'ils ne prétendent pas renouveler en un jour la face du monde; qu'ils appellent le temps à leur aide ^ et marchent vers l'avenir en bel ordre en écoutant la leçon du passé. Le progrès n'est pas le désaveu d'hier, la rupture brusque avec ce qui est : le progrès est continuité. « L'évolution sociale » ^ pour être féconde, doit être lente.

Tel est dans son ensemble le credo de Rivarol, déjà facile à lire entre les lignes de ses premiers ouvrages, plus nettement formulé dans le dernier, dans ce Discours Prélimi-

1. Carnets. Ce Dulens avait publié deux volumes intitulés : Origine des découvertes attribuées aux modernes, Paris, veuve Duchesne, 1776.

2. Voir son article sur le Discours sur le droit romain de M. Lambert; et passim le Discours Préliminaire, le Journal Politique National, etc.

3. Voir sa conversation avec Chénedollé, Chateaubriand et son groupe, II.

naire qui pourrait s'intituler : Génie de la Civilisation^ ou encore Défense et Illustration de la Vie Sociale \ Son credo est celui d'un artiste et d'un aristocrate, mais aussi celui d'un très sage esprit qui déteste les utopies, se refuse au sentimentalisme, et a le sens des réalités historiques. Il est l'anti-Rousseau ^ et là est l'unité de son œuvre en apparence éparse et fragment aire. Comme il a vécu au sein d'une littérature qui était la négation même de tout progrès, et d'une Révolution qui est le mépris hautement proclamé de toute tradition, on peut s'attendre, en ouvrant ses écrits, à assister à une assez belle lutte.

1. La comparaison avec VHermès pourrait être çà et là curieuse. Il y aurait de multiples rapprochements à souligner, surtout dans l'esquisse de ce S*' chant dont Chénier voulait faire une histoire en raccourci de la civilisation; sur le langage, sur l'écriture, sur les religions, leurs idées se ressemblent. Mais le poète allait aune tout autre conclusion que Rivarol.

2. Ses contemporains en ont eu conscience. Voir ce que dit Cubières, dans sa Vie d'Ajitoine Rivarol, du Journal Politique National, ce que dit Chênedollé, dans la préface de VEsprit de Rivarol, de la Théorie du corps politique.

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