Sur Florian
2. Mercure du 6 septembre 1783; Correspondance de Grimm; Correspondance littéraire de La Harpe.
nommer l'objet des charités de la garde-malade; on a bien compté que la malignité du public ne Fignorerait pas longtemps. » Quel bon tour, n'est-il pas vrai, joué à M. le comte ! Le voici, en séance solennelle, sous les yeux d'une brillante assemblée, présenté comme un gueux qui laisse aune servante le soin de nourrir sa femme; et les commentaires vont leur train \ Je pense bien que l'idée d'une si mauvaise plaisanterie ne vient ni de l'archevêque d'Aix, ni même de Delille, quelque dépit que lui eût causé la Lettre au Président. Les quarante ont pu, sans le savoir, prêter les mains au complot qu'avaient ourdi leurs amis du Mercure. Et ceux-ci se frottent les mains, en attendant — ils n'attendront guère — que Rivarol les oblige à se frotter la joue. N'est-il pas plaisant que le premier emploi de la charitable fondation ait été un acte de vengeance? M. de Montyon n'avait pas prévu cela.
Regardez maintenant de quelle manière s'y prennent les plumitifs pour critiquer ses œuvres. On composerait une bibliothèque avec les articles, les brochures, les volumes écrits contre lui. Le triomphe du discours de l'Universalité leur a été amer. Le premier qui regimbe est M. le clieva-lier de Sau seuil. Celui-ci vient de terminer un grand ouvrage, en huit volumes in-8, sur la langue française % tel
1. Voir dans la Correspondance de Grimm une des épigrammes aussitôt mises en circulation. « Jamais, dit Cubières, dans sa Vie d'Antoine Rivarol, il ne se permit la moindre plaisanterie sur ce prix dont tout le monde se moqua; il la défendit même (la servante) contre la mauvaise humeur de quelques journalistes ». Dans les notes de son livre, Cubières ajoute : « Une occasion se présenta cependant de rendre service à Rivarol qui alors était très-pauvre ; d'Alembert la saisit avec empressement. 11 fit avoir à la femme de chambre de Mme de Rivarol le prix de vertu proposé par l'Académie française, ne pouvant encore rien faire pour le mari à cause de son extrême jeunesse. » Singulière façon de « rendre service à Rivarol »! Mme de Rivarol, dans sa Notice sur la vie et la mort de M. de Rivarol, a protesté et dit « combien l'Académie a été abusée ».
•2. Le titre de son ouvrage, u proposé par souscription », et « fait originairement en anglais », Qsi : Anatomie de la langue française, ou Examen philosophique et analytique 1° des principes mécaniques qu'elle observe dans sa formation ou son étymologie, aussi bien que dans son orthographe ou dans sa prononciation ; 2" des principes métaphysiques sur lesquels se trouve établie la syntaxe ou sa construction » (Mercure du 23 octobre 1784).
qu'on le peut attendre d'un « membre de la société anglaise pour l'encouragement des arts », auteur de diverses publications en anglais. Il lance un prospectus où il ne croit point devoir cacher le bien qu'il pense de son livre et le mal qu'il pense de celui de Rivarol; rien de plus naturel. Par malheur, il tourne sa phrase de façon si maladroite, ou si ingénieuse , que ses lecteurs vont très fortement soupçonner le discours couronné à Berlin d'être... une traduction! Ce qui vaut aux abonnés du Journal de Paris l'avantage de lire dans le*numéro du 15 octobre 1784 la lettre suivante ^ :
Aux auteurs du Journal de Paris.
Messieurs,
Les bO 000 exemplaires du Prospectus sur VAnatomie de la langue française, répandus gratuitement dans Paris, ont donné lieu à une petite erreur, sur laquelle je dois prévenir le Public, par respect pour la vérité et pour l'Académie de Berlin.
En disant que le Discours sur l'Vniversaliié de la Langue française avait besoin d'être traduit en français, qu'il était fâcheux qu'on ne Veut point écrit dans ridiome dont il traite; que cet ouvrage attendait qu'une plume savante en fit une traduction digne de son auteur, etc., etc., l'auteur du Prospectus ne prétend pas dire que j'aie fait une Traduction; il avertit seulement que le mauvais français dont je me suis servi dans ce Discours a besoin d'être traduit en bon français, que mon langage est barbare, etc. ; ce qu'il prouvera aisément, puisque le style de ce Discours, ne ressemblant en rien à celui du Prospectus, ne peut plaire aux oreilles qui chérissent le bon ton et le bien écrit.
L'auteur du Prospectus a donc fait une plaisanterie trop fine, puisque tout le monde en a été la dupe. S'il arrivait pourtant qu'il eût parlé sérieusement, je le prierais de prouver, par la voie de votre Journal, que l'Académie de Berlin n'a couronné qu'une simple traduction. En attendant, je me déclare seul coupable du Discours sur r Universalité de la Langue française.
J'ai l'honneur d'être, etc.
Signé : le comte de Rivarol.
1. Gomme personne n'en a fait jusqu'ici mention, je la reproduis en entier. Le 4 octobre 1784, le Journal de Paris avait publié un Extrait élogieujidu Discours de Rivarol, Extrait qui n'est pas signé.
Sauseuil essaie de riposter *; en même temps, Framery lente de faire pièce au traducteur de V Enfer di\QC un Extrait dont j'ai dit les comiques bévues, mais qu'il faut lire d'un bout à l'autre pour en sentir toute l'hypocrisie ^. Rivarol coiffe leurs deux têtes du même bonnet d'âne dans une seconde lettre diU. Journal de Paris, après laquelle ils se tiennent coi ^ A la fm de celte lettre, il remarque négligemment que le Mercure « n'a point encore parlé du Discours sur la langue ». En effet. Hors d'état d'en parler sans trahir leur dépit, « MM. les commis » du Mercure *, si prompts d'ordinaire à discourir des moindres productions nouvelles, affectent depuis un an d'ignorer l'œuvre qui a valu au lauréat de Berlin « des lettres de tous les souverains et de presque tous les savants de l'Europe^ ». Sur le défi qu'il leur jette, ils s'exécutent enfin : à huit jours de là paraît un premier Extrait, bientôt suivi d'un second. Tous deux portent la signature de Garât ^
Gomme il s'y est appliqué! La bouche amère de fiel, comme il s'étudie à paraître calme et digne! « Nous tâcherons, dit-il en commençant, de donner à M. de Rivarol l'exemple d'une impartialité et d'une justice qu'il ne s'est pas piqué d'avoir en jugeant les talents supérieurs. On n'est
1. Lettre de l'auteur de VAnatomie de la Langue française à M. le baron de B. du Musée de- Paris, à roccasion du Discours sur V Universalité de la Langue française; 1783.