CHAPITRE III
Peut-être y a-t-il, de 1780 à 1800, quelque chose de plus original que de dénigrer les classiques; c'est de les aimer avec intelligence, c'est de les admirer sans les croire seuls admirables, c'est d'avoir assez profité de leurs leçons pour ne pas copier leurs œuvres. Entre Mercier qui les injurie * et des centaines d'impuissants qui les imitent, il restait une belle place à prendre.
Il me semble bien voir que quelqu'un l'a prise.
Rivarol n'est pas un professeur de Beau. Il n'a laissé ni une Rhétorique^ ni une Poétique, ni un Cours de Littérature. Il est un puriste de grand goût; à nous de réunir les feuilles où il a au jour le jour épanché ses admirations et ses mépris; à nous d'y chercher quels sont pour lui les Vidants morts et les Morts vivants ^ De là se dégage un idéal qui dépasse singulièrement celui de sa génération.
1. Mercier avait des émules. Voir, dans \q Petit Almanach de nos grands hommes, les articles Chaudon et Luneau de Boisjermain.
2. Un Allemand qui l'a connu à Berlin et dont j'ai déjà rappelé la monumentale lettre (Sulpice de laPlatière, Vie... de Rivarol. I, p. 91 à 108) donne cette formule pour le titre d'un livre que Rivarol projetait en 1801. Le susdit Allemand a dû prendre à contresens quelque mot de lui. Des morts qui vivront à jamais et des vivants qui n'existent guère, voilà bien pour Rivarol toute la littérature. La formule résume toute son œuvre de critique.
SES IDÉES LITTÉRAIRES. i07
S'il a peu parlé de la Grèce, quelques mots de lui sur Homère, Sophocle, Platon, Démosthène, Plutarque, suffisent à prouver qu'il ^les a lus, qu'il les vénère, qu'il est 1res épris « des belles formes grecques » \ « Il y a, dit-il, sur les fables des Grecs je ne sais quelle vapeur magique qui se dissipe quand on arrive aux Mille et une Nuits des autres peuples. Il y a plus, ils sont nos aînés en poésie et même en philosophie, et nous leur confirmons nous-mêmes chaque jour ce double privilège. L'amour sera toujours le fils de Yénus, Gérés toujours le pain, Bacchus toujours le vin. L'amitié et la fraternité rappelleront toujours Castor et Pollux, Oreste et Pylade. Le doute sera toujours le scepticisme, les atomes toujours l'épicuréisme. Avec leur mythologie ils ont baptisé toutes les passions; avec leur philosophie, tous les systèmes ^ » Petite, toute petite prière sur l'Acropole, mais qui n'est pas sans ferveur.
Quoiqu'il préfère aux fictions du Latium « la poétique cendre d'Ilion » ^, il est cependant bon latiniste, et a quelques amis bien chers à Rome : Horace, Pétrone, Gicéron,, Tacite, surtout Yirgile. Gherche-t-il une épigraphe appropriée à chaque numéro de son Journal Politique Nationale Les vers de V Enéide viennent d'eux-mêmes s'offrir à sa mémoire avec le plus saisissant à-propos. Il a beau vivre loin de la nature, il sent la beauté simple et vraie des Géorgiques, la « logique lumineuse » de Virgile *. Exilé, il lui revient : il s'entretient de lui avec le marquis de la Tresne ^ : il le relit de très près et la plume à la main,
1. Article sur Ducis. Voir aussi la Lettre sur le Poème des Jardins.
2. Article sur Florian. Il n'était pas d'ailleurs grand helléniste, et quand il cite Démétrius de Phalère ou Denys d'Halicarnasse dans le discours de VUniversalité, je me doute bien qu'il cite de seconde ou de troisième main.