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Avertissement

des sixains, des héroïdes, des idylles, des élégies, des contes, des chansons, des épitaphes, des épigrammes, des romances, des impromptus, des bouts-rimés, dés charades, des madrigaux, des compliments, des placets, des songes, des bouquets, des caprices, des étrennes, des métamorphoses, des énigmes et des acrostiches. Quelle pauvreté sous cette abondance! En quelles laborieuses chinoiseries se consument tant de pauvres cervelles! Il en a collectionné d'excellents spécimens :

Barthe (M. l'abbé), de la Société anacréontique d'Arras, excessivement connu pour une fable sur deux carrosses. Les propos que tiennent ces deux carrosses sont prodigieux ; il n'y a guère dans toute la littérature que les chevaux d'Achille qui soient dignes de converser avec les carrosses de M. l'abbé Barthe. V. Vlliade.

Beaugeard de Marseille (M.). Ce poète n'a fait qu'un petit conte intitulé : les deux ISeuvaines, qu'il a fait passer à Paris; c'est un géant qui donne le bout de son ongle pour mesure de tout son corps, et qui est deviné.

Caigniez (M.)... On se console de tout avec les vers suivants, tirés de la Chanson de M. Caigniez :

Vénus alors dormait profondément :

Enfin l'Amour est auprès d'elle :

Dors-tu, maman? lui dit-il, mais bien bas, etc.

Cerceau (M.), auteur de l'Héroïde intitulée : Didon à Énée. Le pathétique de ce petit morceau est au-dessus de toute expression. Qui pourrait retenir ses larmes aux vers que prononce cette reine infortunée, quand elle dit à son héros :

Des horreurs de la mort et des soins du trépas

Tu montes sur mon lit, et passes dans mes bras, etc.

Guichard (M.), extrêmement recherché pour une anecdote en vers sur Henri IV et Bassompierre. Plût à Dieu que M. Guichard voulût ainsi mettre en sixains toute l'histoire de France. Voyez ses charmants vers à Cocotte qui tient un papillon.

Hennet (M.), si célèbre par la chanson qui parut en 1781 sur une Rose prudente....

Mailhe (M.). Une idylle contenant les propos de Henri IV à son père nourricier a prouvé que M. Mailhe était homme à tout. On attend la réponse du père nourricier avec la plus vive impatience.

Mus (M.)- Tout le monde a retenu sa petite pièce à la pendule de sa Mie....

Piis (M . Antoine-Pierre-Auguste de) , secrétaire ordinaire de Mgr comte d'Artois, etc. Ce jeune poète, tantôt avec M. Desprez, tantôt avec M. Resnier, tantôt avec M. Barré, tantôt avec son talent, tantôt seul, a conçu, corrigé ou enfanté près de mille pièces de théâtre. Son poème sur V Harmonie des Mots et des Lettres a mis le sceau à sa réputation. C'est là qu'on a vu le Q traînant sa queue et querellant tout bas... ^

Mais sa raillerie ne se limite pas aux petits genres où s'exerce la stérile industrie de ces sculpteurs de « bilboquets d'ivoire » ^ et qui seuls défraient les Almanachs. Elle s'étend à toutes les œuvres conçues et exécutées selon la même recette, avec beaucoup de mémoire et un peu de savoir-faire : imitées de Chaulieu, de Collé ou de Racine, c'est tout un. Elle ricoche d'un couplet à un poème épique, d'une fugitive à une tragédie. Quelle distinction ferait-elle du gracieux au sublime, si elle ne rencontre ici ou là que du faux? Ne soyons donc pas étonnés de rencontrer dans son répertoire M. Guillot, auteur du poème A'Alcindor pénitent, M. Andebez de Mongaubet, avec son Abimelek; M. Barbier, avec son Ciaxare; M. Maisonneuve, avec un Od^nat^ et Zubia; M. Darcier, avec un Ariomste. M. Fallet a enfanté un Tibère : « On a aimé M. Fallet dans Tibère, et Tibère lui-même y a beaucoup gagné. Il fallait bien du talent pour rendre Tibère aimable. » M. Irait « a eu la gloire d'exécuter ce que la Mothe avait tenté sans fruit, et ce qui l'eût comblé de joie. Sa tragédie

1. Le titre exact de ce poème en quatre chants, qui semble la leçon du professeur de M. Jourdain mise en vers, est : VHarmonie imitative de la langue française. 'R\\n.vo\ cite plus loin les vers sur l'X et rY;mais d'autres, sur le G et l'R, n'étaient pas moins dignes de mémoire :

Le G plus gai voit l'R accourir sur ses traces.

C'est toujours à son gré que se groupent les Grâces.

Un jet de voix suffit pour engendrer le G,

11 gémit quelquefois dans la gorge engagé, etc.

2. Préface. Il y avaifde ces vers qui servaient à orner les éventails et les écrans; voir la Notice de M. le chevalier de Saint-Marcel.

d'Henri IV et la marquise de Verneuil, en cinq actes et en prose, a fait la révolution; et c'est depuis ce succès que nous n'avons plus que des tragédies prosaïques. » M. Perrot donne ég-alement dans la tragédie, « et voici deux vers de lui très-connus et très-pathétiques :

Hélas! hélas! hélas! et quatre fois hélas!

Il lui coupa le cou d'un coup de coutelas!... »

M. Beaulaton a traduit le Paradis perdu :

Tel Satan à travers vaux, monts, rocs, lacs, bois, prés, Fait route de la tête et des mains et des pieds, Marche, vole, bondit, plonge, serpente, nage, etc.

La traduction que M. l'abbé de Longchamps a donnée de Properce « fait le plus grand honneur à ses mœurs ». M. l'abbé Berardier de Battant a mis Lucrèce en vers français : (c II est parvenu, selon son louable but, à éteindre ce poète le plus dangereux de l'antiquité; et c'est ainsi qu'il faut traduire tous ces athées ». Gomment assez louer M. Gin, « conseiller au grand conseil, si connu et si estimé pour le beau papier et les superbes gravures de sa traduction d'Homère »?...

La grande malice du Petit Almanach est de nous acheminer insensiblement à cette conclusion qu'entre les collaborateurs des Recueils &'Étrennes et ceux du Mercure, entre les académiciens de Lyon, de Toulouse, de Bordeaux et ceux de Paris, la difTérence est mince en l'an de grâce 1788, mais qu'entre tous ces « grands hommes » et ceux d'autrefois il y a un abîme. Aussi, loin de trouver que Rivarol ait perdu son temps et sa peine à ridiculiser un millier de radoteurs, je me demande comment il aurait pu mieux s'y prendre pour montrer ce que vaut et à quoi aboutit de toute nécessité un art d'imitation extérieure et superficielle, d'imitation purement mécanique. L'école du poncif était désormais condamnée à traîner après elle,:

même en ses jours de dernier triomphe, le gênant souvenir du Petit Almanach. Fayolle et Ghênedollé, en le réimprimant en 1808, ont imprimé à la suite un supplément de leur façon qui eût bien réjoui Rivarol. Ils ont cru devoir faire amende honorable à quelques-unes de ses « victimes ». Ah! qu'il est imprudent de vouloir lui donner de ces leçons-là! Les « victimes » ainsi réhabilitées, les auteurs dont il est accusé d'avoir méconnu le génie naissant et dont les ouvrages ont, parait-il, honoré depuis « notre scène ou notre poésie », qu'on en savoure la liste : Andrieux, Arnauld, Cailhava, Delille, Ginguené, Legouvé, Lemercier, Luce de Lancival, etc., etc. On les a déjà reconnus : ce sont tous ceux que la génération nouvelle allait très positivement qualifier de perruques ou bien encore de trumeaux ^ Les morts du champ de bataille (ÏHernani sont les blessés de 1788.

Ne fît-il rien que dénoncer l'erreur d'une esthétique surannée, le Petit Almanach serait un assez bon livre. C'est de plus un très brave petit livre, parce qu'il soufflette toute une engeance, celle, eût dit Rivarol, des « encromanes », celle, dirions-nous aujourd'hui, des ratés.

Elle existait sans doute de longue date. Régnier, le vieux Sorel -, Molière, Boileau lui avaient autrefois meurtri l'échiné. Mais au xvn^ siècle, dans les boutiques de libraires de la rue Saint-Jacques, dans les ruelles du Marais, à l'hôtel de Nevers, elle ne fait encore que ses premiers pas. Au siècle

1. Rivarol, plus courtois, disait de l'un d'eux {Notice de M. le président d'Aleo) : « Les couleurs de ce poète sont si douces qu'il semble n'avoir travaillé que pour ces yeux malades qui craignent le grand jour ».

2. Voir mon livre : Le Roman au xvii^ siècle (Hachette, 1890). Au xix" siècle, Augier avec son Giboyer, MM. de Concourt avec les Nachette et Couturat de Charles Demailly, M. A. Daudet avec les personnages épisodiques de Jack, etc., ont complété la psychologie du Raté.

suivant, comme elle a grandi! A mesure que l'imprimeur payait mieux, elle se multipliait; à mesure que les mœurs achevaient de se corrompre, elle se perfectionnait dans l'art de distiller son venin. Le Pauvî^e Diable et surtout ce chef-d'œuvre qui s'appelle le Neveu de Rameau nous disent ce qu'elle est devenue vers 1760. iV la veille de la Révolution, elle est une formidable armée. Elle se compose, comme toujours, de déclassés qui se croient du génie et que le succès d'autrui importune; mais combien peuventils être, à une époque où la plupart des carrières sont fermées à quiconque est sans fortune ou sans naissance*? Et que doivent-ils être, à une époque où l'ancien régime a si étrangement développé l'esprit d'intrigue, où le despotisme du pouvoir, la vanité des nobles et des gens de finances assurent des primes à la bassesse, où l'immoralité publique sanctionne l'usage du libelle anonyme et diffamatoire que le manque de liberté a fait naître? Ils affluent à Paris, tout fiers de la fleur conquise aux jeux Floraux. Ils se poussent auprès des académiciens dont ils constituent la claque aux séances du 25 août ou aux premières représentations de la Comédie-Française; les uns sont la livrée de d'Alembert et, après sa mort, de Condorcet; les

1. « Danton disait un jour à un de ses anciens confrères, avocat aux conseils, en 1793 : L'ancien régime a fait une grande faute. J'ai été élevé par lui dans (?) une des bourses du collège du Plessis, j'y étais avec des grands seigneurs qui étaient mes camarades et vivaient avec moi dans la familiarité. Mes éludes finies, je n'avais rien, j'étais dans la misère, je cherchai un établissement; le barreau de Paris était inabordable et il fallait des ëlTorts pour y être reçu. Je ne pouvais entrer dans le militaire sans naissance ni protections; rÉjxlise ne m'ofl'rait aucune ressource: je ne pouvais acheter une charge, n'ayant pas le sou; mes anciens camarades de collège me tournaient le dos : je restai sans état, et ce ne fut qu'après de longues années que je parvins à avoir de quoi acheter une charge d'avocat aux conseils. La révolution est arrivée, moi et tous ceux qui me ressemblent nous y sommes jetés : l'ancien gouvernement nous y a forcés en nous faisant bien élever sans ouvrir aucun débouché à nos talents. » {Mémoires et Correspondance deMallet Dupan, II, p. 492.) Il va de soi que je ne range pas Danton parmi les ratés! On ne peut pas plus nier son génie qu'absoudre ses crimes. Mais il faisait là l'histoire de toute une génération, et il n'a existé qu'un Danton. Les autres sont devenus... ce que l'on sait.

autres, celle de Delille ou de La Harpe. A leur sui(e, ils pénètrent dans quelques salons, en font des coteries et s'enhardissent. Malheur au rival qu'ils savent sans crédit à la cour, sans appui à l'Académie! Ils se veng-ent sur lui des humiliations essuyées dans leur rôle de flatteurs. Plats et lamentables lorsqu'ils font métier de poètes, ils ont presque du talent lorsqu'ils diffament. Ces jours-là, Basile taille la plume de Gotin. Vienne la Révolution, c'est-à-dire la soudaine éclosion de la Presse, et l'on verra ce qu'ils savent faire.

Entre eux et Rivarol aucune entente n'était possible, et sans même ouvrir son œuvre il suffirait de rappeler à quel point ils l'ont haï pour montrer à quel point il les méprisait. C'est d'abord au Mercure qu'il les rencontre, se heurte à eux. Il ne savait pas, en y entrant, dans quel guêpier il s'aventurait. Le Meîxure leur appartient. Panckoucke, en politique et en littérature, n'a d'autre avis que celui de son caissier ; achalander sa feuille, plaire au plus grand nombre possible de lecteurs, voilà son seul souci; en quoi il est véritablement le père du journalisme ; sa maxime est « qu'il n'y a pas d'autres juges des opinions et des goûts que le goût et l'opinion publique des nations ' ». La rédaction régulière du Mercure est aux mains de Garât, Saint-Ange, l'abbé Remy, Gharnois, Imbert, et autres courtisans de l'Académie qui s'entendent comme larrons en foire pour se louer effrontément entre eux et, si un de leurs quarante patrons accouche enfin d'un poème épique ou d'une tragédie, annoncer à son de trompe la bonne nouvelle; ils ne s'entendent pas moins bien pour conspuer toute œuvre qui vient d'ailleurs. Leur critique n'est pas seulement mesquine et tatillonne, vide d'idées, éplucheuse d'épitliètes et d'adverbes ^ : elle est de mauvaise fov. Rivarol se souve-

1. Mémoires de Suard, par Garât, p. 273. Il y a dans le Tableau de Paris de Mercier, une terrible charge contre « le Mercure et les Mercuriens ».

2. Quoique Rivarol ait un peu chicané, lui aussi, dans son article sur

nait de ce qu'il avait vu là quand il écrivait plus tard : « Il paraît peu d'ouvrages dans notre littérature qui ne soient loués avec extase, ou impitoyablement écrasés; avec cette observation pourtant que le nombre des idoles l'emporte beaucoup sur celui des victimes : il n'y a que quelques infortunés sans amis et sans protecteurs qu'on immole sans pitié; les heureux sont innombrables * ». Il n'a fait que traverser le salon de Panckoucke; c'en est assez pour que les gens de la maison aient reconnu en lui l'irréconciliable ennemi de leur race. Dès lors, ils n'ont plus qu'un désir, qu'une pensée : le perdre.

En 1783, l'Académie allait décerner pour la première fois le prix de Yertu fondé par Montyon; le lundi 25 août, jour de la Saint-Louis, elle l'attribue à « une garde-malade qui a donné à la personne confiée à ses soins les preuves les plus longues de rattachement le plus généreux, qui a sacrifié tout ce qu'elle possédait... ' », et là-dessus l'archevêque d'Aix, directeur de la Compagnie, prononce en langage florianesque un éloge de la vertu qui ferait pâmer Collot d'Herbois et Couthon. Ne nous hâtons point de pâmer. La garde s'appelle Lespanier, et la personne confiée à ses soins, Mme la comtesse de Rivarol. « On a eu, écrit Grimm qui ne se tient pas de joie, la discrétion de ne pas

Ducis, la place d'un mot, le choix d'un adjectif, la qualité d'une rime, il est vrai qu'il dédaigne cette menue besogne. II disait, à propos de Delille : « Ses amis... veulent qu'on n'examine en lui que le style, qu'on juge enfin une composition entière vers par vers! Je ne me chargerais pas quant à moi d'une telle corvée, et j'y serais maladroit. Je ne sais pas dépecer un ouvrage, et j'ai ouï dire aux gens de l'art que ce moyen si favorable à l'abbé Delille serait funeste à tous les grands écrivains. Je vous avouerai seulement pour mon compte que le style du poème des Jardins fatigue mon attention, comme le jeu d'un prisme devant mes yeux fatiguerait ma vue : et si vous me poussiez, je pourrais, en ouvrant au hasard le premier chant, y trouver beaucoup de vers mal faits, secs et durs, des constructions vicieuses, des énigmes, des affectations, des répétitions de formes, des transitions malheureuses, etc. Vous n'avez qu'à parler. » {Lettre sur Le poème des Jardins.)

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