‹ RivarolChapitre 72 sur 203 · Ton maître le sait · texte numérisé non relu

Ton maître le sait

3. Quand nous lûmes comment cet amant si tendre avait baisé le sourire désiré.

4. Le livre et celui qui l'avait écrit furent pour nous un autre Gallehaut. Ce jour-là, nous ne lûmes pas plus avant.

5. Dans sa Lettre du 29 juillet 1785 aux auteurs du Journal de Paris, Rivarol s'est doucement égayé aux dépens de ce Framery dont l'article {Mercure du 25 juin 1785) est une collection de risibles bévues : « A propos du vers : Risposi lui con vergognosà fronte, M. Framery pleure amèrement sur une beauté de tous les lieux et de tous les temps que j'ai, dit-il, sacrifiée, et qui peignait si bien cette pudeur de Virgile consacrée par le témoignage de tous ses contemporains; mais quand M. Framery saura que risposi lui signifie : lui répondis-je, et non me répondit-il, et que cette rougeur modeste se trouve sur le front du Dante et non sur celui de. Virgile, alors il faudra bien qu'il retienne ses soupirs et qu'il sèche ses larmes. Une personne qui ne saurait pas conjuguer le verbe rispondere s'apercevrait encore que c'est le Dante qui parle avec tant de modestie à Virgile, et cela par l'ordre seul du dialogue. » Et il ajoute, en homme qui a pratiqué les préfaces de Racine, entre autres celle àUpkigénie : « Les autres critiques de M. Framery sont dans le même genre ».

sistait alors à rimer des fadeurs pour Mme de Beauharnais et à lui rédiger les petits vers prétentieux qu'elle signait, jettent les hauts cris, dénoncent la dernière phrase comme un outrage fait à Dante. Elle commente, en effet, plutôt qu'elle ne traduit. Mais préféraient-ils celle de Moutonnet : « Ce livre et son auteur furent pour nous un nouveau Gallehaut; et nous quittâmes aussitôt cette lecture »? Préféraient-ils le commentaire que Grangier, contemporain de Brantôme et du bon roi Henri, donne du quel giorno piu non legemmo avante : « Il montre qu'ils s'amusèrent à autre chose qu'à lire. Ce qui ne se peut représenter honnestement; dont Dante le laisse à deviner »? Ps. part les derniers mots, oii il a mis trop d'esprit, toute la page de Rivarol est d'un grand charme, et je ne m'étonne pas de la voir reproduite en entier dans le Génie du Christianisme. Si le coloris archaïque de la fresque s'est parfois effacé ou plutôt assagi sous sa main *, après avoir comparé son travail à celui de ses successeurs, de Ratisbonne, de Fiorentino, de Littré^, à tout prendre c'est encore avec lui, c'est dans son langage harmonieux, brillant, toujours clair et grave, dans son langage excellemment français, que je sens le mieux la grandeur du rêve dantesque, la beauté de ce voyage à travers les étendues sans limites, sous un jour crépusculaire, parmi les soupirs et les cris de rage, parmi des grouillements de larves et des glissements de vols silencieux^. Avec lui, je suis sans peine la silhouette du voyageur encapuchonné que précède d'un

1. «« Les traductions, disait-il dans son Petit Almanach, ne laissent passer, comme les distillations, que l'esprit ou le parfum tout au plus : les couleurs s'évaporent. »

2. Le procédé de Littré, qui s'est amusé, très sagement, à traduire V Enfer en français du xiii" siècle, a l'inconvénient d'y répandre la grâce naïve de nos chansons de gestes et de nos vieux romans de chevalerie : « o soveraines mes muses, m'aidez!.... » Le doux et gentil parler de l'ancienne France ne semble-t-il pas moins en harmonie que le « style soutenu » de Rivarol avec la poésie de Dante?

3. Voir la note 2 du chant XXXIV sur « ce silence qui règne au milieu de tant de maux... ».

pas de fantôme, le front couronné et dentelé de lauriers, Virgile dans sa toge de lumière.

Si pourtant son Enfer paraissait un peu trop propre, si on n'y sentait pas assez les affres du cauchemar et « la vapeur de l'abîme », on n'aurait qu'à lire ses Notes. Elles sont bien remarquables. Le style en est beaucoup plus simple. Il y a débrouillé toutes les difficultés grammaticales ou historiques; il s'y est révélé érudit, sans rien perdre de sa malice *; et ceux qui ont après lui traduit Dante, s'ils n'y ont presque rien ajouté, y ont puisé à pleines mains, en ont copié des morceaux entiers. Là, il signale très loyalement les passages qu'il a un peu adoucis, et nous met à même de choisir entre sa version et le mot à mot. « Comment rendre, demande-t-il dans la note 10 du chant XXVIiï, il tristo sacco che merda fa di quel che si trangugia} 11 faut laisser digérer cette phrase aux amateurs du mot à mot. » S'obstineront-ils malgré un si bon avertissement, et tiennent-ils à savoir quelle « insolente trompette » Dante a donnée à ses diables? La note 8 du chant XXI va les satisfaire : les trois lettres du mot français qui correspond au mot italien y sont imprimées. Non, ne faisons pas un crime à Rivarol de ne point admirer « comme une brute » l'œuvre qu'il nous révélait. Louons-le plutôt d'avoir démêlé avec tant de justesse ce qui est admirable et ce qui ne l'est pas, et, tout compte fait, de s'écrier : « Combien de défauts sont rachetés par quelques beautés vraiment poétiques! et que ne doit-on pas à cet homme original, assez grand pour s'élever dans l'interrègne des beaux-arts, et s'y former à lui seul un empire séparé des anciens et des modernes M »

Décidément, un amoureux de Virgile et de Racine qui.

1. Lorsqu'il entend, dans le chant I, Virgile dire à Dante : Je naquis à Mantoue d'une famille lombarde, « c'est, observe-t-il, comme si Homère disait : je suis né d'une famille turque ».

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