Chateaubriand et son groupe, II
3. Grimm assure que Lemierre avait cette douce manie. Le vers en question est celui-ci :
Le trident de Neptune est le sceptre du monde.
de Louis XVI *. Chaque semaine le Mercure publie une ou deux « fugitives », un ou deux Ex h^aits, des logogriphes, une revue des spectacles, des annonces de librairie, sans compter le journal politique qui y est annexé, aussi insignifiant que le reste jusqu'au jour où Mallet Dupan en devient le rédacteur. Comme la mode est aux discussions scientifiques, le Mercure met ses lecteurs à même de connaître en détail soit « un Mémoire concernant une espèce de colique observée sur les vaisseaux », soit « une dissertation sur les brouillards secs de la fin du mois de juin et de juillet 1783... ouvrage mis à la portée des Dames par M... ». Il leur offre, en manière de récréation, des problèmes de casuistique sentimentale à résoudre : « Quelle est la position la plus affligeante pour une femme, d'aimer tendrement un époux qui n'a pour elle que de l'aversion, ou d'être tendrement aimée d'un mari qu'elle n'aime pas? » et il insère les réponses, en vers bien entendu, qui lui arrivent aussitôt par douzaines. Mais les Annonces en disent plus que tout le reste. De la fin de 1783 aux premiers mois de 1784 quelle pluie de petits ou de gros volumes tombe de la Montgolfière! La liste complète en serait trop longue ^; je ne transcris que quelques titres : Le Siècle des Ballons, satire nouvelle; Le Ballon ou la physicomanie, comédie en un acte et en vers; L'Amour physicien ou r Origine des Ballons, comédie en un acte et en prose ; Le Mort imaginaire ou la Nouvelle du Globe aérostatique aux Enfers, conte ; La Carlo-Rohertiade ou Épitre badine des chevaux, ânes et mulets de ce bas monde au sujet des ballons; Lettre à M. de... sur son 'projet de voyager avec
1. « Depuis la présidente R..., au Marais, jusqu'à Mme Moreau, artiste en robe, rue Honoré, il n'y avait pas un quartier qui n'eût ses deux, quelquefois jusqu'à ses trois bureaux de bel-esprit. Chez Mme Moreau on jouait la comédie, comme chez Charpentier, cordonnier, rue du roi de Sicile » {Vie... de Rivarol, par Sulpice de la Platière, I, p. 120).
2. Elle serait interminable si j'y joignais les poèmes qu'annonce vers la même époque le bulletin bibliographique de VAlmanach des Muses; il y en a de Luce de Lancival, il y en a même de Sulpice de la Platière!
la sphère aérostatique de M. de Montgolfier, 16 pages avec figures, à Aéropolis, sur la place des Nues, chez Zéphirin le jeune, imprimeur-libraire et relieur de sa Majesté aiglonne; et se trouve à Paris chez les marchands de feuilles volantes, l'an de la lune... ; L'Observatoire vola^it et le Triomphe héroïque de la Navigation aérienne et des Vésicatoires amusants et célestes, poème en quatre chants », etc. Ces niaiseries forment les exquis petits volumes, imprimés, reliés avec amour que les bibliophiles, grands acheteurs des livres que personne ne lit, se disputent et payent au poids de l'or.
Les Almanachs sont des anthologies, bien coquettes elles aussi, qui paraissent aux environs du l^'' janvier, et que leur format, leurs vignettes, leur reliure destinent aux mains des femmes; Fart de la librairie est admirable en ce temps où il n'y a plus d'écrivains. Le plus ancien est VAlmanach des Muses; en 1777 est né son premier rival, VAlmanach Littéraire ou Étrennes d'Apollon; ensuite sont venues les Étrennes Lyriques, qui datent de 1781, les Etrennes du Parnasse, les Étrennes de Polymnie, les Muses ptrovinciales . Est-ce tout? Il s'y en ajoute une trentaine en 1786 : VAlmanach pensant ou Etrennes aux philosophes; VAlmanach bienfaisant ou Etrerines aux belles âmes; VAlmanach plaisant ou Étrennes aux beaux esprits; VAlmanach chantant ou Etrennes aux jolies voix à douze sols chacun; VAlmanach des Grâces; V Asile des Grâces ou Étrennes aux jolies femmes de Paris ; VAlmanach musical ou choix de jolies chansons; le Répertoire amusant ou Étrennes dédiées aux
gens de goût; les Etrennes de Cupidon J'y renonce, ils
sont trop. Et pourtant il en va surgir de nouveaux, entre autres, en 1788, les Étrennes de Mnémosijne \...
1. En 1786, VAlmanach des Muses a l'obligeance d'avertir les poètes qui n'auraient pu encore placer leurs vers, que le Mercure, le Journal Encyclopédique, le Journal des deux Ponts, le Courrier lyrique, VEsprit des Journaux, V Année littéraire, le Journal de Paris, les Petites Affiches, les Affiches
Mais cette année-là est aussi celle qui voit paraître le Petit Almanach des Grands Hommes.
Rivarol a expliqué son dessein dans une Préface qui est un chef-d'œuvre d'humour. 11 a, raconte-t-il, assisté à une conversation entre trois ou quatre personnes qui passaient en revue les productions des dernières années :
On s'échauffa, et les auteurs dont on parlait devenant toujours plus imperceptibles on finit par faire des paris : Je gage, dit l'un, que je pourrai vous citer tel ouvrage et tel écrivain dont vous n'avez jamais ouï parler. — Je vous le rendrai bien, répondit l'autre; et en eiîet, ces messieurs se mettant à disputer de petitesse et d'obscurité, on vit paraître sur la scène une armée de Lilliputiens. Mérard de Saint-Just, Santerre de Magni, Laus de Boissy, criait l'un; Joli de Saint-Just, Pons de Verdun, Régnault de Beaucaron, criait l'autre ;Ginguenet par ci, Moutonnet par là, Briquet, Braquet, Maribarou, Mony- Quintaine, et puis Grouvelle, et puis Berquin, et puis Panis, et puis Fallet; c'était une rage, un torrent : tout le monde était partagé; car ces messieurs paraissaient avoir une artillerie bien montée; et soit en opposant, soit en accouplant les petits auteurs, ils les balançaient assez bien, et ne se jetaient guère à la tête que des boulets d'un calibre égal : de sorte que de citations en citations tant d'auteurs exigus auraient fini par échapper aux prises de l'auditeur le plus attentif, si l'assemblée n'avait mieux aimé croire que ces messieurs plaisantaient et n'alléguaient que des noms sans réalité. Mais les deux antagonistes, choqués de cette opinion, se rallièrent et se mirent à parier contre l'assemblée : Oui, messieurs, je vous soutiens qu'il existe un écrivain nommé M. Lévrier de Champrion; un autre qui s'appelle Delormel de la Rotière; un autre, Gabiot de Salins; un autre, le Bastier de Doiencourt; un autre, Doigni du Ponceau; un autre, Phihppon de la Madeleine; et si vous me poussez, je vous citerai M. Groubert de Groubental, M. Fenouillot de Falbaire de Quingei, et M. Thomas Minau de la Mistringue... '.
de province, le Journal Polytype, les Variétés littéraires, les Lunes du Cousin Jacques insèrent aussi « des fugitives ». M. Welschinger a publié en 1884 un volume intitulé : les Almanachs de la Révolution.
J'observerai en passant que Rivarol avait un grief personnel contre les Almanachs. En 1787, V Almanach Littéraire avait publié sous son nom de ridicules vers adressés à M. Rose, peintre du roi. Il n'avait pas vu non plus, je pense, sans quelque déplaisir son Èpître au roi de Prusse insérée en 1786 dans VAlmanach des Muses.
4. Si l'on se figurait qu'il a exagéré leur nombre ou leur ridicule, on n'aurait qu'à feuilleter la collection des Almanachs de 1780 à HSS. Ses
Armé d'an microscope, il se met donc à chercher, à travers les recueils les moins connus, les musées les plus cachés, les sociétés les plus obscures de Paris ou de la province, les minuscules poètes; et à chaque découverte il s'émerveille. Il examine les petits cocons qu'ils ont tissés, les petites toiles qu'ils ont filées, les petites maisons qu'ils se sont construites. On s'est plaint que son livre fût d'une lecture monotone : la monotonie n'est pas dans sa raillerie dont les ressources sont inépuisables et dont il faudrait être bien difficile pour ne pas se régaler : elle est dans les œuvres qu'il dissèque, elle est « ce qu'il fallait démontrer ». Parmi les auteurs qu'il nous présente, il s'en trouve de toute condition, de tout âge : des étudiants de l'Université, de vieux messieurs, des abbés, des gentilshommes, des professeurs, des médecins, des parisiens, des provinciaux, voire des auvergnats ^ Tous donnent la même impression d'impuissance et de sénilité littéraire :
Umbrœ ihant tenues « Les portraits, avait-il le droit de
dire, sont encore plus variés que les figures ^ Il y a une foule de notices qui ne signifient rien; et €e sont malheureusement les plus ressemblantes ". » Quelques années plus tôt on parfîlait des galons, des épaulettes, toute passementerie oii il y avait de l'or; on parlîle à présent la poésie des maîtres, on en fait des distiques, des quatrains,
citations sont drôles parce qu'elles sont textuelles. Par exemple, les vers qui se lisent dans la Notice de l'abbé Coquillot :
Ednalaled le plus habile
Et que l'on distingue entre mille,
Lui qui connaît le firmament
Ainsi que son appartement,
Soupçonne une comète à queue :
Mesurons, dit-il; la queue a
Plus deux, plus neuf, plus une lieue, etc.
Ces vers se retrouvent à la fin de YAlmanach des Muses de 1785 : ils appartiennent à un poème du dit abbé sur les ballons.
1. Notice de M. de la Yixouze, « doyen des poètes auvergnats ».