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Èpitre au roi de Prusse

Dans la petite note du Songe d'Athalie où il parle du Lycée et dont j'ai cité les lignes relatives à La Harpe, il disait : « A côté de lui un Basque * professe l'histoire, et comme autrefois tout roulait sur les Juifs, ici tout roule sur les Basques. Le professeur prouve très-bien qu'ils sont le premier peuple de la terre ; que l'univers entier serait basque aujourd'hui si un petit banc de sable n'eût arrêté dans le port les barques bayonnaises, et ne les eût empêchées d'écraser Garthage et Rome. Heureux, s'écriet-il souvent, heureux l'univers, s'il était basque ! Heureuse la nation française de posséder les Basques ! Les Basques, s'écrie-t-il encore, sont comme la nature, ils ont leurs soleils et leurs tempêtes. \\ avoue ensuite que, lorsqu'il parle basque, ses pensées sont fortes, pénétrantes, sublimes ; que ce n'est plus cela lorsqu'il parle français. »

Mais si nous voulons connaître et juger les mœurs littéraires de l'époque, ou pour mieux dire les mœurs des grimauds, attendons le lendemain de la publication du Petit Almanach. L'un d'eux s'embusque dans le jardin des Tuileries, avec, dit Cubières lui-même, « des assassins gagés », et guette Rivarol pour l'assommer au passage. Les autres, moins bêtes que Beaumier, ont recours à la calomnie. Et de là date l'odieuse légende qui pèse encore sur sa mémoire. Sa naissance, sa famille, son mariage, sa pauvreté, voilà les thèmes sur lesquels ils ont allègrement brodé. Laridon, vermine, lâche, faussaire, échappé des Petites-Maisons, pou, voilà les quaUfîcatifs qu'ils lui ont jetés en jolis petits vers adroitement fabri-

1. Garât est de Rayonne; il rappelait dans son premier article sur le Discours qu'il avait longtemps parlé la langue basque. On entend Rivarol répondre : cela se voit. A dater de 1185, le Mercwe n'a plus jamais parlé des œuvres de Rivarol (sauf après sa mort); il n'a rien dit du Petit Almanach^ rien des Lettres a Necker, auxquelles l'article de Garât sur le livre de Necker (12 juillet 1788) contient seulement une allusion rageuse, mais voilée. Ces messieurs du Mercure ont dû être assez contrariés quand en nS6 et 1787 Panckoucke a obtenu trois Extraits de Rivarol, et que son nom a figuré dans le journal avec son titre de comte.

qués. Celui-ci l'accuse d'être entretenu par quelque duègne ; celui-là de vendre sa femme et ses sœurs. Ils ont épuisé en une fois toutes les ressources de leur esprit ; le xvHi" siècle dirait qu'ils ont vidé leur carquois. Peut-être l'art de diffamer a-t-il produit là ses chefs-d'œuvre. Je -laisse de côté les écrits de M.-J. Chénier ', Cubières, Flins des Oliviers, Gerutti, et cinquante autres dont l'étonnante édition de 4808 et dont la Correspondance de Grimm nous ont conservé le texte ou le titre. Il y a mieux : un volume, tout un volume où sont recueillis, aiguisés et ingénieusement mis en œuvre tous les propos calommieux qui avaient alors couru sur Rivarol. De qui sont ces Bagnolaises ou Etrennes de M . le Comte de Rivarol^ présentées à son Excellence par une société de gi^ands hommes 1 Est-ce en effet l'œuvre d'une société? Je crois bien y reconnaître l'influence de Gubières et la facture de l'ex-jésuite Gerutti ; Gubières qui connaissait Rivarol a dû fournir les faits à Gerutti qui les travestissait ensuite '.

1. M.-J. Chénier écrivait le 13 février 1788 à son frère André (voir l'édition Becq de Foiiquières des Œuvres en prose d'André Chénier, p. 361) : « On accuse de ce chef-d'œuvre anonyme (le Petit Almanach) un comte de Rivarol et un M. de Champcenetz que trop vous connaissez », et il annonçait qu'il allait publier sa réponse, son Dialogue du Public et de VAnonyme. Sa lettre semble indiquer qu'André s'était rencontré avec Rivarol, et ne l'aimait pas. Des écrits de M.-J. Chénier, il n'y a jamais à i"etenir que ce qui concerne son frère, et le mieux est d'oublier non seulement son Dialogue^ mais aussi les pages qu'il a consacrées au Discours Préliminaire dans son Tableau historique de l'État et des Progrès de la Littérature française depuis 4789.

2. D'après ^a,v\ÀQT^ Dictionnaire des Ouvrages Anonymes, le catalogue de Leber me donnerait raison; les Bagnolaises seraient de Cerutti. Le livre (à Londres, et se trouve à Paris chez les marchands de nouveautés, 1789) porte en épigraphe : Ne dis plus, o Bagnol! que ton seigneur sommeille. Il existe à la Bibliothèque Nationale sous la cote L2n; je n'en connais

pas d'autre exemplaire. La préface m'apprend que l'article de Rivarol sur VÉpitre à l'Amitié « lui a procuré un pamphlet intitulé : le Villageois ou l'homme d'esprit ». Ainsi chacun de ses ouvrages réveillait, selon le vers de son Epitre :

Les serpents du Parnasse et l'hydre des journaux!

Le Dictionnaii^e des Ouvrages Anonymes grossit encore la liste des réponses faites au Petit Almanach.

« Les Bagnolaises, nous dit VAvis des Éditeurs, contiennent différents fragments de correspondance entre MM. le comte de Rivarol père et le comte de Rivarol fils, seigneur de Bagnol (sic) et autres lieux »; en outre, « quelques mélanges littéraires de M. le comte de Rivarol, ses prédictions et prophéties pour les siècles à venir, et des modèles de métaphores tirés de son immortel Discours sur r Universalité de la Langue Française ». Feuilletons, du bout des doigts, la soi-disant correspondance. Elle est d'ailleurs assez drôle.

Lorsqu'elle s'ouvre, il est au collège de Carcassonne, à la veille de recevoir la confirmation. Il est le fils d'un €abaretier qui ne sait ni lire ni écrire, qui dicte ses lettres au magister du village, signe d'une croix, et ne s'exprime qu'en métaphores culinaires. Sa sœur aînée est une charmante enfant qui « tricote, rince un verre mieux que personne, balaie l'appartement et met le couvert ». Les jours de fête, il a « ses petits sabots neufs, le petit bonnet de coton que lui a fait sa sœur, son habit de peluche et une chemise qui a des manches » ; sur semaine, « une culotte de peau de mouton teinte en noir, des bas de laine, des souliers à double couture garnis de clous tout autour, et des mouchoirs bleus dont il se fait des cravates ». Séditieux, au dire du Principal, « emporté, médisant, menteur, orgueilleux, détesté de tous ses camarades », traité par eux de « petit paysan », il enrage de trouver au réfectoire « sous son couvert » un billet conçu « dans ces termes » : Rivarol, apprenez que sur un comte de cabaret, il faut en rabattre au moins des deux tiers. Il demande ses titres de noblesse à son père qui répond de façon évasive, se dérobe, allègue que rien n'est plus inutile : « A bon cabaret, point d'enseigne ». Il est donc réduit à défendre son titre avec des épigrammes ; et son père, qui en a connaissance, les lui reproche doucement : « Ce n'est pas qu'elles manquent d'esprit; mais l'assaisonnement en est

si relevé, si épicé, que la bouche en pète ». Echappé du séminaire, il s'enfuit vers Paris en soutane et en rabat, à pied, sans argent, rencontre les valets de l'acteur Préville, soupe avec eux, leur emprunte une redingote et monte en leur compagnie derrière la voiture. De Paris il écrit des lettres enthousiastes ; «la femme d'un tailleur imbécile » défraie ses dépenses ; une vieille le mène au théâtre ; il est bien vêtu, bien nourri ; ses bons mots font fortune. Bravo ! dit le père, mais gare au bâton : « Rentrez de bonne heure;... le soir, faites-vous reconduire ». A Versailles, il est précepteur chez un gentilhomme; un duc le charge de sa correspondance avec sa maîtresse; un jeune prélat lui demande des leçons de latin ; un abbé l'invite à collaborer à une édition des Contes de La Fontaine ; il soupe en habit violet chez des actrices et en pire lieu. « Encore un tour de broche, s'écrie le père, et votre réputation est faite. » Il se marie, persuadé qu'il épouse l'héritière d'un grand nom. Une lettre anonyme annonce au père que le pauvre garçon est tombé dans un piège, que Mlle Flint est la fille d'un maître d'école : a Nous lui avons fait passer la généalogie de sa compagne avec l'adresse du dentiste à qui elle doit encore les trente-deux perles qui Font séduit ». « Ceci vous apprendra, soupire le père, à distinguer le beurre frais du beurre rance. » Séparé de sa femme, il vit avec ses sœurs et son frère qui bientôt le quitte : « Grâce à son absence, on ne connaît plus ici les vers de treize syllabes ». Il publie le PetitAlmanach, refuse de se battre en duel avec Beaumier qui le rosse. MM. Mistralet de la Mistringue et Groubert de Groubental se vantent du même exploit, et expédient à Bagnols un reçu, signé de lui, de soixante coups de bâton qu'ils lui ont administrés. Sans se déconcerter, il continue sa vie de Gil Blas, se présente à Loménie de Brienne, lui offre de le tirer d'embarras : « Vous avez des projets en portefeuille? — Je n"en ai qu'un seul. — Quel est-il? — De faire faire ban-

queroute au Roi. » Son projet est bien accueilli; Linguet s'en fait le complice, Fappuie dans ses Aîinales Politiques. Coup de foudre! Un arrêt du roi supprime les Annales; Bergasse soulève l'opinion contre les banqueroutiers : « Faites-le emprisonner », conseille Rivarol à Brienne. II est trop tard; Brienne est renvoyé du ministère, et son protégé tombe avec lui. Il se retrouve sur le pavé, et conclut : « Mes épaules sont condamnées à jamais à payer les lettres de change que mon estomac a tirées sur mon esprit ».

Si j'ajoute qu'il ne s'agit pas ici d'une vilenie commise en une heure d'exaspération, que la vilenie s'étale en un in-8 de quatre-vingt-deux pages, écrit cun aniore, avec des élégances de vers latins, que l'ensemble est fort agréable, et que les mots piquants fourmillent dans ce tissu d'inventions ou d'insinuations scélérates*, les Bagnolaises pourront passer pour le plus bel effort intellectuel dont des gueux de lettres, atteints dans leur vanité, aient jamais été capables. Demande-t-on pourquoi personne alors, même Beaumarchais après Figaro, n'a eu l'honneur d'en traîner une pareille meute à ses trousses? Rivarol leur avait-il dit qu'ils étaient « l'opprobre du métier »? Avait-il accusé Cerutti d'être entretenu par la duchesse de Brancas et Cubières par la comtesse de Beauharnais? Avait-il, comme

1. La grande adresse des Bagnolaises consiste à mêler des faits authentiques à des fables outrageantes; celui qui les a écrites connaissait assurément Rivarol, ce qui n'est pas le cas de la plupart de ceux qui l'injurient; il connaissait Rivarol, et pouvait aiçsi le calomnier mieux que les autres, en glissant des détails vrais de sa biographie ou des mots de lui dans la narration. Par exemple, il lui fait dire de Paris : « C'est là que la Providence est plus grande qu'ailleurs... )>. « Je compare cette ville à une fille de joie qui ne s'agrandit que par la ceinture »; de Mirabeau : « Je compare ses ouvrages à des brûlots lâchés au milieu d'une flotte; ils y mettent le feu, mais ils s'y consument. Voilà ce que c'est que de ne traiter que des choses de circonstance. Vestris bat-il un entrechat? On l'applaudit. Retombe-t-il à terre? On ne sait plus s'il l'a quittée », etc. On retrouvera de ces mots dans VEsprit de Rivarol. Il resterait à savoir si l'éditeur ne les a pas puisés dans les Bagnolaises l L'idée d'un des mots sur Mirabeau se retrouve toutefois dans une note du Journal Politique National, 2® série, n"* 22.

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allait le faire au commencement de 1789 son ami Lauraguais \ imprimé que Cerutti était un calomniateur et un fourbe? Non, jusqu'à la Révolution, sauf des exceptions bien rares et dont la responsabilité retombe sur Champcenelz, il n'attaquait point la personne de ses adversaires. Et puis, des allusions, si cruelles qu'elles fussent, à leurs mœurs ne les auraient pas touchés. Il s'était borné à leur prouver, leurs œuvres poétiques en main, qu'ils étaient des sots ^

C'a été sa façon de les châtier ^ : leurs cris de rage attestent qu'il n'y en a pas de plus efficace, ni de plus courageuse. Faites attention que sur la liste du Petit Almanach figurent ceux qui, aujourd'hui dans les bas-fonds de la littérature, seront demain dans les bas-fonds de la politique; ceux qui vont, non pas faire la Révolution, mais en ternir la gloire : Pitra, Manuel, Pons de Verdun, Carra, Gorsas, CoUot dllerbois, etc., etc. Nous verrons la raillerie de Rivarol les suivre de Révolutio7îs de Paris en Feuille du

i. Voir les Lettres échangées en janvier et février 1789 entre Lauraguais et Cerutti. Grimm en parle.

2. Il avait cité (voir la Notice : Palmezeaux, M. le chevalier de Cubières de) le Dialogue entre les fauteuils de V Académie :

Mes coussins sont enflammés, elc.

Le feu jaillit de mes clous menaçants, etc.

€t avait dit que Cubières refaisait VArt poétique de Boileau (le plus joli est que c'était vrai; mais Cubières n'a publié qu'après la Révolution son Essai sur VArt poétique en général-, voir sur lui l'article édifiant de la Biographie Michaud). De M.-J. Chénier il avait dit en tout et pour tout : « a bien voulu présider aux Étrennes de Pohjmnie ». Cerutti, lui, n'était pas même nommé dans le Petit Almanach\

3. La petite pièce imprimée en tête de VAlmanach dans l'édition de 1808 (et déjà dans uue des dernières éditions de VAhnanach en 1788), les Aveux de VArche de Noé, nous indique de quel ton Rivarol répondait à tant de sarcasmes sur sa famille et sur son nom : « M. le Brigand-Beaumier nous a démontré que tout n'en irait que mieux si, au lieu de chercher du style et des idées dans un écrivain, on y cherchait des titres; et sa logique a conclu que dorénavant on parlerait de naissance dans les Musées, et de littérature dans les Chapitres. Nous avouons que cette méthode a du bon, quand on a, comme M. le Brigand-Beaumier, autant de naissance que de talents; mais ce moyen était funeste à Voltaire à qui on disait, à chaque ouvrage qu'il mettait au jour, qu'il était fils d'un paysan,

ainsi qu'il le confesse dans les Mémoires pour servir à sa vie. »

jour^ comme elle les suivait à'Almanach des Muses en Étrennes dePolymnie^ et répondre à leurs articles homicides en y soulignant les solécismes. Ils sont les mêmes, ils sont toujours les ratés. Seul contre la canaille littéraire, sous une grêle d'injures et de menaces, sans autres armes que son esprit et sa gaité, il est venu arracher aux « folliculaires », aux « commerçants de poésie » * le beau nom d'hommes de lettres dont ils prétendaient se parer. Saluons ce rieur qui était un justicier.

Nous savons à présent quelle élévation et quelle originalité de pensée il exigeait de l'écrivain, quelle haute idée il avait de l'art. Trop haute peut-être, si elle l'entraînait parfois à d'excessifs dédains. Je ne lui reproche point de bafouer les romans d'un Restif de la Bretonne ou les drames d'un Sébastien Mercier, « ouvrages pensés dans la rue et écrits sur la borne » ^ Je ne lui reproche pas davantage le jugement qu'il porte sur le livre de V Influence des Passions. Il a plus d'un grief contre Mme de Staël; une femme auteur est d'ordinaire à ses yeux un être anormal, anti-naturel : « Je n'aime que les sexes prononcés »... et de plus, elle est la fille de Necker; comptez donc bien qu'il ne la ménage pas. Cependant son article du Spectateur du Nord, avec l'ingénieuse dissertation sur la différence de l'esprit qui trouve l'idée et du talent qui trouve l'expression %

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