Préface de la traduction de VEnfer, p. xxiv, note
que l'œuvre de Pascal soit la plus sublime que depuis rÉvangile l'humanité ait vue naître, s'il est vrai qu'elle soit l'œuvre d'art la plus affranchie de toute convention, la plus en dehors de toute formule, il ne m'est pas indifférent de savoir qu'il s'en est nourri, qu'il ne s'en est point rassasié, qu'il y revenait à tout instant. Une âme dans laquelle habite Pascal ne saurait être étroite et mesquine.
Je remarque alors certains mots de ses Carnets sur Racine et Molière, « les deux talents du plus grand goût qui aient brillé sous le règne de Louis XIV » ; je remarque ce paragraphe du discours de C Universalité : « On peut ranger nos grands écrivains en deux classes : les premiers, tels que Racine et Boileau, doivent tout à un grand goût et à un travail obstiné ; ils parlent un langage parfait dans ses formes, sans mélange, toujours idéal, toujours étranger au peuple qui les environne.... Les seconds, nés avec plus d'originalité, tels que Molière et La Fontaine, revêtent leurs idées de toutes les formes populaires ; mais avec tant de sel, de goût et de vivacité, qu'ils sont à la fois les modèles et les répertoires de leur langue. » Je me souviens qu'il a dit de Boileau : « h' Art poétique, qui fait plaisir à proportion de ce qu'on est digne de le lire, ne rend pas poète * »; et j'ai déjà l'impression que son culte du classicisme est autre chose que le culte des formes consacrées, du style pompeux et de l'ordonnance symétrique.
J'en suis plus certain après avoir vu quels sont pour lui les grands talents du xvni° siècle. Il ne dit point du tout que les lettres françaises soient mortes avec Louis XIV; mais ce n'est pas dans les épopées, les tragédies, les odes ou les églogues du xvnie siècle qu'il trouve des talents dignes d'être comparés à ceux du grand siècle. Il sent que la vie n'est pas là, et il va d'instinct aux œuvres vivantes.
1. Article sur les Nouveaux synonymes français. 11 ne se gênait pas au reste pour sourire de ce « fameux passage du Rhin qui ne coûta de la peine qu'à Boileau » {Esprit de Rivarol).
Son jugement sur Montesquieu n'a jamais varié. De même qu'il l'avait loué dans son discours de 1784 et dans les notes de son Dante, qu'il l'avait commenté dans son Journal, il disait en 1795 à Chênedollé : « J'avoue que je ne fais plus cas que de celui-là, et de Pascal toutefois! depuis que j'écris sur la politique.... Il n'a ni tout vu, ni tout saisi, et cela était impossible de son temps. Il n'avait point passé au travers d'une immense révolution qui a ouvert les entrailles de la société, et qui a tout éclairé, parce qu'elle a tout mis à nu. Il n'avait pas pour lui les résultats de cette vaste et terrible expérience qui a tout vérifié et tout résumé : mais ce qu'il a vu, il l'a supérieurement vu, et vu sous un angle immense. Il a admirablement saisi les grandes phases de l'évolution sociale. Son regard d'aigle pénètre à fond les objets et les traverse en y jetant la lumière. Son génie, qui touche à tout en même temps, ressemble à l'éclair qui se montre à la fois aux quatre points de l'horizon. Voilà mon homme!.. Je n'ouvre jamais Y Esprit des Lois que je n'y puise ou de nouvelles idées ou de hautes leçons de style \ »
Il est un peu revenu de l'enthousiasme que lui avait inspiré Buffon. Il avait dit d'abord : « Pour écrire l'histoire grande et calme de la nature, Buffon emprunta ses couleurs et sa majesté; pour en fixer les époques, il se transporta dans des temps qui n'ont point existé pour l'homme, et là son imagination rassembla plus de siècles que l'histoire n'en a depuis gravé dans ses annales : de sorte que ce qu'on appelait le commencement du monde, et qui touchait pour nous aux ténèbres d'une éternité antérieure, se trouve placé par lui entre deux suites d'événements comme entre deux foyers de lumière. Désormais l'histoire du globe précédera celle de ses habitants \ » A quelques années de